Drame de Crans-Montana
«Filmer les flammes, c'est tenter d'instaurer une distance entre soi-même et le danger»

De nombreux internautres se sont interrogés quant au réflexe de filmer les flammes qui ont ravagé «Le Constellation», plutôt que de fuir. Mais selon les experts, la réaction des personnes sur place est à la fois normale, instinctive et impossible à juger.
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«Il ne faut jamais juger la réaction instinctive de survie d’une personne», affirme Carol Gachet, psychologue d'urgence ICP.
Photo: AP
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Ellen De MeesterJournaliste Blick

«Moi, à leur place, j'aurais fui immédiatement.» Voilà le genre de propos qu'on peut découvrir sur les réseaux sociaux, dans les commentaires accompagnant les vidéos du tragique incendie survenu à Crans-Montana. Certains internautes s'étonnent qu'au lieu de fuir à toutes jambes, plusieurs jeunes présents dans le bar «Le Constellation» aient brandi leur smartphone pour filmer l'orée d'une épouvantable tragédie. 

Des théories naissent, des débats sont lancés, des centaines de personnes horrifiées partagent leur avis et se projettent. Mais peut-on vraiment savoir ce qu'on aurait fait à leur place? Et, surtout, à leur âge? Face à un danger inconcevable pour l'illusoire invincibilité de la jeunesse, aurait-on vraiment pu réaliser qu'un tel drame nous guettait?

Non, répondent d'emblée les experts. «On ne sait jamais quelle sera notre réaction instinctive, face à un événement traumatique, affirme Carol Gachet, psychologue d'urgence à l'organisme Intervention de crise et prévention (ICP). On peut fuir, attaquer ou rester paralysé sur place. Impossible de prédire laquelle des trois réactions serait la nôtre, à l'instant T.» 

Figés face à une scène beaucoup trop violente

Pour Niels Weber, psychologue et psychothérapeute FSP spécialisé en hyperconnectivité, un tel événement provoque forcément un phénomène de sidération: «Quand la scène est trop violente, on peut être complètement tétanisé, rappelle-t-il. Et ainsi que le remarquent souvent les secouristes dans le cadre d’accidents, les personnes présentes, paralysées, se persuadent que quelqu’un d’autre aura forcément les compétences pour réagir mieux qu'elles. Cela semble d’autant plus plausible pour de très jeunes personnes qui s’attendaient peut-être à ce que des adultes donnent des consignes.» 

Jon Schmidt, psychologue FSP et auteur de l'ouvrage «Adolescence en quête de sens», abonde: «Face à l’horreur, le cerveau humain – adulte ou adolescent – peut se figer. Les gestes ne viennent plus, les mots manquent, le temps se ralentit ou s’accélère. Les réactions peuvent paraître 'étranges', 'inappropriées', 'à côté'. Elles disent en réalité l’extrême violence de ce qui est vécu. On ne réagit pas 'comme il faut' à l’impensable: on essaie de survivre psychiquement.»

Sans oublier que la grande majorité des personnes présentes étaient très jeunes, souvent mineures. «Le cerveau adolescent est en construction, poursuit Jon Schmidt. Les zones impliquées dans l’impulsivité, la régulation émotionnelle, la compréhension globale d’une situation et la prise de décision mûre ne fonctionnent pas encore comme chez l’adulte. Exiger d’eux une posture d’analyse, de recul, de maîtrise émotionnelle comparable à celle d’une personne de 40 ans, c’est méconnaître ce développement. Ils n’ont pas 'mal réagi'. Ils ont réagi avec leur âge, leur sidération, leur humanité.» 

Filmer pour instaurer une distance

Carol Gachet affirme en outre qu'il ne faut jamais juger la réaction instinctive de survie d’une personne. Car comment peut-on imaginer que des jeunes personnes désemparées ne tendent pas la main vers l'objet qui leur est le plus familier, qui les accompagne et les rassure toute la journée, même toute la nuit? Dans ce cas précis, d'après la psychologue d'urgence, cela peut constituer une tentative inconsciente de se protéger: 

«En sortant son téléphone pour filmer, on instaure aussi une certaine distance entre soi-même et le danger, analyse-t-elle. C'est une forme d'automatisme compréhensible, mais qui alimente le déni de la situation. Ces jeunes ont eu un geste usuel, familier. Quand on est en état de choc, on peut vivre une déréalisation puissante et avoir l’impression d'être en plein rêve ou cauchemar. Le réflexe de sortir son téléphone matérialise ce phénomène, c’est une expression tangible d'un état dissociatif.» 

Filmer pour se décharger de l'intensité émotionnelle

À propos du smartphone, souvent accusé d'être le coupable de tous les maux modernes de la jeunesse, Niels Weber tient un discours déculpabilisant: «Quand on filme quelque chose d’important, cela peut suggérer qu’on ne réalise pas à quel point la scène est grave, explique-t-il. Ou alors, c’est une façon de réaliser un accordage émotionnel, en s’assurant de pouvoir montrer un fragment de ce qu’on a vécu. Ce réflexe dépasse la notion de likes ou des réseaux sociaux en général, c’est bien plus profond que cela.» 

En effet, pour notre expert, il s’agit d’une manière de s'assurer de pouvoir partager le trauma avec autrui, comme pour se décharger d’une partie du fardeau. «Si la personne valide notre émotion en voyant la photo ou la vidéo, qu'elle valide notre émotion, acquiesce la gravité et comprend notre état émotionnel, cela peut diminuer l’intensité de cette expérience, poursuit-il. On se sent alors compris et moins seul. Ce phénomène a toujours existé, mais nous disposons aujourd’hui d’outils technologiques nous permettant de le faire dans l’immédiat.» Notons que ces réactions sont totalement inconscientes et interviennent le temps de quelques fractions de secondes. 

«Moraliser l'attitude des jeunes est une forme d'injustice»

Pour Jon Schmidt, le débat entourant les smartphones brandis au «Constallation» est profondément hors-sujet: «Ce qui s’est passé est d’abord et avant tout un accident, estime-t-il. Un événement dramatique, brutal, qui a frappé des jeunes pris dans un incendie sans possibilité d’y échapper. Il n’y a pas ici matière à plaider une thèse éducative, ni à faire le procès d’une génération et de ses usages numériques. Il n’y a pas 'd’angle écrans' à chercher coûte que coûte dans chaque drame de société. Il y a des vies perdues, des proches effondrés, une communauté frappée de plein fouet.» 

Dans une volonté d'interrompre les débats et de recentrer l'attention sur la souffrance des personnes concernées, sans culpabiliser les victimes, le psychologue conclut: «Moraliser l’attitude des jeunes ou instrumentaliser ce drame pour relancer des querelles d’adultes sur l’éducation, c’est un contresens et, au fond, une forme d’injustice. Cela déplace le regard loin de l’essentiel. Aujourd’hui, il n’y a pas débat. Il y a deuil. Il y a recueillement. Il y a la nécessité de laisser une nation se soutenir.» 

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