«Moi, je suis du 41!» lance une femme dans l'entrée de la maison de quartier de la Jonction. Derrière une table, trois membres de l'association de quartier accueillent les habitants qui arrivent au compte-gouttes. Ils notent les noms, numéros de téléphone et adresses. «C'est pour créer un groupe WhatsApp», précise l'un d'eux.
En ce vendredi soir pluvieux, les locataires des immeubles du 35 au 43 du boulevard Carl-Vogt, dont les baux ont été résiliés, se sont rassemblés au premier étage du bâtiment à quelques pas de leur logement. L'objectif: discuter des solutions à leur disposition, mais aussi créer une association de locataires pour «combattre ensemble la régie».
Au premier étage, locataires et commerçants s'installent. Tous partagent la même peine: celle de devoir quitter leur logement, parfois occupé depuis plus de quarante ans. C'est le cas d'Anne-Marie, emmitouflée dans sa parka bleue, mi-résignée, mi-révoltée, elle partage son ressenti: «Avec ces histoires de rénovation énergétique partout, je me doutais que ça allait aussi entraîner de gros travaux chez nous. Mais à ce point? Qu'ils virent tout le monde, je ne m'y attendais pas», confie-t-elle.
Commerçants et habitants unis
Quelques rangs derrière, Francisco attend patiemment que la séance débute. Installé au numéro 35 depuis 2004, il a déjà entrepris une démarche pour contester la résiliation. Pour lui, à quelque chose malheur est bon: «C'est l'occasion d'échanger avec des voisins que je connaissais finalement peu, constate-t-il, il y a une vraie solidarité.»
Une solidarité qui s'étend aussi aux quelques commerçants présents, qui connaissent le même sort que les habitants. Miguel tient commerce dans le quartier depuis 1998, d'abord avec la pizzeria Sole Mio, puis désormais avec le traiteur Pizza Mia. «Il ne faut pas laisser tomber, il faut aller de l'avant», assure-t-il avec le sourire.
Une centaine de personnes
Il est presque 20 heures quand Wendy Glaus, l'une des deux locataires à l'initiative de la soirée, prend la parole. «Merci à tous d'être là ce soir.» Face à la salle qui rassemble désormais une petite centaine de personnes, elle rappelle les questions administratives aux participants venus pour en savoir plus sur la lettre de contestation qu’il faut adresser à l’autorité de conciliation compétente. «Soyez attentifs au délai de trente jours», lance-t-elle. Autre objectif de la soirée: «créer un comité, pour se battre aussi collectivement.»
Marjorie de Chastonay, conseillère administrative venue représenter les autorités de la Ville, apporte «soutien et solidarité». Devant une salle attentive, l’écologiste explique: «C'est important que le politique s'exprime et vous accompagne dans ce bras de fer.» Et d'ajouter: «Genève n'est pas un far-west, il y a des règles et des usages qui doivent être respectés par tous.»
Elle rappelle la procédure: une autorisation de construire doit être déposée, ce qui n’a toujours pas été fait. Le canton devra alors l’analyser et la transmettre automatiquement à la Ville de Genève, qui devra rendre un préavis, négatif ou positif. Plus tôt dans l’après-midi, Nicolas Walder, conseiller d’Etat chargé du Département du territoire (DT), déclarait face au Grand Conseil qu’«aucune autorisation ne sera délivrée s’il n’y a pas de solution de relogement».
«Je suis sûr que Trump a des actions dans cette caisse»
Elle annonce que la régie a proposé une rencontre au Conseil administratif, prévue la semaine prochaine. «On ne va pas lâcher prise et négocier des travaux sans expulsions ou des solutions de relogement», promet-elle. «Il est encore trop tôt pour crier victoire, mais la mobilisation fonctionne», affirme l'élue en guise de conclusion. Dans la salle, les gens hochent la tête et applaudissent.
L'évocation de la caisse de compensation Bâloise, propriétaire de l’immeuble, crispe la salle. Les visages des locataires laissent paraître une certaine colère. «Les fonctionnaires de Bâle sont-ils au courant de ce qu'ils nous font?», questionne avec une pointe d'ironie un homme. «Je suis sûr que Trump a des actions dans cette caisse», plaisante un autre. Les sourires reviennent.
«On n'accepte pas les spéculateurs»
L'Asloca est représentée par Christian Dandrès, juriste et conseiller national socialiste (PS), et son collègue Pierre Stastny, également juriste à l'Asloca. Ils rappellent les lois et les droits des locataires, et martèlent: «Plus vous leur mettez des bâtons dans les roues, plus ils seront obligés de vous aider.» Spontanément, les questions fusent. «Peut-on faire la démarche en ligne?», «C'est compliqué, tous ces papiers», souffle un locataire. Pierre Stastny insiste sur le fait que la contestation de résiliation doit être faite correctement et que la moindre erreur peut être fatale. «Attention aux lettres faites avec ChatGPT», prévient le juriste.
«La Jonction est un quartier accueillant, mais on n’accepte pas les spéculateurs», lance Jean-Pierre Fioux, membre de l'association des habitants de la Jonction. Il propose à son tour aux locataires de s'organiser en comité. «Il faut deux délégués par allée qui s'occuperont de transmettre les informations», explique-t-il. Son 'association est coutumière de ce type de mobilisation: elle avait agi de la même manière pour défendre les habitants des barres Honegger, un immeuble dont les locataires avaient connu le même sort et qui se situe «ironiquement juste en face».
La séance terminée, les habitants repartent plutôt rassurés. Ils se disent combatifs et comptent bien contester les résiliations. Lilianna, étudiante qui vit depuis six ans dans l'immeuble, se sent armée: «maintenant, je sais où je vais, je connais les démarches.» «La solidarité entre voisins observée ce soir réchauffe les cœurs», commente une voisine. Son mari, lui, ironise: «La solidarité du propriétaire, on l'attend toujours.»