Un expert en investigation incendie décrypte
Drame de Crans-Montana: «Est-ce que l'établissement était aux normes?»

Un expert en investigation incendie décrypte les circonstances de l’incendie dramatique à Crans-Montana. Ses analyses placent le respect des normes incendie au centre de l'enquête.
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La rue centrale de Crans-Montana est encore bouclée, le 1er janvier au soir, pour les besoins de l'enquête.
Photo: KEYSTONE
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Lucie FehlbaumJournaliste Blick

Le drame qui a frappé Crans-Montana dans la nuit du 31 décembre est sans précédent en Suisse. Dans l'établissement Le Constellation, en pleines festivités du Nouvel An, un incendie suivi d'une déflagration a conduit à la mort de dizaines de personnes. Aucun bilan définitif n'a pour l'heure été tiré, des centaines de personnes sont blessées et d'autres sont encore portées disparues. Le Valais a mis à disposition des familles une helpline, le 0848 112 117.

Sur place, les témoins évoquent un chaos total. Des pistes commencent à circuler, notamment celle de bougies festives, plantées sur des bouteilles de champagne, qui auraient embrasé le plafond. Blick a contacté un expert en investigation incendie. Il souhaite rester anonyme, afin d'être libre d'analyser la situation selon ses connaissances techniques pointues et son expérience du terrain. Il décrypte pour Blick les scénarii les plus probables.

L'oxygène a favorisé l'embrasement

A commencer par cette information glanée sur place: l'embrasement généralisé aurait été causé par les victimes, coincées au sous-sol de ce bar, lorsqu'elles ont brisé les fenêtres pour s'échapper. «On ne peut rien leur reprocher, prévient d'emblée le professionnel du feu. Créer des ouvrants pour laisser passer les fumées nocives, c'est un moyen de se sauver. L'humain combat ou fuit, et face à un incendie, sans extincteur, vous fuyez.»

Il confirme cependant qu'en ouvrant les fenêtres, l'oxygène qui a pénétré dans cet espace confiné a pu décupler la puissance du feu. «Si l'on ferme les ouvertures, le feu s'arrête, car il est contrôlé par l'oxygène, développe-t-il. En dessous de 15% d'oxygène, il n'y a plus de feu à flammes, mais du feu à braises. Il faut obligatoirement une ouverture pour engendrer un embrasement généralisé.»

Déflagration expliquée

Autre fait notable, la notion d'explosion, qui a laissé planer le doute d'un attentat, démenti par la procureure générale valaisanne, Béatrice Pilloud. Comment expliquer cette explosion, survenue après l'incendie et non l'inverse? «Ici, on parle d'une déflagration, corrige l'expert. Cela veut dire qu'on a une surpression soudaine de gaz. Lorsqu'une atmosphère de gaz s'enflamme, le gaz combustible, qui n'était pas en train de brûler, part en allumage complet et c'est là que survient la déflagration, avec propagation rapide du front de flamme.»

Au bar Le Constellation, le scénario le plus probable est celui du backdraft, nous explique le spécialiste. Le feu démarre dans une pièce et est contrôlé par le taux d'oxygène. S'il n'est pas alimenté, le fleu à flammes meurt petit à petit, remplacé par le feu à braises. Ce dernier crée des gaz de pyrolyse, un mélange inflammable produit par la décomposition de matière organique.

L'atmosphère est donc saturée de gaz chauds combustibles, mais qui ne brûlent pas encore. Puis, de l'oxygène est amené dans le triangle du feu (combustible, énergie d'activation et comburant, ici, l'oxygène). «Là, c'est l'inflammation complète du volume», nous renseigne l'expert. C'est le backdraft. Il ajoute que des bonbonnes de gaz ont également pu chauffer dans la pièce et libérer du gaz qui s'est enflammé d'un coup.

Une question cruciale: le respect des normes

«Quelque chose n'a pas fonctionné, assure l'expert. Est-ce que le développement de l'incendie s'est fait à une vitesse que les normes ne peuvent pas prévoir? Est-ce que l'établissement était aux normes? C'est la grande question désormais.» Des normes qui sont très strictes en Suisse, affirme-t-il.

L'Association des établissements cantonaux d'assurance incendie édicte de nombreuses règles à respecter pour tous les établissements publics. «L'exploitant est responsable de les mettre en place, et les autorités de les contrôler, explique le spécialiste du feu. Mais les autorités n'ont pas les ressources nécessaires pour aller faire des contrôles toutes les semaines. C'est impossible.»

Propriétaires «rapidement sous le feu des projecteurs»

Deux questions se posent notamment: le nombre maximal de convives a-t-il été respecté pour cette soirée du Nouvel An? Et quelqu'un a-t-il bloqué les sorties de secours?

Sur Facebook, un homme assure ainsi avoir dû casser la porte arrière pour «libérer des corps». Il ajoute: «Elle était fermée à clé. Je témoignerai.»

L'enquête déterminera tout cela. «Ma pensée intuitive, au sujet du drame de Crans-Montana, c'est que ces normes seront scrutées intensément. Les propriétaires risquent de se retrouver rapidement sous le feu des projecteurs…», anticipe l'expert en investigation incendie.

Priorité: identifier les victimes

La police scientifique, sous la conduite du Ministère public valaisan, doit désormais procéder à l'état des lieux technique. «Il y a trois buts principaux. D'abord, identifier toutes les victimes, en collaboration avec la médecine légale. L’équipe Disaster Victim Identification Suisse (DVI CH) va sûrement être activée», indique le spécialiste du feu. Cette équipe est composée de 400 experts, dont des spécialistes de la police scientifique et des enquêtrices de fedpol et de tous les corps de police cantonaux et municipaux.

Une morgue temporaire pourrait être mise en place. Au vu de l'ampleur du désastre et du nombre inédit de victimes, les corps pourraient être déplacés à Zurich, où se situe la plus grande morgue de Suisse. Le but sera ainsi d'identifier les victimes et la cause de leur décès.

Possible mandat d'un expert externe

«Ensuite, les enquêteurs de la police scientifique vont déterminer l'origine du sinistre, d'où est-ce que le feu est parti, et la cause, soit ce qui a fait que la source d'ignition est entrée en contact avec du combustible.» Pour cela, ils étudieront la scène de crime et se baseront sur les témoignages. « L'embrasement généralisé, qui plus est en sous-sol, présage un tel état de destruction que les éléments techniques seront difficiles à déterminer. La police judiciaire va interroger les victimes et les témoins», relate l'expert en investigation incendie.

Enfin, le Ministère public pourrait mandater un expert externe, qui collaborera avec la police scientifique pour répondre à la question du respect des normes. La propagation du feu aurait-elle pu être ralentie? Les gens auraient-ils pu s'échapper? Les matériaux, par exemple les rideaux, étaient-ils certifiés et ignifugés? «Tout cela va prendre passablement de temps, conclut le spécialiste. Les propriétaires seront auditionnés, ainsi que les personnes qui ont mis la salle en place pour la soirée.»

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