C'est une transformation de taille que connaît Migros, la fin d'une structure de gouvernance qui a fonctionné depuis 85 ans. L'idéal démocratique de la coopérative va-t-il se perdre avec la fusion annoncée des dix coopératives régionales Migros en une seule entité centralisée à Zurich?
Autonomie cantonale et régionale supprimée
En Suisse romande, Migros Genève, Migros Vaud, Migros Neuchâtel-Fribourg et Migros Valais vont disparaître. A la place de ces quatre coopératives, un seul conseil régional représentera toute la Suisse romande à Zurich. Les membres des coopératives Migros vont-ils voir leur pouvoir dilué au sein de cette vaste entité centralisée? La question est légitime.
Car c'est tout un échelon décisionnel cantonal/régional qui se perd. Ces coopératives romandes fonctionnaient, depuis 71 à 85 ans, dans une large autonomie. Chacune disposait d’un comité coopératif, d’un conseil d’administration et d’une direction générale. Elles pouvaient notamment procéder en toute indépendance à des acquisitions d’entreprises et s’étendre à l’étranger, comme l’a fait par exemple Migros Genève en France voisine.
Migros compte 2,3 millions de coopérateurs et coopératrices, qui étaient répartis jusqu'ici dans les dix coopératives régionales du pays. Désormais, celles-ci seront remplacées par six conseils régionaux qui siègeront à Zurich.
Le consommateur/coopérateur s'éloigne
Les coopérateurs(trices) sont les propriétaires de Migros. Tout l'idée du fondateur Gottlieb Duttweiler en 1941 était de permettre une plus grande participation des consommateurs aux mécanismes de décision du groupe en leur permettant de détenir des parts sociales.
Contrairement à une société anonyme, où le pouvoir de l'actionnaire dépend du nombre d'actions qu'il possède, une coopérative comme Migros est plus démocratique, car elle repose sur le principe «une personne = une voix».
Mais avec cette fusion, les sociétaires pourraient voir leur influence se dissoudre dans la méga-structure nationale du bord de la Limmat. Dans l'ancien modèle, les coopérateurs(trices) d'une région pouvaient influencer des décisions concernant leur territoire à travers les structures régionales. Désormais, dans une coopérative unique et centralisée, il pourrait devenir plus difficile pour les membres de peser, via leurs représentants régionaux, sur des décisions à l'échelle nationale.
Par exemple, si les coopérateurs vaudois souhaitent conserver des particularités commerciales ou régionales que la direction nationale désire supprimer, ils devront passer par leurs représentants romands à Zurich. Le conseil régional romand sera chargé de représenter les intérêts de la région au-delà du seul niveau cantonal. Alors que chaque coopérative cantonale/régionale votait séparément jusqu'ici, les régions disposeront d'organes de représentation mais n'auront plus l'autonomie juridique des coopératives locales.
«Participation démocratique préservée»
Contacté, le porte-parole de Migros en Suisse romande, Tristan Cerf, conteste cette vision: «Non, les coopérateurs(trices) ne perdent pas en influence. Migros reste une coopérative et appartient toujours à ses 2,3 millions de membres».
La participation démocratique est préservée, assure le porte-parole de Migros. «A l’avenir, les coopérateurs(trices) éliront les conseils régionaux. Les membres des conseils régionaux éliront les délégué(e)s issus de leur région et disposeront d’un droit de proposition à l’assemblée des délégués».
Pour Tristan Cerf, «la régionalité n’est pas supprimée, mais ancrée de manière contraignante au niveau du groupe». La marge décisionnelle est préservée, selon lui: «Sur le plan opérationnel, les responsables régionaux disposeront par ailleurs d’une grande marge de manoeuvre et prendront notamment les décisions concernant les assortiments régionaux et leur approvisionnement, les magasins, la logistique, l’expansion et le développement du personnel.»
Gestion toujours plus centralisée
Au fil des ans, l'influence des coopérateurs(trices) de Migros sur les grandes décisions du groupe s'est pourtant déjà effritée, le pouvoir se déplaçant progressivement vers les structures centrales.
Avec l'expansion de Migros à des activités de distribution, de banque, d'industrie, de santé et de commerce en ligne, les décisions sont devenues sans cesse plus complexes, et plus éloignées des coopérateurs(trices). La direction s'est professionnalisée, et les stratégies nationales ont revêtu une importance accrue.
En 2024, la centralisation avait déjà commencé avec la création de Migros Supermarché. Cette société nationale coordonne de nombreuses fonctions centrales des supermarchés, même si les coopératives régionales ont conservé la gestion opérationnelle de leurs magasins.
En Suisse romande aussi, la logistique a été centralisée au niveau romand et non plus cantonal à partir de mai 2025, avec la création de Migros Logistique Romande à Ecublens (VD).
Votation générale des dix coopératives en 2027
Si les coopérateurs(trices) de Migros ont progressivement perdu de leur influence sur les décisions économiques et opérationnelles, ils ont conservé un pouvoir significatif sur les questions statutaires. La votation de 2022 sur la vente d'alcool, par exemple, en est une illustration: en rejetant massivement la levée de l'interdiction, les membres ont démontré leur capacité à refuser un choix commercial soutenu par une partie des dirigeants.
S'ils peuvent décider de ces questions, les membres des coopératives ne sont pas toujours consultés directement sur la fermeture d'un magasin, l'achat d'une entreprise, la réduction des effectifs ou la réorganisation d'une filiale.
Le caractère participatif ou démocratique de la gouvernance n'a pas présidé à cette décision du 26 octobre. Les raisons de la fusion ont été motivées par des objectifs de rationalisation économique: éliminer les doublons, réduire les coûts, simplifier la gestion et permettre à Migros de répondre plus rapidement à la concurrence.
Si les coopérateurs(trices) veulent peser sur la décision de la fusion, il leur reste la votation générale, qui se déroulera en juin 2027. Elle sera organisée séparément dans chacune des dix coopératives régionales. Tous les sociétaires disposant du droit de vote pourront se prononcer, par correspondance ou par voie électronique. Le projet devra obtenir une majorité des deux tiers des suffrages exprimés, avec une participation d'au moins 25% des membres dans chaque coopérative.