Nous en parlions récemment au bureau. Quel politicien, quelle politicienne suisse serions-nous prêts à suivre au bout du monde? Quel visage de notre démocratie possède encore ce magnétisme rare: celui qui nous soulève, nous bouleverse, nous rassemble? Cette question s’est imposée après la lecture d’un hommage venu d’Italie, signé par le président de la région de Calabre. Il était dédié à Paolo Campolo, ce père de famille qui, aidé de son fils de 17 ans, a sauvé des vies devant le «Constellation».
Fatigués, bouleversés depuis l’instant précis où, le 1er janvier, nous avons ouvert les yeux sur l’horreur de Crans-Montana, un frisson collectif nous a traversés. Les mots étaient d’une justesse presque douloureuse, d’une poésie rare. «Aujourd’hui, Paolo est hospitalisé à Sion pour les blessures qu’il a subies. Il guérira. Ce qu’il a fait, en revanche, restera. Car le vrai courage ne fait pas de bruit. On ne le reconnaît que lorsque, dans les pires moments, quelqu’un décide de ne pas partir.»
Chez nous, les élus ne parlent pas ainsi. On nous sert des formules usées – «la chatte a mal au pied», «aussi vite que possible, aussi lentement que nécessaire». On badine sur le «rire, c'est bon pour la santé».
Des excuses courageuses
La cérémonie du 9 janvier, jour de deuil national, devait être à la hauteur des familles de ces quarante jeunes, fauchés à l’aube de leur vie, qui n’auront connu 2026 que durant une heure. Comment allions-nous, nous les Suisses, plus réputés pour notre pragmatisme que pour nos envolées lyriques, mettre des mots sur l’indicible? Les discours sauraient-ils déposer, ne serait-ce qu’un instant, un baume fragile sur les cœurs?
Mathias Reynard a offert tout cela. Et bien davantage. Bouleversé, le président du gouvernement valaisan s’est révélé dans la douleur. Marqué par la tragédie qui frappe une fois encore son canton, il a incarné le cœur et la poigne dont la Suisse avait besoin.
Le cœur, d’abord. Les larmes roulaient presque sur les joues de Mathias Reynard, digne et droit face aux proches des victimes. Ses mots résonnaient avec la même justesse que les notes de la pianiste Beatrice Berrut, suspendues dans l’air quelques instants plus tôt. «Je m’exprime en ma qualité de représentant du canton, mais aussi en tant qu’être humain», a-t-il dit. Sa voix s’est brisée lorsqu’il a salué «les mamans, papas, frères, sœurs, grands-parents, familles, amis, amoureux, camarades de classe». Ce n’est pas une façade, une fanfaronnerie de politique: c’est bel et bien l’humain qui parle. Le Valaisan qui a perdu quarante enfants d’un seul coup.
Son intensité est montée crescendo. A la compassion s’est mêlé le courage. Mathias Reynard a présenté ses excuses. «Nous, comme adultes, comme responsables politiques. La moindre des choses que nous puissions faire, c’est de présenter des excuses.» Le président n’est plus une caresse agréablement familière. Il est le capitaine d’un navire qui a failli prendre l’eau et qu’il redresse à la seule force de sa bravoure.
Un avant et un après
Aucun autre élu ne s’était excusé jusqu'alors. Aucun autre élu n’a touché à ce point le cœur des familles dévastées, de l’ensemble de la Suisse. Son courage a dramatiquement fait défaut au président de Crans-Montana. A la conférence de presse catastrophique des autorités montanaises, des journalistes ont offert à Nicolas Féraud une occasion en or de s’excuser. Il ne l’a pas saisie. Ce n'est qu'après la cérémonie que la Commune de Crans-Montana a fini par présenter ses excuses par la voix de sa vice-présidente, Nicole Bonvin Clivaz. Elle a admis que «sous le feu de l'action, on est maladroit».
Le 9 janvier, Mathias Reynard a comblé tous les vides. A Martigny comme à Crans-Montana, c’est lui qui a fait jaillir les larmes, s’entrelacer les mains, vibrer l’assemblée. Tel un phare dans la nuit, il a offert, durant sept minutes suspendues, l’image réconfortante d’un pays capable de porter les siens lorsqu’ils sont à terre.
«Il y aura un avant et un après Crans-Montana», a-t-il confié à la presse à l’issue de la cérémonie. Assurément, il y aura aussi un avant et un après Mathias Reynard.