Des magistrats ne devraient pas dire ça. Et pourtant: ils sont de plus en plus nombreux, à Paris comme à Rome, familiers de la justice helvétique, à soutenir les avocats des familles dans leur colère et leur volonté de faire pression sur le ministère public du canton du Valais.
Evelyne Sire-Marin fait partie de ces juges qui, dans le passé, ont eu affaire aux tribunaux suisses. Familière des plateaux télévisés en France, cette ancienne présidente de la 31e chambre correctionnelle du tribunal judiciaire de Paris, compétente pour des accidents tragiques comme celui survenu au Constellation dans la nuit du 31 décembre au 1er janvier, commence d’ailleurs son propos par un rassurant: «La justice suisse mérite notre confiance.» Puis elle change de ton, ulcérée par des nouvelles telles que la disparition des images vidéo des 250 caméras de la station, tournées cette nuit fatale, ou par les «graves manquements» que plusieurs familles reprochent aujourd’hui à la procureure valaisanne Béatrice Pilloud: «On ne peut pas répondre aux larmes des familles par le silence. On ne devrait pas avoir libéré aussi vite Jacques Moretti, au vu de ce que l’on sait maintenant de lui.»
Rappel de l’ambassadeur italien
Au palais Chigi, la résidence de la présidence du Conseil à Rome, Giorgia Meloni a, pour sa part, tiré la première. Le 26 janvier, la Première ministre italienne a mis tout son poids politique dans la balance en annonçant son refus de renvoyer à Berne son ambassadeur, Gian Lorenzo Cornado. Pas question de reprendre des relations diplomatiques normales avec la Confédération tant qu’une enquête conjointe, impliquant des enquêteurs et magistrats transalpins, n’aura pas été ordonnée pour faire éclater la vérité sur le brasier qui a causé la mort de quarante personnes, dont une vingtaine de mineurs, et mutilé plus d’une centaine de victimes. La pression a fonctionné: la Suisse a finalement accordé l’entraide judiciaire à l’Italie dans le cadre de l’enquête. Le ministère public transalpin pourra avoir accès aux éléments de preuve déjà recueillis. Une première réunion technique entre les autorités pénales des deux pays est prévue ces jours prochains.
La réponse, en Suisse, a d’abord été celle de l’outrage. Des commentateurs helvétiques ont riposté, dénonçant le cynisme de la dirigeante italienne, confrontée, dans son pays, aux méandres obscurs des investigations sur la catastrophe du pont de Gênes, le 14 août 2018. Quarante-trois morts et des images qui ont fait le tour du monde sur l’entretien déplorable de ce viaduc routier. Qui sont donc ces Italiens qui osent tancer la justice helvétique? Sauf que rien n’est comparable: «Ce qui s’est passé à Crans-Montana est le résultat d’un aveuglement suisse. On a sacrifié notre jeunesse à l’argent facile, au laxisme et au copinage», assène, dans un éditorial, le quotidien La Repubblica, l’un des plus en pointe sur la tragédie.
Un peu plus d’un mois nous sépare de cette nuit d’horreur. À Crans-Montana, le site du Constellation est resté synonyme de larmes et de recueillement. Toutes les nuits depuis l’incendie, les bougies se sont consumées en hommage aux victimes. Le spectacle des présidents Macron et Mattarella, le 9 janvier à Martigny, chacun une rose blanche à la main lors de la cérémonie de deuil national, a fait le tour du monde. La promesse de vérité, de transparence et de sanctions si nécessaire, faite publiquement par le président de la Confédération Guy Parmelin, a été jugée salutaire. Ce dernier l’a d’ailleurs répétée à Milan, le 6 février, en rendant visite à plusieurs victimes et à leurs familles, en marge de la cérémonie d’ouverture des Jeux olympiques d’hiver.
Le rôle des médias
Les faits, en revanche, disent toujours la colère. Chaque jour ou presque, les médias français révèlent de nouveaux pans du passé trouble de Jacques Moretti, le propriétaire corse du Constellation, à qui les autorités locales de Crans-Montana et celles du canton du Valais semblaient avoir tout accordé. Tandis qu’en Italie, les fantômes de la station alpine s’invitent dans les éditoriaux. «Crans-Montana rime avec mafia. Tout le monde le sait dans l’Italie du Nord. C’est pour cela que la presse italienne est vent debout. Cette tragédie met au jour tout ce qui n’a jamais été dit sur les dessous du miracle valaisan. Derrière l’or blanc des Alpes, il y a beaucoup de compromissions, d’aveuglement, d’illégalités», s’énerve un journaliste italien sur place, interrogé par la RAI.
Retour à la scène judiciaire. Car c’est maintenant là que tout va se jouer. En France, l’ouverture d’une «enquête miroir» par le parquet de Paris, lundi 5 janvier, permet aux familles des victimes et à leurs avocats de disposer d’un canal d’information privilégié. Deux coordinateurs français ont été désignés par le ministère de la Justice pour suivre l’enquête et assister les victimes et leurs défenseurs: Dominique Ferrière, magistrat honoraire, et Emmanuel Douhaire, ancien administrateur judiciaire. Leur mission? Maintenir ouverte et active la communication avec les équipes de Béatrice Pilloud. Mais ne faut-il pas aller plus loin?
L’absence d’incrimination de la commune de Crans-Montana, qui a pourtant failli à ses obligations de contrôle de sécurité pendant cinq ans envers le Constellation ; la libération très rapide sous caution de Jacques Moretti, autorisé à demeurer avec son épouse, elle aussi inculpée «d’homicide par négligence»; la disparition des images de vidéosurveillance… Tout cela commence à ressembler, vu de France, à un sérieux dérapage judiciaire.
Evelyne Sire-Marin voit donc une autre hypothèse surgir. Celle que continuent de réclamer les autorités italiennes: à savoir une enquête vraiment conjointe menée après la saisine d’un juge d’instruction français par la procureure générale de Paris, Laure Beccuau. Pour le code pénal français, dans lequel ne figure pas la notion «d’enquête miroir» — résultat de la jurisprudence internationale en matière d’investigations sur les catastrophes —, cette seconde option porte un nom: une commission rogatoire internationale. Le magistrat instructeur (fonction qui n’existe pas en Italie) exigerait des autorités valaisannes tout ce qui peut concourir à la manifestation de la vérité, à charge et à décharge.
Questions à la justice valaisanne
À Sion, le ministère public devrait alors collaborer, en effectuant par exemple des perquisitions. Des policiers français pourraient venir en Suisse interroger les protagonistes de la tragédie, encadrés par des enquêteurs helvétiques. «À ce stade, l’obligation imposée par une commission rogatoire va devenir indispensable pour contenter les familles et leurs avocats», pronostique l’ancienne présidente de la 31e chambre correctionnelle. Il en va de leur deuil, de la reconstruction des victimes, mais aussi des dommages et intérêts qui, inévitablement, vont devenir le sujet principal.
En Italie, le climat est plus en mode tempête. L’entraide judiciaire accordée par la Suisse n’est pas jugée suffisante. La volonté de Rome demeure de forcer la porte du ministère public valaisan, si rétif à communiquer et à répondre aux questions des journalistes. Mediaset, le groupe audiovisuel du défunt magnat Silvio Berlusconi (dont le parti Forza Italia est membre de la coalition gouvernementale dirigée par Giorgia Meloni), a même diffusé, à l’appui de cette exigence de coopération judiciaire, la phrase d’un éditorial du Temps sur les mineurs morts dans l’incendie de Crans-Montana: «Ces enfants, parce qu’à cet âge on n’est pas encore adultes, ces enfants, ce sont les nôtres, ce sont les vôtres, Italiens, Français, Vaudois, Genevois, Valaisans, qu’importe, désormais, ils sont tous des enfants de Crans-Montana.» Commentaire d’une présentatrice de TGcom24, la chaîne d’information continue du groupe Mediaset: «L’heure est venue pour les Suisses de transformer leurs paroles en actes. C’est justement ce qu’ils doivent à ces jeunes disparus ou gravement brûlés qu’ils nomment "leurs" enfants.»
Le retour des clichés
Les clichés, de part et d’autre des Alpes, ressurgissent évidemment. En France, même si cela n’a rien à voir, le souvenir de l’exécrable coopération judiciaire entre la Suisse et la France au sujet des affaires fiscales et financières, durant les décennies de secret bancaire helvétique, est de retour dans les couloirs du tribunal judiciaire de Paris. À l’époque, la lenteur des réponses helvétiques aux commissions rogatoires françaises, voire l’enterrement de certaines affaires de blanchiment présumé, donnait des maux de tête aux magistrats instructeurs.
En 1996, c’est à Genève qu’une équipe de magistrats européens spécialisés dans la lutte contre la corruption avait lancé son appel pour «un espace judiciaire européen dans le but de lutter contre les malversations financières». Quatre cents juges français l’avaient signé. Deux juges italiens, Edmondo Bruti Liberati et Gherardo Colombo, faisaient partie du collectif. Dans leur viseur: Genève et Zurich, bien sûr, mais aussi (déjà) Sion et le Valais. «Je l’ai souvent entendu parler de Crans-Montana, confesse l’éditeur du magistrat français défunt Renaud Van Ruymbeke. Pour lui, les dessous financiers de cette station étaient peu reluisants.»
La Suisse face aux colères italiennes et françaises? Trop simple. La volonté de savoir ce qui s’est vraiment passé, et la chaîne d’irresponsabilités qui a conduit à la tragédie, est tout aussi réelle sur le sol helvétique. «Il faut voir ces pressions de Paris et de Rome comme un moyen d’obtenir la vérité», juge courageusement, un mois après la tragédie, l’ancienne présidente de la Confédération Micheline Calmy-Rey, valaisanne originaire de Chermignon. L’intéressée a grandi avec Crans-Montana.
Elle fut caddie sur le golf qui a largement bâti sa réputation. Elle a été l’une des premières personnalités à mettre son canton d’origine en demeure d’assurer la transparence la plus totale: «La Suisse et le Valais doivent ouvrir les yeux: on ne refermera pas cette plaie de l’incendie du Constellation par quelques points de suture hâtifs. Notre honneur est la meilleure réponse à apporter à notre douleur commune.» FIN