Cully Jazz Festival
Manon Mullener, le jazz comme ligne de vie

Depuis son premier contact avec le piano à 4 ans, Manon Mullener s’est donné les moyens de développer sa musique jazz aux sonorités cubaines. Avant son concert au Cully Jazz Festival, la pianiste nous a accueilli chez elle, à Fribourg.
Dans son appartement fribourgeois, installée à son piano à queue, Manon Mullener compose les morceaux qui figureront dans un prochain album.
Photo: Adrien Perritaz
Sandrine Spycher
Sandrine Spycher
L'Illustré

Le piano à queue trône au milieu de la pièce. Nous sommes chez une musicienne. Un verre de rhum est proposé dans un accueil chaleureux. Nous sommes chez une musicienne adepte de jazz cubain. Manon Mullener, pianiste de 29 ans, nous reçoit dans son appartement à quelques rues de la cathédrale de Fribourg. Rayonnante, avec ses cheveux rebelles et son regard franc, la jeune femme est de passage chez elle entre deux concerts à l’étranger, avant de préparer sa venue au Cully Jazz Festival le vendredi 17 avril. Un agenda bien rempli pour celle qui a toujours su que la musique serait son métier.

Première escale: Cuba

Avec un papa batteur dans un groupe mi-suisse, mi-cubain, elle a grandi entre les notes et les partitions. «Quand j’avais 4 ans, mes parents m’ont demandé de quel instrument je voulais jouer. Comme il y avait un piano à la maison, j’ai commencé par cela, lance-t-elle sur un ton rieur. Petit à petit, je me suis attachée à cet instrument pour la liberté qu’il offre. Avec le piano, on touche à la mélodie, on touche à l’harmonie, on peut toucher à tous les styles différents.» De tous les styles, Manon choisit le jazz. Après des années d’apprentissage depuis son plus jeune âge et une filière préprofessionnelle au Conservatoire de Fribourg, elle s’envole pour Cuba afin de perfectionner son style.

Elle a alors 17 ans et tout l’enthousiasme de la jeunesse. «Le plan était clair depuis que j’étais assez jeune. A 13-14 ans, je lavais les vitres pour l’Etat de Fribourg pendant l’été et j’économisais déjà pour me rendre là-bas. Ce n’est qu’au moment où je me suis retrouvée seule dans l’avion que j’ai réalisé l’ampleur de mon voyage: je ne parlais pas la langue, je ne connaissais presque rien à ce pays, je n’avais pas de connexion internet pour communiquer rapidement avec mes proches.»

La complicité transparaît dans leurs sourires: Manon Mullener et son mentor de piano jazz, César Correa.
Photo: Pascou

Pourtant, la destination n’a pas été choisie au hasard. Depuis son enfance et la musique partagée en famille, Manon est bercée de sonorités cubaines. «Toute la famille est partie à La Havane en 2001, j’avais 4 ans. Ce premier voyage m’avait beaucoup marquée. Et puis, il y a une personne qui a été importante dans mon parcours musical, c’est César Correa. Il a été le premier à me faire jouer des montunos et des tumbaos, qui sont des formules rythmiques caractéristiques de la musique cubaine.» Ce pianiste et directeur d’orchestre est un ami d’Eric Mullener, le papa de Manon.

C’est ce dernier qui a suggéré qu’il donne des cours à sa fille lorsqu’elle était enfant. «Je me rappelle encore le jour où j’ai frappé à la porte de César avec ma petite au bout du bras, confie Eric. J’ai dû insister un peu, car il ne prenait habituellement pas d’élève.» Très vite, une vraie complicité s’installe entre le prof et sa protégée, qui n’en finit plus de progresser, à en entendre son papa. «Elle sait tout faire, cette gamine! Elle n’arrête pas de nous tirer des larmes», lâche-t-il avec, justement, de l’émotion dans les yeux.

En tournée aux quatre coins du monde, la pianiste reste attachée à Fribourg et particulièrement au quartier entourant la cathédrale.
Photo: Adrien Perritaz

Le début d’une carrière

La pianiste fribourgeoise se trouve une autre famille à Cuba, où elle loge tout en fréquentant l’école de musique. «Il y avait trois filles, dont deux qui étudiaient aussi à l’école de musique. L’une d’elles joue de l’alto dans l’orchestre du Grand Théâtre de La Havane, l’autre est devenue prof de piano. La troisième est danseuse et habite aujourd’hui au Mexique. Je garde d’étroits liens avec elles, nous sommes comme des sœurs.» En confiance dans cet environnement familial, l’adolescente de 17 ans se sent pousser des ailes en évoluant dans un milieu musical professionnel. «Non seulement la musique est partout, mais la bonne musique est partout. Le niveau est très élevé et c’est vraiment stimulant.»

Durant cette année à La Havane, Manon peut se consacrer entièrement à sa pratique du piano et du jazz. Ce qui la mène, à son retour, à la Haute Ecole des arts de Berne, où elle décroche un bachelor en jazz, avant d’entamer un master en pédagogie musicale. «Après deux mois, j’ai arrêté parce que cela ne me correspondait pas. Je suis allée voir le directeur pour en parler et il m’a dit: «Mais qu’est-ce que tu vas faire?» Je lui ai répondu: «Je vais jouer!» résumet-elle avec le sourire. Le directeur la prévient des difficultés d’être musicien professionnel, mais elle se lance malgré tout. Après un premier album (Reflejos, 2020) et une tournée européenne, elle le recroise: «Là, il m’a dit que j’avais bien fait d’arrêter le master.»

«
Je veux créer un pont entre les émotions et la musique
Manon Mullener, pianiste jazz
»

Depuis, Manon compose ses morceaux et les arrange pour les autres musiciens de son quintet, dans lequel joue notamment son frère Lucien à la batterie. Dans cette solitude, la pianiste cherche toutefois les conseils de son mentor, César Correa. «Il est présent dans ma vie musicale depuis mes 8 ans et le sera probablement toujours, donc son avis m’est précieux. Je peux toujours apprendre de lui.» Sur son piano, des piles de feuilles témoignent de son inspiration: des notes dessinées au crayon, des ajouts, des corrections. N’a-t-elle jamais l’angoisse de la page blanche? «J’ai plutôt l’angoisse d’écrire des morceaux qui ne soient pas intéressants, ou qui ressemblent à des choses que j’ai déjà faites ou que d’autres gens ont faites», souligne Manon en passant la main dans ses cheveux rebelles.

Savourer les émotions

Pour guider ses compositions, la Fribourgeoise n’a qu’un seul mot d’ordre: la sincérité. «Parfois, j’ai eu l’impression que ce que je faisais n’était pas assez complexe pour être pris au sérieux, parce que certains concepts du jazz sont très complexes. Et puis, je me suis recentrée sur moi-même pour faire des choses qui me plaisent et qui me correspondent.» Ses morceaux émanent d’une émotion ou d’une histoire. Son dernier projet, Stories (2025), regroupe des récits de personnes rencontrées lors de ses différents voyages, de Cuba au Mexique, en passant par une résidence artistique à New York. «Je me suis inspirée d’histoires de vie pour créer de la musique et faire un pont entre les émotions et la musique. Xchel, par exemple, est un morceau qui parle d’un chauffeur de taxi maya que j’ai rencontré au Mexique et avec qui j’ai parlé notamment de religion. Le morceau a une dimension très profonde, un peu mystique.»

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Rachel et Eric, les parents de Manon, ne cachent pas leur émotion en évoquant la carrière de leur fille.
Photo: Adrien Perritaz

Cette émotion semble être perçue par le public, à l’image de cet inconnu qui a un jour requis une autorisation particulière: «Il m’a écrit un e-mail pour me demander s’il pouvait utiliser un de mes morceaux pour la cérémonie de l’enterrement de son père. Cela m’a beaucoup touchée.» Manon cite aussi Mom’s Garden, cette pièce inspirée par sa maman et qui suscite toujours des commentaires positifs. Présente également lors de l’interview, Rachel, la maman, acquiesce avec un discret sourire. Elle-même n’est pas musicienne, mais elle vit entourée d’un mari et d’un fils batteurs, ainsi que d’une fille pianiste; seul son plus jeune fils ne fait pas de musique. «Tous ces instruments dans la famille ne m’ont jamais dérangée. Je suis tellement fière d’eux et les écoute avec plaisir!»

Du haut de ses 4 ans, la petite Manon était déjà fascinée par la musique. C’est à cet âge-là qu’elle commence le piano et qu’elle vit son premier voyage à Cuba.
Photo: Adrien Perritaz
Prochaine escale: Cully

Après des tournées internationales, Manon Mullener se produira avec son quintet le vendredi 17 avril sur la scène du Chapiteau du Cully Jazz Festival (du 10 au 18 avril). «C’est l’un de mes festivals de jazz préférés! L’ambiance et le cadre au bord du lac sont exceptionnels, et le mélange de générations est motivant. J’aime aussi le fait que le Cully Jazz ait réussi à garder une programmation qui reste dans le domaine du jazz, tout en s’ouvrant aux musiques actuelles.» Le quintet assurera la première partie de la chanteuse parisienne Gabi Hartmann, puis du bassiste camerounais Richard Bona.

Parmi les autres têtes d’affiche sur la plus grande scène du festival se trouve notamment le brass band bernois Traktorkestar, qui s’alliera pour l’occasion aux chanteuses Elina Duni et Erika Stucky, ainsi qu’à Stephan Eicher, pour un show le 10 avril. Le 14 avril, ce sera au tour du HEMU Jazz Orchestra de montrer la relève du genre avec les étudiants de la Haute Ecole de musique de Lausanne, juste avant le concert de Richard Galliano, accordéoniste français habitué du Cully Jazz. La Suisse sera également représentée par le pianiste Colin Vallon qui assurera, en solo, la première partie de l’oudiste Anouar Brahem le 15 avril.

Après des tournées internationales, Manon Mullener se produira avec son quintet le vendredi 17 avril sur la scène du Chapiteau du Cully Jazz Festival (du 10 au 18 avril). «C’est l’un de mes festivals de jazz préférés! L’ambiance et le cadre au bord du lac sont exceptionnels, et le mélange de générations est motivant. J’aime aussi le fait que le Cully Jazz ait réussi à garder une programmation qui reste dans le domaine du jazz, tout en s’ouvrant aux musiques actuelles.» Le quintet assurera la première partie de la chanteuse parisienne Gabi Hartmann, puis du bassiste camerounais Richard Bona.

Parmi les autres têtes d’affiche sur la plus grande scène du festival se trouve notamment le brass band bernois Traktorkestar, qui s’alliera pour l’occasion aux chanteuses Elina Duni et Erika Stucky, ainsi qu’à Stephan Eicher, pour un show le 10 avril. Le 14 avril, ce sera au tour du HEMU Jazz Orchestra de montrer la relève du genre avec les étudiants de la Haute Ecole de musique de Lausanne, juste avant le concert de Richard Galliano, accordéoniste français habitué du Cully Jazz. La Suisse sera également représentée par le pianiste Colin Vallon qui assurera, en solo, la première partie de l’oudiste Anouar Brahem le 15 avril.

Un article de «L'illustré» n°14

Cet article a été publié initialement dans le n°14 de «L'illustré», paru en kiosque le 02 avril 2026.

Cet article a été publié initialement dans le n°14 de «L'illustré», paru en kiosque le 02 avril 2026.

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