En bref
- Trois étudiants en médecine genevois dénoncent la non-validation de leur stage de pédiatrie aux HUG
- Leurs avocats jugent la sanction disproportionnée et peu claire; la Faculté invoque un comportement non professionnel et des compétences cliniques insuffisantes
- La procédure ouverte depuis le 30 juin menace leur année, leurs examens et leur réputation; la Faculté refuse de commenter ces cas administratifs
Nous sommes le lundi 12 octobre, à Genève. Il est 18h30. Face à Blick, Sophie* et Alexandre*, 23 et 24 ans. Quelques minutes suffisent pour comprendre que ces deux étudiants en médecine ont la tête et le cœur bien faits. Le propos est précis, les ambitions sont grandes. La sensibilité, aussi, affleure. Leurs résultats et leurs rapports de stage témoignent de parcours brillants.
Et pourtant, les voilà plongés dans un véritable cauchemar. Pour tenter de les en sortir, trois avocats: Mes Rodrigo Da Silva et Nicolas Capt, ainsi que Me Anouk Grunberg, qui collabore avec ce dernier. Tous se débattent pour leur éviter de perdre une année entière de leur cursus. Leur faute? Deux jours et demi d’absence non annoncée durant un stage de pédiatrie de deux mois aux Hôpitaux universitaires de Genève (HUG).
Une erreur qu’ils reconnaissent, regrettent et proposent de réparer d’emblée. Mais la Faculté de médecine ne l’entend pas de cette oreille. Elle a décidé de ne pas valider leur stage. A la clé, un redoublement synonyme d'année blanche.
Depuis le 30 juin, leur avenir est suspendu à une procédure qui n’en finit pas. Ils sont trois dans cette situation. Et derrière la bataille juridique, une question dérangeante: ces étudiants ont-ils été sanctionnés pour leur faute ou pour servir d’exemple?
«Je sentais que j’allais craquer»
Rembobinons la bande. Tout commence après une éprouvante session d’examens en avril. Le vendredi, les étudiants terminent leurs épreuves; le lundi, ils attaquent leur stage de pédiatrie. Les journées débutent à 7h30 et s’enchaînent entre services hospitaliers, cours et gardes se terminant à 21h, parfois même 22h. Restent les soirées et les week-ends pour réviser et avancer sur le travail de Master. «On nous a clairement dit que si on ne travaillait pas aussi le soir et le week-end, on ne réussirait pas l’examen», raconte Alexandre.
Sophie rêve de devenir chirurgienne. Elle s’est tant investie dans ses stages précédents qu’elle y a consacré des jours de vacances. Mais, à la mi-juin, elle est à bout. «Je sentais que j’allais craquer.» Elle consulte son médecin.
Entre le 15 et le 18 juin, trois étudiants manquent deux jours et demi de stage sans prévenir. Interrogés par le secrétariat au moyen d’un mail commun, ils répondent, collectivement également, le jour même, et présentent leurs excuses. Par la suite, Sophie fait part de son certificat médical produit lors de sa consultation chez son médecin. Le 30 juin, coup de massue: leur stage n’est pas validé.
«Je ne comprenais rien», se souvient Alexandre. Il ne mesure pas encore que ces deux jours et demi d’absence non justifiée pourraient lui coûter une année entière. C’est lors d’un entretien ultérieur qu’il comprend qu’il redouble. Les étudiants proposent de rattraper les journées perdues, voire davantage. Sophie bénéficie même de lettres de soutien de différents chefs de service. En vain. Ils ont décidé de ne pas courber l’échine et de livrer bataille, entourés d’avocats aguerris, pour marquer le sérieux de leur démarche et faire enfin entendre leur voix.
Des étudiants transformés en exemples?
Le 4 septembre, dans la détermination sur l’opposition d’Alexandre, la Faculté évoque un «comportement non professionnel à répétition», qu’elle voit notamment dans l’envoi d’un mail commun par les étudiants concernés, un «manque d’acquisition de connaissances et de compétences cliniques» et un «manquement à l’identité professionnelle». Des termes que l’on retrouve, presque mot pour mot, dans la détermination sur l’opposition de Sophie, dont les évaluations sont pourtant, pour elle aussi, plus que favorables.
Son avocat, Me Rodrigo Domingos Da Silva, s'interroge: «Quelles compétences lui manqueraient précisément? Et pourquoi les jours d’absence ne pourraient pas être rattrapés? Rien de tout cela ne fait sens.»
Alexandre conteste lui aussi cette appréciation. Il affirme s’être particulièrement investi dans ses stages, souvent au-delà de ce qui lui était demandé: «J’ai effectué des heures supplémentaires et même des nuits avec les internes pour augmenter mon exposition clinique et bénéficier de davantage d’enseignement.»
Une décision disproportionnée?
La Faculté invoque une «règle d’usage», dont elle admet elle-même qu’elle est élastique et non codifiée, et une tolérance «minime» aux absences cliniques. Les défenseurs dénoncent une décision disproportionnée, fondée selon eux sur des règles insuffisamment claires, et prise sans que les étudiants aient été prévenus de ses conséquences ni entendus. Les avertissements généraux adressés aux étudiants en début d’année ne faisaient aucune mention d’une telle sanction possible.
«On ne peut pas exiger de quelqu’un qu’il se détermine sur des conséquences dont il ignore jusqu’à l’existence», appuie Me Anouk Grunberg. La Faculté estime que les étudiants ont pu s’expliquer lorsqu’elle les a interrogés sur leurs absences. Or «répondre à une demande d’explications sur une absence n’équivaut pas à pouvoir se défendre face à une sanction dont on ne connaît ni la nature ni la portée», soutient la défenseuse.
Ils se questionnent aussi sur l’égalité de traitement. Sophie et Alexandre assurent connaître des camarades ayant été absents plus longtemps, et qui pourtant n’ont pas été contraints de redoubler. Plus troublant encore, la promotion suivante aurait été avertie, dès son arrivée en pédiatrie, que trois étudiants devaient redoubler pour des absences. Des listes académiques ont aussi rendu leur situation visible à l’aide de commentaires auprès de leurs camarades de plusieurs promotions. En bref, c’est une véritable exposition publique qui s’est opérée.
«J’ai l’impression d’être dans le décor»
Trois mois et demi après la décision, leur opposition n’est toujours pas tranchée. Leur admission provisoire à certaines activités ne leur garantit pas de pouvoir poursuivre leur cursus. Or, un examen important les attend le 18 novembre. «On doit réviser pour un examen qu’on ne sait même pas si on pourra passer», déplore Sophie.
Leurs avocats craignent qu’une décision favorable trop tardive ne suffise plus à sauver leur année. S’ajoute à cela que, pendant l’instruction de la procédure d’opposition, qui peut prendre jusqu’à trois mois, l’étudiant se retrouve parfois dans un no man’s land, dans l’attente de son inscription, parfois provisoire, aux listes de l’année suivante: il ne sait pas s’il a réussi ou échoué, et ne peut parfois pas poursuivre son cursus.
Pour Sophie et Alexandre, cet entre-deux a un visage. Ces étudiants dont les notes tutoient l’excellence en sont pourtant venus à envisager d’abandonner la médecine. «Mais il n’y a rien d’autre au monde que j’ai envie de faire», souffle Sophie. Aujourd’hui, elle assiste aux cours et aux stages, mais a «l’impression d’être dans le décor».
Un redoublement bouleverserait aussi ses finances déjà fragiles. Quant à Alexandre, qui avait déjà planifié son parcours universitaire et professionnel jusqu’en 2032, il dit avoir traversé une période d’incompréhension et de profonde remise en question. «J’ai pendant un temps envisagé d’arrêter mes études, tant le décalage entre mon investissement à l’hôpital et l’image qui semblait être retenue de moi par la Faculté m’était difficile à comprendre.»
Un boulet professionnel
Tout est à revoir. Plus encore que le retard, ils redoutent les dégâts sur leur réputation. Sophie avait déjà préparé ses candidatures pour la suite de sa formation en chirurgie. Comment justifier un redoublement associé à un «manquement à l’identité professionnelle», dans un milieu où les recommandations comptent tant? Tous deux craignent que leur conflit avec la Faculté les poursuive jusque dans leur carrière.
Les deux étudiants peinent également à comprendre qu’on leur reproche d’avoir envoyé un e-mail collectif pour s’excuser de leur absence, alors que le secrétariat avait lui aussi communiqué avec eux de manière collective. Ils insistent: ils n’ont jamais voulu paraître désinvoltes ou peu engagés. Leurs évaluations précédentes soulignent au contraire leur professionnalisme, leur fiabilité et leur autonomie, sans relever aucun problème de présence ou de ponctualité.
Au terme de l’entretien, Sophie n’a plus qu’un souhait: «J’aimerais juste une réponse pour pouvoir enfin aller de l'avant.» Alexandre dit également que cette expérience a profondément ébranlé la confiance qu’il accordait jusque-là à la Faculté et lâche: «J’espère faire entendre ma version des faits et ma bonne foi, et au-delà de mon propre cas, j’espère ouvrir une réflexion sur la place accordée à la parole des étudiants.»
La faculté muette
A la Faculté désormais d’expliquer pourquoi deux jours et demi d’absence, aussi regrettables soient-ils, devraient coûter une année entière à trois futurs médecins? Quelles règles et évaluations justifient cette décision? Les étudiants ont-ils été entendus, traités comme les autres, voire utilisés comme exemples? Et pourquoi laisser durer une incertitude qui pourrait, même en cas de recours victorieux, compromettre durablement leurs études?
Nous avons confronté la Faculté de médecine de l’Université de Genève à l’ensemble de nos informations. Face à la détresse des étudiants, aux conséquences potentiellement dévastatrices de ces sanctions sur leur avenir et aux nombreuses interrogations que soulève cette affaire, l’institution oppose une réponse pour le moins laconique. «Les situations auxquelles vous faites référence font actuellement l’objet de procédures administratives, écrit Antoine Guenot, porte-parole, dans un courriel. La Faculté de médecine ne peut donc s’exprimer à propos de ces situations particulières qui sont traitées conformément aux dispositions légales et réglementaires applicables.»