Son fils est mort à Crans-Montana
Laetitia Brodard-Sitre: «Le deuil, c’est accepter l’inacceptable. Je le refuse»

La maman d’Arthur, comme elle aime qu’on l’appelle, a accepté de nous revoir alors qu’elle ne désirait plus apparaître dans les médias, cent jours après le drame de Crans-Montana. Elle est la marraine du concert «Aux Cœurs de Crans», qui aura lieu le 22 avril.
C’est dans le parc Mon-Repos à Lausanne, où elle allait souvent quand Arthur était petit, que Laetitia Brodard-Sitre nous a rencontrés.
Photo: Blaise Kormann
Laurence Desbordes
Laurence Desbordes
L'Illustré

Les hasards du calendrier ont fait que nous avons interviewé Laetitia Brodard-Sitre juste cent jours après le drame de Crans-Montana. Nous nous sommes retrouvés dans le parc Mon-Repos à Lausanne, devant la volière, où elle s’assoit quasiment chaque jour. En souvenir des moments passés avec Arthur qui, quand il était petit, adorait regarder Cacao, le perroquet du Gabon, fidèle au poste depuis 2007. Il y a aussi Cacahuète, un cacatoès à huppe jaune, qui s’approche lorsque Laetitia Brodard-Sitre l’appelle et lui fait écouter Bouquet de roses de Christophe Maé.

Elle a choisi ce titre parce que Arthur aimait bien Mon p’tit gars du chanteur français. Alors, lorsqu’elle se rend sur la tombe de son fils pour lui faire écouter de la musique et qu’elle voit toutes les roses déposées sur la tombe de son enfant, elle a trouvé que ce titre faisait sens au cœur de sa vie déchirée en deux. Le volatile semble d’accord, car il danse et se balance dans tous les sens jusqu’à essayer de choper le téléphone avec son bec. Il a déjà cassé deux coques. La jeune mère sourit tristement lorsque l’oiseau fait le pitre. Entretien avec une femme qui vit l’inacceptable.

Nous sommes cent jours après la tragédie, où en êtes-vous?
Je suis dans la survie. J’avance au jour le jour. Je ne vois pas plus loin. J’ai des super amis, vraiment, qui sont là, qui m’appellent tous les jours, mais certaines fois je ne réponds pas. Parce que je ne peux pas. Je n’ai pas la force, pas l’énergie. Je suis bien entourée pourtant. Ma maman et mon frère sont aussi très présents. Tous les trois, nous avons vécu pas mal de choses difficiles et, il y a longtemps, on a donné à notre trio le nom de Trois Mousquetaires. Mais parfois c’est difficile car, quand on a autant d’amour que celui que j’ai pour ma maman et mon frère, on a envie de les protéger, alors on s’éloigne. J’avais cette peur en moi, celle de leur donner trop de mon chagrin, de ma douleur, qui sont de pire en pire.

Qu’est-ce que vous entendez par «de pire en pire»?
Je savais que cela allait évoluer ainsi. Pourtant beaucoup de gens me soutiennent, m’aident, d’une manière ou d’une autre. Mais cette douleur qui est en moi n’est pas mesurable. En fait, je ne veux pas voir le temps passer, je ne veux pas arriver à l’été. Je ne veux pas que les saisons avancent. Je ne veux pas que les arbres fleurissent. On me disait que cela serait plus facile quand il y aurait du soleil. Mais non, ce n’est pas plus facile. Au contraire. Parce que moi, je suis restée au 1er janvier. Et je donnerais ma vie entière, je donnerais mon cœur et mon âme pour revenir au 31 décembre et pouvoir changer les choses.

Je dois apprendre à survivre avec un demi-cœur. Mais en public, je me fais un devoir de rester digne et apprêtée. Pour les victimes et mes deux fils. J’invite ceux qui ne comprennent pas ça à passer 24 heures avec moi entre le cimetière, l’église et le reste. Ensuite ils me jugeront.

Photo: Blaise Kormann

Comment va Benjamin, votre fils de 12 ans?
Je suis séparée de son papa, avec qui j’ai une façon différente d’aborder la mort. Nous ne sommes pas dans la même énergie. Benjamin, qui est au milieu, se sent, je pense, déstabilisé par les deux façons qu’on a d’aborder le décès de son frère. Nous ne sommes pas dans la même énergie, le papa et moi. Et Benjamin a beaucoup de colère, de tristesse. Mais actuellement, il n’est pas encore capable de l’exprimer et je représente sa colère et sa tristesse. Je ne lui en veux pas parce que ça reste un enfant, parce que c’est mon enfant. Et on ne peut pas en vouloir à son enfant, à la chair de sa chair, surtout quand elle essaie de gérer la perte de son frère. Parce qu’on parle de la douleur des parents, mais Benjamin a perdu son idole. Il a perdu son grand frère. Ils étaient deux et maintenant il est tout seul et n’a que 12 ans. Il n’y a pas de mot non plus à la perte d’un frère ou d’une sœur. Je lui ai dit que ce qu’il vivait n’était pas juste, qu’il devait sortir cette colère, cette tristesse. Moi, en attendant, je suis là. Mes bras lui seront toujours ouverts. Parce que c’est ça, être une maman.

Vous bénéficiez d’une aide psychologique?
Oui, j’ai une psychiatre formidable. C’est ma petite lumière quotidienne. Dans ma situation, cet accompagnement est précieux. L’association Les Toises a été mandatée pour mettre en place cette aide.

Où en est l’association Arthur et nous?
C’est compliqué. Cette association devait être basée sur l’humanité, sur la solidarité, mais un jeune homme qui avait le syndrome du héros s’est joint à nous. Je me suis sentie utilisée. J’ai pris une vraie baffe et j’ai tout stoppé. Ça reviendra. Mais pour le moment, je dois me remettre de cette baffe que j’ai reçue.

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Il aime écouter 'Bouquet de roses' de Christophe Maé. Cela fait sens avec toutes les fleurs sur la tombe d'Arthur
Laetitia Brodard-Sitre, en parlant du cacatoès Cacahuette de la volière de Mon-Repos
»

Vous voyez toujours les jeunes du club de football de Lutry?
Le foot, c’était moi et mes garçons. Actuellement, je n’y arrive pas, même si l’autre jour j’ai réussi à aller discrètement voir un match avec des jeunes joueurs que nous avions entraînés avec Arthur. Dans ma tête, je lui ai dit: «Tu imagines, les petits bouts de chou qu’on entraînait, ils ont cinq ans de plus et ils sont en train de jouer un match...»

Est-ce que vous êtes toujours en contact avec des parents de victimes?
Oui, bien sûr. On reste une famille. Et même s’il y a moins de contacts, on a toujours une pensée les uns pour les autres. Dès que chacun a envie de parler, on écrit un message, une pensée dans notre groupe de soutien. On se partage des livres sur le deuil, car tout le monde nous dit que l’on doit faire son deuil. Ce mot est très doux, très joli, mais moi, je ne suis pas dans le deuil.

Qu’est-ce que vous voulez dire par là?
C’est quoi le deuil? Accepter l’inacceptable? Moi, je ne suis pas dans le deuil, c’est mon choix. Je refuse d’accepter ce qui n’est pas acceptable. Cet état dans lequel je suis est au-delà de la douleur. Avec les autres parents, on survit, chaque jour, comme on peut. Chacun à sa manière. Il y en a qui ont décidé de prendre des médicaments. Je ne veux pas pour le moment. C’est sûrement pour ça que les nuits sont longues. Mais je refuse d’atténuer ma souffrance. L’autre jour, pour la première fois, j’ai ri spontanément. Et ça m’a fait extrêmement mal de rire, parce que mon fils, lui, ne peut plus rire.

Photo: Blaise Kormann

En ce qui concerne la justice, savez-vous où en sont les choses?
Pour le moment, on est dans les auditions. Cela fait trois mois et demi et la deuxième audition de certains prévenus n’a toujours pas eu lieu. Je ne sais pas combien de temps cela va durer, mais des années, sûrement. Et mon avocat, qui est formidable, doit vivre. Pendant qu’il est en audition, il ne travaille pas sur d’autres dossiers. Il faut savoir qu’actuellement beaucoup de ces avocats bossent bénévolement pour nous.

«
J'avais envie de les protéger et de ne pas leur donner trop de mon chagrin
Laetitia Brodard-Sitre, en parlant de sa maman et de son frère
»

Cent jours après le drame, où en est l’aide financière promise aux victimes par le canton du Valais et la Confédération?
Le canton du Valais a effectivement versé les 10'000 francs promis. La majorité des gens pensent que nous allons recevoir le pactole et que, parce que nous allions à Crans-Montana, nous étions des «richtos». De la part de la Confédération, les familles recevront 50'000 francs. Cela a été voté fin mars. Pendant ce temps, nous, nous devons continuer à payer nos factures, sans parler des frais d’avocat. Il faut savoir aussi que beaucoup de parents sont en incapacité de travailler à cause de la douleur, mais aussi parce qu’ils ont un enfant dans un hôpital souvent à l’étranger. Dans ces cas-là, un des deux parents doit être au côté de la victime et l’autre doit s’occuper d’un petit frère ou d’une petite sœur. Ce sont des factures monumentales qui arrivent, sauf que notre niveau de vie est le même. Encore une fois, ce n’est pas parce que nos enfants étaient à Crans-Montana qu’on est tous des millionnaires.

Parlez-nous de l’association Swisshearts.
Cette organisation a été créée par des personnes directement touchées par le drame de Crans-Montana, dont Hugues et Ivona Blatti, les parents de Luka, qui est gravement brûlé au CHUV. D’ailleurs, il s’est réveillé il n’y a pas longtemps. Je pense qu’il est de notre devoir que chaque personne qui réside en Suisse revienne en Suisse, parce qu’on guérit bien plus vite quand on est entouré de ses proches. Comme je vous le disais, toutes les vies sont chamboulées. Encore plus celles des parents dont les enfants ne sont pas encore rentrés en Suisse. Ils vivent à l’hôpital et doivent trouver un logement, manger sur place. Des familles ont explosé. J’en connais particulièrement une où le jeune homme est en Allemagne, dans un hôpital loin des grandes villes. Il est bien soigné, parce que c’est le seul brûlé de Crans-Montana dans cet établissement médical, mais il n’y a pas d’aéroport à côté. Alors Swisshearts a affrété un petit avion pour que la maman puisse rapidement être au côté de son enfant. Mais cette femme n’est plus avec son autre fils, qui est plus jeune. C’est le papa qui reste avec lui. Il faut rapatrier ces enfants si leur état le permet et leur trouver de la place près de chez eux. L’association Swisshearts fait un travail incroyable en collectant des dons pour permettre ces rapprochements familiaux et aider ceux qui sont en incapacité de travailler et doivent payer des factures qui, elles, continuent d’arriver.

Comment cette idée de concert pour les victimes de Crans-Montana est-elle venue?
Olivier et Corinne Uzan habitent là-bas depuis dix ans, nous les connaissions avec Arthur. Ils ont été touchés, comme tout le monde, par ce qui s’est passé et se sont dit qu’ils ne pouvaient pas ne rien faire. Ils ont donc organisé un concert puisqu’ils sont dans l’événementiel. Lorsqu’ils m’ont demandé si je connaissais une association à laquelle ils pourraient verser les bénéfices de la soirée du 22 avril qu’ils organisaient en faveur des victimes et de leur famille, je leur ai tout de suite parlé de Swisshearts. Ils m’ont demandé d’être la marraine et j’ai accepté. C’est uniquement pour ça que j’ai accepté de revenir dans les médias. 

Un concert caritatif le 22 avril à Lausanne

A la suite du drame de Crans-Montana, un concert caritatif, «Aux Cœurs de Crans», est organisé par Only On Live Suisse, société créée par Olivier et Corinne Uzan, qui résident dans la station où a eu lieu le drame. Tous les bénéfices seront reversés à l’association Swisshearts.

Vingt artistes ont tout de suite répondu présent. Ce grand plateau comprendra notamment: Richard Cocciante, Jean-Baptiste Guégan, Julie Zenatti, Julie Pietri, Gjon’s Tears, Victoria Sio (voix de Céline Dion dans le film «Aline» de Valérie Lemercier), etc.

Soirée «Aux Cœurs de Crans», le 22 avril 2026, salle Métropole de Lausanne

L’initiative est notamment portée par Laetitia Brodard-Sitre, marraine de la soirée.

Pour prendre vos billets:

https://my.weezevent.com/concert-hommage-aux-curs-de-crans

Billets entre 89 et 108 francs.

Voir aussi swisshearts.org

A la suite du drame de Crans-Montana, un concert caritatif, «Aux Cœurs de Crans», est organisé par Only On Live Suisse, société créée par Olivier et Corinne Uzan, qui résident dans la station où a eu lieu le drame. Tous les bénéfices seront reversés à l’association Swisshearts.

Vingt artistes ont tout de suite répondu présent. Ce grand plateau comprendra notamment: Richard Cocciante, Jean-Baptiste Guégan, Julie Zenatti, Julie Pietri, Gjon’s Tears, Victoria Sio (voix de Céline Dion dans le film «Aline» de Valérie Lemercier), etc.

Soirée «Aux Cœurs de Crans», le 22 avril 2026, salle Métropole de Lausanne

L’initiative est notamment portée par Laetitia Brodard-Sitre, marraine de la soirée.

Pour prendre vos billets:

https://my.weezevent.com/concert-hommage-aux-curs-de-crans

Billets entre 89 et 108 francs.

Voir aussi swisshearts.org

Un article de «L'illustré» n°16

Cet article a été publié initialement dans le n°16 de «L'illustré», paru en kiosque le 16 avril 2026.

Cet article a été publié initialement dans le n°16 de «L'illustré», paru en kiosque le 16 avril 2026.

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