Le 1er janvier 2026, la station de ski de Crans-Montana était en proie à l'horreur la plus totale. L'incendie du bar «Le Constellation» a causé la mort de 40 jeunes et fait 116 blessés.
Depuis, ce drame s'est également propagé sur Internet. Des images insoutenables ont rapidement circulé sur TikTok après l'incident. On y voit des personnes sortant précipitamment du bar, la peau gravement brûlée et à peine recouverte de lambeaux de vêtements calcinés. On entend également leurs cris.
Ces vidéos sont omniprésentes mais ne sont ni modérées, ni pixellisées, ni filtrées. Si l'on fait d'autres recherches à ce sujet ou si l'on s'attarde dessus, l'algorithme veille à ce qu'il y en ait encore plus.
«Ça m'a traumatisé»
A Crans-Montana, juste devant le bar «Le Constellation», Blick rencontre deux jeunes: Kelsey (18 ans) et Kevin (17 ans) sont encore sous le choc. «J'ai vu une vidéo montrant des jeunes gens gravement brûlés. Et j'ai entendu des cris, raconte Kevin. Ça m'a traumatisé. Le fait qu'elles soient publiées sur les réseaux sociaux sans aucun contrôle me désole.»
Kelsey ajoute: «Je pleure beaucoup depuis». Elle pense aux nombreuses personnes qui ont perdu des êtres chers. «On essaie d'oublier tout ça, et puis on tombe à nouveau sur une vidéo comme celle-là en scrollant sur son téléphone, et le cauchemar recommence.»
Les deux s'accordent sur ce point: sur les réseaux sociaux, les vidéos de ce type devraient être soit bloquées, soit au moins accompagnées d'un avertissement. «Les réseaux sociaux doivent pouvoir contrôler leurs algorithmes», insiste Kevin.
Discerner le vrai du faux
D'autres jeunes avec lesquels Blick a pu s'entretenir sont du même avis. «On m'a montré des choses que je ne voulais pas voir! On devrait d'abord pouvoir donner son accord avant d'être mis face à ces images», dit une adolescente anglophone à Blick dans un café de Crans-Montana. Ses amies hochent la tête en signe d'approbation.
Rahel, 20 ans, acquiesce. Originaire de Winterthur, elle travaille dans un restaurant à Crans-Montana. Blick la rencontre pendant sa pause devant le bar dévasté. «Si ça apparaît dans ton fil d'actualité, tu vas forcément regarder», dit-elle, convaincue.
Elle insiste: «Il faut le dire: c'est un fait avéré, et ces vidéos ne sont pas truquées. Mais elles contiennent des éléments sensibles qui doivent être respectés. Je ne pense pas qu'il soit acceptable de diffuser n'importe quoi sans filtre.»
Mais de fausses informations pullulent depuis la catastrophe. Des images étonnamment nettes du club au moment du départ du feu sont apparues en ligne, tout comme le témoignage poignant d'une jeune femme devant un bâtiment calciné présenté comme «Le Constellation». Ces contenus semblent avoir été générés par intelligence artificielle afin d'attirer l'attention et générer des clics.
«L'horreur est bien réelle»
Anuar Keller Buvoli est psychologue spécialisée dans la psychologie de l'enfant et de l'adolescent et coprésidente de la Conférence intercantonale suisse des responsables de la psychologie scolaire (PSCIR). Elle dirige en outre le service de psychologie scolaire et le service de protection de l'enfance dans le canton d'Uri.
D'après elle, les vidéos au contenu choquant peuvent déclencher différentes réactions chez les jeunes. «Des sensations fortes, de la peur, de la détresse, des réactions de stress intense pouvant aller jusqu’à des réactions de stress aigu ou des séquelles de traumatisme, notamment lorsque des brûlures, des cris et la peur de la mort sont présents.»
Elle ajoute que dans le cas de Crans-Montana, de nombreux internautes ont le même âge que les victimes. Les cerveaux des jeunes peuvent alors «mémoriser de telles scènes comme si elles avaient été vécues», tandis que certaines zones tentent de les analyser et de leur donner un sens. Chez les adolescents, la charge émotionnelle est souvent plus intense et la capacité à prendre du recul plus limitée.
Les jeunes parviennent «étonnamment bien» à prendre leurs distances avec les images issues de films et de jeux vidéo. «Mais il ne s'agit pas d'images fictives. Ici, l'horreur est bien réelle.» Un évènement comme celui de Crans-Montana est significatif pour les adolescents. «Ils vivent beaucoup de choses pour la première fois et vivent beaucoup plus intensément le moment présent qu'à l'âge adulte.»
Maintenir le dialogue
Anuar Keller Buvoli se montre aussi critique en ce qui concerne la politique des réseaux sociaux. «Les spécialistes s'engagent depuis longtemps pour des limites d'âge claires, des avertissements standardisés, une modération stricte et des restrictions pour les contenus extrêmement violents.»
Selon elle, le plus important après la catastrophe est que «les parents parlent à leurs enfants de ce qu'ils ont vu, afin qu'ils puissent mieux comprendre, ne soient pas seuls face à leurs sentiments et puissent se sentir à nouveau en sécurité.»