À seize ans, la vie devrait être douce, faite de découvertes, de fougue et d'insouciance. Elle ne devrait pas basculer dans l'horreur en l'espace de quelques secondes et voir l'allégresse se transformer en cauchemar.
Alors, face à un indicible drame comme celui survenu à Crans-Montana, au cœur des célébrations de la St-Sylvestre, les mots semblent aussi inutiles qu'insuffisants. Que peut-on dire à nos enfants, nos amis, celles et ceux qui ont été touchés par une si cruelle injustice, pour leur montrer qu'on est là, démunis mais remplis de solidarité?
Puisqu'il n'est jamais facile de trouver les mots, nous avons interrogé deux psychologues, dont l'une intervient justement dans les situations d'urgence et les catastrophes. Voici quelques recommandations, destinées aux proches de jeunes personnes endeuillées ou traumatisées, pour leur apporter un soutien émotionnel durant cette période.
Si vous avez besoin d'en savoir plus sur le fonctionnement de l'état traumatique, afin de comprendre les différents états que peut traverser la personne, nous avons également exploré ce thème dans un autre article.
À faire: Continuer à servir les repas à la même heure et préserver les rythmes autant que possible.
Une fois l'état de choc passé, les psychologues d'urgence s'attendent à témoigner d'un déferlement d'émotions, comme si un barrage avait lâché. Bien qu'impressionnante, cette réaction est le signe d'une évolution positive, démontrant que la personne est sortie de l'état dissociatif typique des traumatismes et revient à l'instant présent.
À ce moment-là, il s'agit de lui amener un maximum de sécurité: «Ce qui aide vraiment, c'est d’être un phare, sans les harceler, et de rester aussi neutre que possible en préservant un maximum les routines de nos enfants, indique Carol Gachet, psychologue d'urgence ICP. Leur sentiment de sécurité profonde a été dévasté, le but est de le reconstruire, petit à petit. En tant qu’adulte ou parent, on peut exprimer nos émotions mais ce n’est pas aux jeunes de nous consoler, nous devons trouver nos propres soutiens.»
La routine prévisible, les rythmes et gestes habituels, peuvent ainsi contribuer à reconstruire, même au moyen de minuscules bribes, le sentiment de sécurité. «Pour aider les jeunes impactés par cette terrible situation, l’essentiel est surtout d’offrir une présence stable et bienveillante, dans l'accueil de ce qui a besoin d'être exprimé par ces derniers», ajoute la psychologue FSP Sarah Bezençon. Le soutien passe également par des petites attentions simples mais précieuses, dans leur quotidien, afin qu'ils se sentent soutenus et accompagnés. Cela contribuera à transformer le sentiment d'impuissance, bien souvent présent face à un tel drame, en vecteur de lien et de résilience.»
À éviter: Les phrases de type «Mais non, arrête, ne dis pas ça, ce n'est pas de ta faute!»
En tant que parent, on donnerait tout pour adoucir la peine de nos enfants, quitte à prendre leur douleur pour la vivre à leur place. Et puisqu'on ne peut malheureusement pas le faire, on tente de les soulager par des mots, en leur assurant que rien n'est de leur faute et que tout ira bien. Or, d'après Carol Gachet, il faudrait résister à l'envie de bannir leur sentiment de culpabilité:
«Il est naturel de vouloir rassurer en promettant que 'mais non, ce n’est pas de ta faute, tu ne pouvais pas faire plus', explique-t-elle. Mais cette culpabilité sert à contrer le sentiment de non-sens et on ne peut la supprimer en une phrase. Il faudrait plutôt assurer qu’on comprend que la personne se pose ces questions ou qu’elle aurait aimé pouvoir faire autrement. Il s’agit de lui rappeler que cette situation n’aurait jamais dû avoir lieu, que c’est une injustice totale. Le but est d’être là, de souligner qu’on n’a pas vécu ce qu’ils ont vécu, mais qu’on peut comprendre que c’est terrifiant, et qu'il n’y a pas de sens à cette tragédie.»
Sarah Bezençon rappelle en outre l'importance de suivre leur rythme et d'accepter que cela prendra peut-être beaucoup de temps: «Il est essentiel de ne pas chercher à les faire aller de l'avant trop rapidement, afin de ne pas court-circuiter l'intégration de cette expérience dans leur esprit», pointe-t-elle.
À éviter: Les questions en «pourquoi?» («Pourquoi n'as-tu pas appelé au secours plus vite?»)
Encore un instinct naturel, quand on souhaite aider la personne: lui assurer que tout ira bien. Carol Gachet souligne toutefois qu'il ne s'agit pas de les rassurer ou de faire des promesses qu’on peut tenir, mais simplement d'éradiquer toutes les questions commençant par «pourquoi»: «Celles-ci contribuent en effet à culpabiliser des personnes qui se posent déjà d’innombrables questions: pourquoi eux et pas moi? Pourquoi n’ai-je pas fait plus?», analyse-t-elle.
Les questions formulées en «comment?» ou en «qu’est-ce que?», tournées vers l'instant présent ou le futur sont plus simples à recevoir. Par exemple: «Qu-est ce que je peux faire pour t'aider ce matin?», «Comment vas-tu te rendre à la marche silencieuse, demain?»
«L'idéal est de leur permettre d'élaborer ce que cela leur fait vivre en leur laissant le temps de 'métaboliser' leur vécu à ce sujet, en légitimant leurs émotions et leurs questionnements», ajoute Sarah Bezençon.
À faire: S'assurer que les jeunes expriment leurs émotions quelque part, même si ce n'est pas auprès de nous.
Ainsi que nous l'indiquaient des psychologues d'urgence dans un précédent article, c'est surtout le silence qui doit nous inquiéter. Une personne ayant affronté un événement traumatique qui reste calme, ne pleure jamais et assure qu'elle «gère» n'est probablement pas sortie de son état de choc et voit donc son risque de vivre un syndrome de stress post-traumatique augmenter drastiquement. Ce sont ces personnes-là, justement, que les thérapeutes essaient de repérer.
«On doit s’assurer que nos jeunes parlent de leurs émotions, de leur vécu, avec quelqu’un, même si ce n’est pas nous, insiste Carol Gachet. Est-ce qu’ils écrivent à leurs amis? Comment partagent-ils leur douleur? Participent-ils aux marches solidaires et aux rassemblements?»
La plateforme Pro Juventute, sur une page spécialement dédiée au drame de Crans-Montana, conseille aux parents d'accompagner la consommation numérique de leurs enfants, surtout les plus jeunes, et de trier les contenus, afin de pouvoir les limiter si nécessaire: «Faire une pause avec l'actualité et les réseaux sociaux peut aider à préserver l'équilibre émotionnel», peut-on lire.
Face aux questions alarmées des jeunes enfants, qui auraient entendu parler du drame ou seraient choqués par certaines images, Pro Juventute conseille de prendre au sérieux leurs inquiétudes: «Des informations factuelles et une classification rassurante peuvent aider. Il est important que les enfants sachent que leurs parents sont toujours là pour eux lorsqu'ils voient quelque chose de perturbant dans les médias ou si quelque chose les inquiète.»
À faire: Se renseigner sur les principaux signaux d'alerte
Ainsi que le précise Carol Gachet, lorsqu'on observe que les signes de stress aigu n'ont pas diminué ou disparu un mois après l'événement traumatique, il faut absolument prévenir le psychologue qui suit la personne ou demander de l'aide professionnelle au plus vite.
«Il est essentiel d’être attentifs aux signaux du syndrome de stress post-traumatique, comme les reviviscences, la confrontation, une difficulté extrême à retourner sur les lieux du trauma, la naissance de phobies liées au feu et aux incendies, liste l'experte. Sans oublier que l'un des gros risques, chez les adolescents ayant vécu un trauma, est le début d’une dépendance aux médicaments ou à l’alcool, dans le but d’anesthésier la douleur. Il faut que les parents le sachent et en connaissent les premiers signes.»
Ne restez pas seul
Dans tous les cas, en cas d'inquiétude ou de doutes concernant la santé de vos enfants ou de vos proches impactés par le drame, n'hésitez jamais à demander de l'aide professionnelle, ou à contacter les plateformes d'urgence:
La plateforme Pro Juventute propose une écoute aux jeunes, via le 147.
La Main tendue dispense du soutien pour les adultes au 143.
Les jeunes peuvent aussi trouver du soutien sur la plateforme ciao.ch ou ontecoute.ch.