Depuis le 28 février, Donald Trump et Benjamin Netanyahu bombardent l’Iran. Illégale du point de vue du droit international, l’agression israélo-américaine divise la diaspora iranienne de Suisse.
Une partie, dont la droite libérale royaliste et pro-occidentale, encourage les frappes. Ces Iraniens n’aspirent qu’à une chose, «la libération» du régime des mollahs et la transformation du pays vers un modèle occidental. Beaucoup reprennent volontiers à leur compte le chiffre de «30’000» morts lors des dernières manifestations. Chiffre en réalité très controversé, que différentes ONG indépendantes situent plutôt entre 4000 et 5000.
L’autre partie de la diaspora, dont la gauche républicaine, mais aussi les conservateurs et les religieux, veulent une solution interne et critiquent vivement l’intervention des Etats-Unis et d’Israël, deux puissances qui elles-mêmes violent sans cesse les droits humains. Nous sommes allés à la rencontre de six Iraniens et Iraniennes de Suisse romande. Ils nous ont répondu en toute sincérité.
Samira Marquis: «Est-ce que ça peut être pire que ce qu’on a vécu?»
Samira Marquis travaille à Lausanne. Directrice générale de Vaudoise Aréna, mariée à un Suisse, elle a longtemps travaillé dans le secteur de l’horlogerie. Pour elle, le problème évident de l’Iran est le manque d’alternatives.
«Les vagues de soulèvement, qui sont là depuis 2009, ont été réprimées dans le sang. A cela s’ajoute l’hyperinflation, la pauvreté, les denrées de base hors de prix. Il y a un vrai désespoir.» Pour elle, dès lors, si l’aide est venue des Israéliens et Américains, «est-ce que ça peut être pire que ce qu’on a vécu?»
Quant à Reza Pahlavi, fils du dernier chah d’Iran exilé aux Etats-Unis, «c’est une solution. En voyez-vous d’autres? C’est la seule figure connue. Les autres, on ne les connaît pas. On est face à un régime qui a éliminé tout ce qui pouvait s’apparenter à des leaders d’opposition. Les prisons iraniennes sont remplies de gens valeureux.»
Même si une transition incarnée par Reza Pahlavi devait mener à une exploitation des ressources du pays par les Etats-Unis et Israël, Samira Marquis estime qu'«il faut être réaliste. C’était déjà la situation d’avant 1979. Il n’y a pas eu de souveraineté absolue dans l’histoire récente de l’Iran».
Malgré le rejet qu’expriment certains Iraniens de la diaspora pour ce qui est arabe et musulman, «l’Iran n’est pas un pays occidental, n’a pas de racines européennes, mais une identité orientale forte, inscrite dans une région, clarifie Samira Marquis. Par contre, nous pouvons être ouverts sur l’Occident, les universités, la science, la culture et séparer le clergé du pouvoir.»
Cyrus Fazel: «Le prix à payer, c’est les Américains et les Israéliens»
Cyrus Fazel a fondé la crypto-banque Swissborg en 2017 à Lausanne. Pour ce financier suisso-iranien, l’intervention en Iran fait sens: «Si après 47 ans il n’y a pas eu de changement, c’est que sans aide extérieure, on n’y arrive pas». Son père vit à Téhéran, sa mère à Dubaï. Pour lui, ces frappes sont un mal nécessaire. «On sait qu’on était obligés de passer par là». Il espère voir bientôt «la libération», mais il craint que le conflit ne dure plus longtemps que voulu.
Très éloigné de la religion musulmane, – qui est celle de son père, lui aussi non pratiquant – ce quadragénaire au look californien aspire à un Iran «leader au Moyen-Orient», avec une grande liberté religieuse et des relations normalisées avec Israël et l’Arabie saoudite.
Cyrus Fazel ressent plus d’affinités avec Israël qu’avec un Iran islamique, et l’assume. «Le roi perse Cyrus le Grand est mentionné dans la Torah, c’est lui qui met fin à l’exil des Juifs. En Iran, il y a une très ancienne communauté juive. On a toujours eu des liens étroits. C’est clair que Netanyahu fait peur, de même que Trump. Ils ont tous des intérêts. Mais l’Etat islamique d’Iran a toujours été contre son peuple. Ils ont tué des milliers d’Iraniens et continueront de le faire.»
Dès lors, «le prix à payer, c’est les Américains et les Israéliens». De toute façon, dit-il, «un Iran complètement souverain et indépendant, cela n’a jamais été possible». Il se dit «pro-changement» plutôt que «pro-chah». «Ce qu’on veut, surtout, c’est une vraie démocratie.»
Kouros Fatehi: «Cette diaspora qui appelle à l’invasion m’afflige»
Kouros Fatehi trouve «affligeante cette diaspora iranienne qui a appelé à l’invasion». Informaticien à Genève, il a grandi en Iran. «En tant qu’Iraniens, nous devrions plutôt être choqués et très inquiets de ce qui se passe.»
Ces Iraniens pro-intervention, déplore-t-il, «présentent les Américains et Israéliens comme des sauveurs, alors qu’on sait qu’ils ont détruit plusieurs pays du Moyen-Orient depuis des années et qu’en termes de nombre de morts sur la conscience, ils dépassent largement ce qui est attribué au régime iranien».
Il ne comprend pas que des Iraniens acceptent de tels risques. «Qui dit qu’un changement de régime irait dans le bon sens? Certains en Israël parlent de partitionner l’Iran. Et qui peut croire Trump? Il peut s’emparer du Kurdistan.» Il rappelle comment des dizaines d’années de sanctions américaines et d’assassinats ciblés ont radicalisé le régime. «Si l’Iran n’avait pas été banni de la scène internationale, le pays aurait eu de meilleures chances de se démocratiser.»
Concernant Reza Pahlavi, il constate avec inquiétude que, dans les rangs de ses partisans «figurent des extrémistes laïcs anti-arabes et anti-musulmans qui parlent de 'pendre tous les mollahs'». Et surtout, un Reza Pahlavi au pouvoir, «cela signifie que par la suite, quand on va voir nos alliés israéliens bombarder des Palestiniens, on devra acquiescer. Je ne veux pas cela. Quand je vois qu’il y a des bases militaires partout au Moyen-Orient sauf en Iran, j’en suis fier, et je n’aimerais pas que ça change.»
Jamshid Pouranpir: «Il est criminel de pactiser avec Israël»
Jamshid Pouranpir, retraité et militant iranien pour les droits humains, ancien secrétaire syndical à l’aéroport de Genève, est opposé à l’intervention. «Je pense qu’il est criminel de pactiser avec Israël. Ce pays a été capable de faire ce qu’on a vu à Gaza, s’est mêlé du conflit en Syrie pour y étendre son influence.» Il met en garde sur l’étendue du projet de remodelage du Moyen-Orient en faveur d’Israël: «Si on n’a pas compris cela, on n’a rien compris.»
Opposant au régime iranien, la mort de l’ayatollah Ali Khamenei lui a fait plaisir. «Mais l’instant d’après, l’inquiétude était déjà présente. Ma crainte, c’est ceux qui ont l’arme nucléaire, que le régime iranien n’a pas. Israël et les USA ont cette possibilité, alors que Poutine et la Chine sont en retrait.»
Jamshid Pouranpir veut que l’Iran prenne son destin en mains. «Mon optique est pour un Iran indépendant, sans ingérence étrangère», qui passerait par un front uni contre le régime, allant des monarchistes jusqu’à la gauche radicale. Objectif: la chute de l’ensemble du régime, suivie d’élections libres sous la supervision de l’Onu.» Lui aussi rappelle un risque «que les monarchistes ignorent totalement». En 2023, quand Reza Pahlavi s’est rendu en Israël, des discussions ont porté sur un Kurdistan indépendant. Le risque de fragmentation du pays ne peut être exclu, craint Jamshid Pouranpir.
Hanieh Rashid: «Pas au prix de voir mon pays réduit en cendres»
Hanieh Rashid, designer à Lausanne, a grandi jusqu’à ses 17 ans en Iran, où elle a fait son lycée. Elle aurait dit oui à une intervention humanitaire. Mais elle dit non à une guerre. «Nous avions besoin d’une protection pour les manifestants contre ceux qui leur tirent dessus. Mais pas qu’on bombarde et qu’on détruise toute l’infrastructure du pays. Je ne suis pas d’avis que la misère puisse ramener la liberté.»
Elle entend des Iraniens dire qu’ils ne subiront pas le même sort que les Irakiens ou les Afghans avant eux. Qu’avec 2500 ans de civilisation, eux seront respectés. «Moi, je vois comment ils se comportent ici, et je ne pense pas qu’ils soient plus malins que d’autres.» Pour Hanieh, «il n’y a pas de différence entre Iraniens et Irakiens. Ils avaient autant d’espoir que nous, à la chute de Saddam Hussein».
Elle note que le clivage principal, en Iran, réside entre royalistes et républicains. «Les deux veulent un changement, mais quelles lignes rouges met-on à une intervention extérieure? C’est là que se situe la différence.»
Hanieh n’est pas prête à voir son pays réduit en cendres à cette fin. «Certains craignent que, si on fixe des lignes à ne pas dépasser, l’Amérique va arrêter de frapper et nous laissera avec ce régime. Alors ils se taisent sur les dégâts humanitaires ou justifient le bombardement de l’école de filles par le fait qu’elle était à côté d’une base militaire. La haine de ce régime les a envahis au point qu’ils sont prêts à payer n’importe quel prix. Mais qui va payer ensuite pour le désastre?»
Mehdi Jahandar: «Les pro-chah ne représentent les Iraniens ni d’ici, ni de là-bas»
Mehdi Jahandar, basé à Fribourg, enseigne la langue persane. Ayant vécu et travaillé en Iran, il nous répond qu’il est opposé aux frappes américano-israéliennes. «Ceux qui se réjouissent des attaques contre l’Iran sont totalement ignorants des réalités géopolitiques et des réalités de ce pays, dénonce-t-il. C’est une opposition hors sol, influencée par des vidéos ou des narratifs déconnectés de la réalité. Ils donnent des conseils mal avisés aux décideurs en Occident, qui les écoutent et sont induits en erreur.»
Mehdi Jahandar conteste, tout d’abord, l’information qui a joué un rôle clé dans la justification de la guerre: les 30’000 à 40’000 manifestants tués par le régime. «Des sources d’ONG plus fiables parlent d’environ 4000 morts. 30’000 est un chiffre repris sans vérification par Trump, et ce n’est pas étonnant. Il a déjà proféré nombre de fake news.» Lui aussi a vu les Etats-Unis entrer en Afghanistan, en Irak et en Libye, «y causer destruction et mort, un vide de pouvoir, des clans qui s’entretuent, des armes lourdes abandonnées aux factions les plus dangereuses.»
Le régime va-t-il tomber? Rien n’est moins sûr, selon lui: «On coupe la tête du serpent, mais c’est un système, c’est remplacé dans les 2 heures qui suivent.» Il pointe une contradiction typiquement iranienne: «Les mêmes qui se rendaient aux manifs se sont rendus aux funérailles du général Qassem Soleimani, tué en 2020 sur ordre de Trump: parce qu’il était, pour beaucoup, un héros national.»
A ses yeux, lui dont le père était un policier du chah d’Iran, «la diaspora pro-chah actuelle ne représente ni les Iraniens du pays, ni même ceux d’ici. Les Iraniens veulent en majorité une démocratie séculaire.» Qui soit construite via l’intérieur du pays. «On n’a jamais vu une guerre amener une meilleure sécurité, ni une meilleure démocratie», conclut-il.