La Première ministre italienne Giorgia Meloni brandit un document face à la caméra. «Sincères salutations», peut-on y lire, écrit à la main, avec en dessous la signature de Francesco Lo Voi, procureur romain. Le geste se veut symbolique. La cheffe du gouvernement dépeint une justice qui s’en prendrait à son exécutif et érige Francesco Lo Voi en adversaire.
En effet, le procureur général de Rome avait ouvert une procédure contre Giorgia Meloni après la libération d’un général libyen accusé de torture. Sans détour, la Première ministre avait prêté à la justice des motivations politiques. L’affaire avait dominé les gros titres en Italie. Aujourd’hui, un an plus tard, Giorgia Meloni vise un autre Ministère public, celui du canton du Valais. Ironie de la situation: Francesco Lo Voi devient l’une des figures centrales pour elle. Il dirige l’enquête italienne dans l’affaire de Crans-Montana.
La Première ministre s'était impliquée par un geste diplomatique fort: elle avait rappelé son ambassadeur à Berne et posé un ultimatum. Son retour était conditionné à la participation de ses collaborateurs à l’enquête. Jeudi prochain doit se tenir en Suisse la première réunion des procureurs et Francesco Lo Voi devrait y prendre part.
En lutte contre la mafia
Qui est Francesco Lo Voi, à la tête du parquet de Rome depuis 2021? Bien que critiqué par le gouvernement, ce Sicilien est plutôt perçu comme proche des milieux conservateurs. Il jouit d’une réputation d’homme de compromis et a bénéficié d’appuis dans plusieurs camps politiques. L’ancien Premier ministre Silvio Berlusconi (1936-2023) lui avait notamment obtenu le poste de représentant italien auprès de l’autorité judiciaire européenne Eurojust, à La Haye.
Avant Rome, Francesco Lo Voi a dirigé le parquet de Palerme. Lors de son élection, il s’est imposé face à deux candidats de premier plan – ses compétences ne faisaient guère débat. Il s’était affirmé comme l’un des principaux chasseurs de mafia du pays et avait contribué à la condamnation de centaines de chefs mafieux, dont un dirigeant de longue date d’un clan de Cosa Nostra. Il a travaillé aux côtés des juges emblématiques Giovanni Falcone (1939-1992) et Paolo Borsellino (1940-1992), tous deux assassinés par Cosa Nostra et devenus des symboles de la lutte contre le crime organisé.
Francesco Lo Voi est décrit comme un magistrat impartial, adepte du compromis. On le présente comme un travailleur discret, peu enclin aux déclarations publiques. Toutefois, ce n’est pas la première fois qu’il se heurte à Giorgia Meloni. Il avait également mené l’enquête visant l’ancien ministre de l’Intérieur Matteo Salvini. Il avait été poursuivi pour avoir refusé l’accès à un port italien à un navire de sauvetage transportant près de 150 personnes. Le procès s’est conclu par un acquittement et Francesco Lo Voi a alors perdu les faveurs d’une partie de la droite italienne.
Cela ne semble pas l’avoir freiné. L’an dernier encore, au-delà de Giorgia Meloni, il s’est penché sur d’autres membres du gouvernement. L’enquête ouverte contre la Première ministre a finalement été classée, au motif qu’elle n’aurait pas été informée en amont.
Rencontre prévue à Berne
La relation tendue entre Francesco Lo Voi et Giorgia Meloni illustre le conflit persistant entre les pouvoirs exécutif et judiciaire en Italie. Désormais, la Suisse se retrouve elle aussi exposée aux pressions de Rome. La Confédération a accédé à la demande d’entraide judiciaire italienne. Jeudi prochain, une première «rencontre technique» est prévue à Berne entre le Ministère public du canton du Valais et celui de Rome. L’Office fédéral de la justice accompagnera cette réunion, comme il l’a confirmé sur demande.
L’objectif est de préciser les modalités de coopération et de coordonner les procédures pénales des deux pays. La création éventuelle d’une équipe d’enquête commune sera également discutée. C’est à cette condition précise que Giorgia Meloni a lié le retour de l’ambassadeur italien en Suisse. Dans le dossier de l’incendie de Crans-Montana, Giorgia Meloni et Francesco Lo Voi se retrouvent donc, de manière inattendue, à défendre un même objectif.