Drame de Crans-Montana
«On a suivi les consignes des psychologues»: les écoles valaisannes luttent pour gérer le trauma

Comment reprendre une année scolaire après le terrible drame survenu à Crans-Montana? Entre inquiétudes de parents et réactions d'urgence, les écoles valaisannes doivent répondre à une situation infiniment complexe.
Le Valais n'a pas validé tous les semestres des élèves, comme le canton de Vaud, en raison d'une simple différence administrative.
Photo: Keystone
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Ellen De MeesterJournaliste Blick

Après une tragédie aussi inimaginable, il semble presque absurde que le jour puisse se lever, l'air de rien, sur un canton bouleversé. L'idée que quelque chose d'aussi «normal» qu'une rentrée scolaire puisse survenir, quelques jours après le drame, semble aussi étrange qu'inéluctable. 

Pourtant la vie continue dans les écoles valaisannes, confrontées à une crise qu'elles n'auraient pu anticiper dans leurs pires cauchemars. Le 5 janvier, quatre jours après le tragique incendie survenu à Crans-Montana, des dizaines d'enseignants se sont ainsi retrouvés devant des classes d'élèves chamboulés, aux prises avec une situation incroyablement délicate. 

Ainsi que nous l'a confié un parent ayant souhaité rester anonyme, la réaction de certains établissements valaisans a posé une série de questions au sein des familles. Pourquoi la rentrée n'a-t-elle pas été repoussée, pour permettre aux jeunes de se remettre un peu du choc? Pourquoi les élèves n'ont-ils pas été réunis pour une allocution générale, dans leurs écoles, en début de journée? Quelles directives le personnel avait-il reçues, avant la rentrée, pour gérer la situation? 

D'après notre source, plusieurs enseignants travaillant dans l'un des établissements secondaires de Sion auraient choisi de ne pas évoquer le drame du 1er janvier en classe, préférant passer à autre chose, à la grande surprise de certains adolescents et parents. «Ce sont de jeunes adultes, et non pas des enfants», déplore notre interlocutrice, avant d'affirmer qu'un élève, submergé d'émotions, aurait quitté le campus d'un lycée sédunois en pleine journée, trop décontenancé par l'ambiance «détachée» qui y régnait. Nos tentatives de contacter l'établissement sont restées lettre morte, les demandes de ce type étant renvoyées vers le canton. 

«Nous avons suivi les directives des psychologues»

Interpellé quant à ces questionnements, Jean-Philippe Lonfat, chef du Service de l'enseignement du canton du Valais, précise que le corps enseignant avait rapidement reçu un document contenant plusieurs recommandations de psychologues d'urgence, afin de les soutenir et de les aiguiller. Le texte listait notamment des choses à faire ou à ne pas faire en classe. 

Or, ce document étant confidentiel, nous n'avons pas été en mesure de le consulter. «Les spécialistes conseillaient de favoriser la parole lorsqu’elle est demandée, mais de ne pas laisser les événements du 1er janvier monopoliser toutes les discussions», indique toutefois notre intervenant. 

Blick a pu prendre connaissance d'une lettre que Jean-Philippe Lonfat avait adressée aux directeurs et recteurs de tous les établissements, pour accompagner ces directives d'urgence: «Afin de prendre en compte les émotions vives de nos élèves et étudiants, nous vous demandons instamment de donner un espace-temps aux jeunes de vos établissements, afin qu'ils puissent exprimer leurs émotions lors de la rentrée de lundi prochain, peut-on y lire. À cette fin, sollicitez votre personnel [...] afin que toutes et tous partagent et apaisent l'immense peine générée par cette tragédie.» 

«Certains en ont parlé en classe, d'autres non»

A en croire notre source, certains collaborateurs auraient toutefois préféré ne pas évoquer les événements. «Certains enseignants en ont parlé avec leurs élèves dès la rentrée, d’autres ne l’ont pas fait, d’autres le feront peut-être dans les semaines qui viennent, acquiesce Jean-Philippe Lonfat. Il s’agit d’une plaie ouverte qui mettra du temps à cicatriser.» En d'autres termes, les collaborateurs auraient surtout réagi selon leurs possibilités immédiates, à leur manière. 

Toujours selon la volonté de ne pas laisser le traumatisme monopoliser les discussions, le chef de l'enseignement poursuit: «Nous agissons surtout sur demande, lorsqu’un élève ou un enseignant se trouve en détresse. Les psychologues sont toujours là, en appui, notamment pour fournir des conseils, du soutien ou des explications aux plus jeunes, qui ont entendu des récits difficiles ou qui connaissent des personnes directement impactées. J’ai moi-même trois enfants de ces âges-là et je constate que leurs façons d’exprimer et de vivre leurs émotions sont différentes, selon leur personnalité.»

Concernant la détresse possible des enseignants, susceptibles de perdre leurs moyens face à des récits ou à des questions difficile, Jean-Philippe Lonfat nous assure qu'une attention particulière est également portée au bien-être des collaborateurs. 

«D'immenses efforts ont été fournis»

L'Hôpital du Valais rappelle la disponibilité constante et gratuite d'une ligne de soutien psychologique, ouverte 24h sur 24, au 0800 012 210. Les adultes et jeunes adultes peuvent trouver un soutien confidentiel et immédiat via le 143, tandis que les enfants et adolescents peuvent se tourner vers le 147. «En cas de besoin, la Centrale téléphonique des médecins de garde reste à disposition et peut faire appel à des intervenants en psychologie d’urgence», note également le CHUV de Lausanne.

«D’immenses efforts ont été fournis pour que du soutien soit disponible à tout le monde, appuie Jean-Philippe Lonfat. Il s’agit d’une situation de crise qui a nécessité la mobilisation immédiate d’équipes de santé, de psychologues professionnels de l’Association Valaisanne des Psychologues d’urgence, du Centre de développement et thérapie de l'enfant et de l'adolescent, de l’orientation scolaire, ainsi que de médiateurs, pour répondre aux besoins des élèves directement touchés ou bouleversés par les événements.»

Une réunion d'urgence a été organisée in extremis, la veille de la rentrée, dans le but de partager les lignes et le cadre de la reprise scolaire. «Je pensais y trouver des délégations, mais plus de cent professionnels se sont réunis sur place, témoignant d’une très grande solidarité, raconte notre intervenant. Nous avons pu y sentir la force et le cœur de l’école valaisanne.» 

Une rentrée maintenue pour «réunir les jeunes»

Reste que certaines familles semblent étonnées du maintien de la date de la rentrée, seulement quelques jours après l'incendie. D'après notre source, un véritable débat s'était même créé à ce propos, parmi les parents d'élèves scolarisés dans le canton du Valais. 

«Nous avons appliqué, cette fois encore, les consignes des psychologues d’urgence, répond Jean-Philippe Lonfat. Les jeunes ont besoin d’être ensemble, de retrouver leur routine et un fonctionnement normal, aussi vite que possible». 

Carole Gachet, psychologue ICP, nous avait effectivement expliqué, dans un précédent article, que le maintien des routines est très important pour reconstruire, petit à petit, le sentiment de sécurité intérieure des jeunes personnes impactées par le drame. Pour certaines familles, une rentrée maintenue moins d'une semaine après l'incendie semblait toutefois particulièrement rapide.

Pourquoi les semestres n'ont-ils pas été validés en Valais?

Par ailleurs, dans l'optique de protéger ses jeunes, le canton de Vaud avait annoncé, mi-janvier, que le semestre de tous les élèves de secondaire serait automatiquement validé, suite au drame de Crans-Montana. Pourquoi la même décision ne s'est-elle pas appliquée aux cursus scolaires valaisans? 

Ainsi que le souligne Jean-Philippe Lonfat, il ne s'agit pas d'un manque d'empathie, mais d'une simple nuance administrative: «Le règlement scolaire valaisan diffère de celui du canton de Vaud, dans la mesure où un élève de secondaire confronté à un double échec peut recommencer son année, à condition de réussir son premier semestre, explique-t-il. Ce point spécifique n'apparaît pas dans le règlement valaisan. A la suite de cette tragédie et des différentes grèves de la fin d’année, dans le canton de Vaud, la fin du premier semestre avait été repoussée de deux semaines. Le fait de valider ce semestre a donc pu sauver quelques dizaines d’élèves de l’échec scolaire. Or, dans le canton du Valais, le semestre s’était arrêté, comme d'habitude, avant Noël.»

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