De l’Asie centrale à l’Europe
Le partage de l’eau suisse cristallise déjà les tensions avec nos voisins

De l’Asie centrale au Léman, l’eau met les frontières sous pression. Blick s’est rendu dans la vallée de Ferghana, où chaque débit se négocie, pour comprendre ce que ces tensions disent aussi de la Suisse et de ses relations avec ses voisins.
1/2
Le partage de l'eau suisse donne parfois lieu à des tensions avec nos voisins français et italien.
Photo: Laurent Gillieron

En bref

Généré par l’IA, vérifié par la rédaction
  • Dans la vallée de Ferghana, frontières floues et partage de l’eau alimentent des tensions, notamment autour de Vorukh où plus de 50 personnes sont mortes en 2021
  • En Suisse, le changement climatique accentue déjà les frictions avec les voisins, surtout au lac Majeur et sur le Rhône, dont la France dépend pour plusieurs usages
  • Stations de mesure, accords et dialogue doivent limiter la méfiance
  • Berne a signé en 2025 deux textes avec Paris après 10 ans de négociations politiques
SOLENE_FACE (1).png
Solène MonneyJournaliste Blick

La Suisse possède une richesse stratégique que ses voisins convoitent toujours plus: l’eau. Château d’eau de l’Europe, elle se trouve en amont de plusieurs grands bassins qui traversent notamment la France, l’Italie et l’Allemagne. Mais avec des sécheresses plus fréquentes, cette position privilégiée peut aussi devenir source de tensions.

Car l’eau ne s’arrête pas aux frontières. Une décision prise en amont peut avoir des conséquences plusieurs centaines de kilomètres. Et lorsque la ressource se fait plus rare, une question devient centrale: comment la partager sans faire monter les tensions?

C’est précisément ce qui se joue depuis longtemps dans la vallée de Ferghana, partagée entre le Kirghizistan, le Tadjikistan et l’Ouzbékistan. Blick s’est rendu dans ces trois pays, à l’invitation de l’organisation suisse Helvetas. Dans cette région où les mêmes rivières et canaux franchissent plusieurs frontières, chaque débit compte. L’eau y est mesurée, négociée, répartie et, parfois, disputée.

Quand l'eau devient l'étincelle

Autour de Vorukh, enclave tadjike située en territoire kirghiz, des affrontements liés à une frontière contestée et à l’accès aux terres et aux ressources ont fait plus de 50 morts en avril 2021, en majorité des civils. Plus de 58’000 personnes ont également fui leur foyer ou ont été évacuées, relève Human Rights Watch. L’élément déclencheur? Un différend autour de l’installation de caméras de surveillance près d’un point de distribution d’eau, qui a rapidement dégénéré et entraîné l’intervention des forces de sécurité des deux pays.

«Ici, ce sont souvent les frontières qui sont floues. Je ne dirais pas que l’eau est à la base du conflit, mais elle y contribue», nuance Barbara Janusz-Pawletta, représentante de l’International Water Management Institute. Après la chute de l’URSS, de nombreux tronçons de la frontière entre le Kirghizistan et le Tadjikistan sont restés contestés pendant des décennies. Dans cette zone très imbriquée, l’accès aux canaux, aux routes et aux terres agricoles a régulièrement alimenté les tensions.

A première vue, difficile d’imaginer pareille situation sur les rives du Léman. Pourtant, la logique est la même: dès qu’une ressource traverse une frontière, sa gestion ne dépend plus d’un seul pays. «Le changement climatique, à travers des extrêmes répétés de sécheresses et d'inondations, va placer la gestion transfrontalière sous tension», alerte Christian Bréthaut, professeur à l’Université de Genève et spécialiste de la gouvernance de l’eau.

Des tensions en Suisse existent déjà

Selon l'expert suisse, ces frictions ne relèvent pas seulement d’un scénario futur: «Ça commence déjà». Le principal point chaud se situe aujourd’hui au lac Majeur, entre le Tessin et l’Italie. En cause surtout, l’approvisionnement en eau de la plaine du Pô, où l’agriculture dépend fortement de la ressource. Avec le changement climatique, les pays situés en aval cherchent davantage à rediscuter les mécanismes de partage de l’eau.

La situation est différente sur le Rhin et le Danube, où des institutions internationales encadrent depuis longtemps la coopération entre Etats. Pour Christian Bréthaut, ces mécanismes ont jusqu’ici permis de mieux absorber les périodes difficiles: «On peut faire l’hypothèse que plus vous disposez de cadres institutionnels robustes, moins les conditions sont réunies pour que des conflits apparaissent.» Le bassin du Pô reste en revanche plus fragile sur ce plan, tandis que la coopération autour du Rhône ne s’est véritablement renforcée que récemment.

Et les enjeux sont loin de s’arrêter à l’agriculture. «Si sur la partie genevoise, il y a assez peu de prélèvements du Rhône, côté français les enjeux sont énormes», rappelle Christian Bréthaut. Irrigation, hydroélectricité, navigation, eau potable ou encore refroidissement des centrales nucléaires dépendent toutes, à des degrés divers, du même fleuve.

Ces préoccupations ne sont pas nouvelles. «Il y a parfois des difficultés. Je les ai remarquées pour la première fois en 2011», raconte Ion Iorgulescu, hydrologue à l’Etat de Genève. Cette année-là, une importante sécheresse a constitué, selon lui, un tournant dans les relations avec la France. «On a senti la pression monter du côté français.»

Des chiffres pour la paix

A plusieurs milliers de kilomètres de là, dans la vallée de Ferghana, la paix passe aussi par des chiffres. A Patar, près de la frontière tadjiko-ouzbèke, une station hydrométrique mise en place par Helvetas, mesure les volumes d’eau qui transitent d’un pays à l’autre. Modernisée à l'aide d'une technologie ultrasonique, elle fournit des mesures fiables et accessibles en ligne par les deux pays.

1/2
La station hydrométrique de Patar au Tadjikistan utilise une technologie avancée permettant de mesurer l'eau de manière électronique.
Photo: Solène Monney

«Avant, il y avait de fausses informations sur la mesure de l’eau. Maintenant, grâce aux stations hydrométrique, nous avons des informations stables. Il n’y a plus de dispute», explique un représentant d’Helvetas rencontré au Tadjikistan. Derrière cette technologie, l’enjeu est simple: remplacer la méfiance lors d'un relevé manuel par des chiffres communs et précis. Lorsque le débit est réduit du côté aval, c'est-à-dire tadjike, les représentants discutent afin de trouver un compromis.

Près d’Isfara, non loin de la zone sensible de Vorukh, le fonctionnement est différent. Les représentants des agences de l’eau kirghizes et tadjikes se retrouvent quotidiennement au niveau des installations de contrôle pour vérifier les débits et la répartition. Cette station hydrométrique est vétuste: les débits sont contrôlés manuellement. Mais au moins, les deux pays dialoguent.

De longues négociations avec la France

La Suisse n'est pas étrangère aux négociations avec ses pays voisins. En septembre 2025, elle a signé avec la France deux accords sur la gestion du Rhône et du Léman, au terme de plus de dix ans de discussions politiques.

En mai 2011, après un hiver peu enneigé et un printemps très sec, le niveau du Léman chute. Genève réduit alors unilatéralement et temporairement le débit sortant du lac pour le faire remonter. Problème: quelques centaines de kilomètres plus bas, la France dépend du Rhône pour plusieurs usages stratégiques, notamment le refroidissement de la centrale nucléaire du Bugey, non loin de Lyon.

«
La France a voulu institutionnaliser les accords, notamment dans la perspective de conflits ou de problèmes qui pourraient devenir plus fréquents avec le changement climatique
Ion Iorgulescu, hydrologue à l'Etat de Genève
»

La décision suisse provoque une réaction immédiate côté français. EDF réclame davantage d’eau et les deux pays doivent trouver un compromis dans l’urgence. «C’est un épisode qui a montré qu’un défaut de coordination pouvait avoir des enjeux importants», résume Christian Bréthaut.

Un accord mal ficelé

A l’époque, la régulation du Léman reste essentiellement une affaire suisse. Le cadre en vigueur, datant des années 80, lie uniquement les cantons romands, nos voisins n'ayant pas souhaité y participer. «Dans les années 80, ce n’était pas trop un problème pour la France puisque les infrastructures étaient tenues et la sécurité des rives était assurée par un accord suisso-suisse», explique Christian Bréthaut.

Mais à partir des années 2010, l'équilibre se fragilise. Paris veut être davantage associé aux décisions qui peuvent affecter les débits en aval. «La France a voulu l’institutionnaliser, notamment dans la perspective de conflits ou de problèmes qui pourraient devenir plus fréquents avec le changement climatique», résume Ion Iorgulescu.

La Suisse, elle, ne voulait pas perdre la maîtrise de la régulation du Léman. Il faudra plus de dix ans de discussions pour arriver à un compromis. En 2025, les deux pays signent de nouveaux accords sur le Rhône et le Léman. «Sans remettre en cause la gestion suisse des niveaux, mais en ouvrant la porte à une flexibilité dans les discussions ad hoc», résume Christian Bréthaut.

La diplomatie suisse rayonne

La Suisse ne se contente d’ailleurs pas de négocier autour de ses propres frontières. En Asie centrale, elle soutient notamment Blue Peace, une initiative qui utilise la gestion de l’eau comme outil de coopération entre Etats. «Depuis 35 ans, la Suisse est restée fidèle à son engagement dans le domaine de l’eau. Elle fait énormément pour la région», relève représentante de l’International Water Management Institute (IWMI) en Ouzbékistan.

«
Nous avons une bonne réputation, surtout dans la négociation avec les autres pays
Simone Giger, ambassadrice de Suisse en Ouzbékistan
»

L’objectif est de favoriser le dialogue à tous les niveaux, des responsables politiques aux techniciens, mais aussi de former une nouvelle génération de spécialistes et d’impliquer davantage les femmes dans la gouvernance de l’eau.

«Nous avons une bonne réputation, surtout dans la négociation avec les autres pays», estime Simone Giger, ambassadrice de Suisse en Ouzbékistan. Pour elle, le choix de la Suisse de s’engager tôt sur les questions d’eau n’est pas anodin. «Il faut penser au futur», insiste-t-elle.

La Suisse n’apporte donc pas seulement des financements, mais aussi une méthode: mettre les acteurs autour de la même table, fiabiliser les mesures, fixer des règles communes et maintenir le dialogue lorsque les relations se tendent. En Asie centrale comme en Europe, la leçon est finalement la même: quand l’eau se raréfie, la coopération ne peut plus être improvisée.

Articles les plus lus