L'infirmier-chef des urgences du CHUV raconte l'arrivée des blessés
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Drame de Crans-Montana:L'infirmier-chef des urgences du CHUV raconte l'arrivée des blessés

Immersion aux urgences du CHUV
«Nous n'avons en aucun cas été submergés»: l'infirmier chef raconte l'accueil des grands brûlés

Dans la nuit du 1er janvier, le CHUV a accueilli vingt-deux grands brûlés du drame de Crans-Montana. Philippe Touya, infirmier-chef du service des urgences, revient sur ces heures intenses. Ses équipes ont déclenché le plan de catastrophe.
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Philippe Touya, infirmier-chef du service des urgences, présente le matériel utilisé en salle de déchocage, notamment les bandes stériles.
Photo: Toan Izaguirre
Toan Izaguirre

Le CHUV a été l'un des principaux lieux où ont convergé les grands brûlés du drame de Crans-Montana. Philippe Touya, infirmier-chef du service des urgences du CHUV, raconte pour Blick avec une certaine émotion dans la voix cette nuit du 1er janvier au cœur du service.

L’hôpital a reçu le premier appel à 2h30, provenant du médecin-chef des secours sur les lieux du drame. «C'est un premier contact d'ambiance, qui nous annonce qu'un événement majeur s'est produit en Valais», explique l'urgentiste. A ce stade, la nature du drame reste inconnue pour le personnel lausannois. «Nous savions à ce moment qu'on allait devoir faire de la place», poursuit Philippe Touya.

A 3h30, le premier hélicoptère se pose sur le toit du CHUV. Un patient est pris en charge. Rapidement, les équipes mettent en place une task force. C'est elle qui enclenche le plan INCA, le plan de catastrophe en cas d'afflux massif de blessés graves. Il prévoit une mobilisation de ressources à la fois matérielles et humaines.

Durant la nuit et jusqu'à 10h du matin, ce sont 22 patients qui sont amenés. Ils ont entre 14 et 29 ans. A ce jour, neuf sont encore hospitalisés au CHUV, les autres ont été transférés vers des hôpitaux dans leur pays d'origine.

Philippe Touya, racontez-nous la première étape dans la prise en charge de ces patients.
Les patients qui arrivent par ambulance ou hélicoptère sont directement conduits dans la zone de déchocage. Nous avons quatre places en temps normal et avons réussi à en ouvrir une cinquième le soir du drame. La priorité est de stabiliser les patients. Les éléments majeurs à gérer avec les grands brûlés sont les risques respiratoires et les risques liés à la perte cutanée. Nous les avons donc assistés respiratoirement en les intubant, puis nous leur avons donné des opiacés pour les calmer. Finalement, nous les basculons en coma artificiel pour soulager les souffrances. Le dispositif est important, il y a presque vingt personnes autour de chaque patient.

Combien de temps dure cette phase de déchocage?
C’est variable, les patients y restent entre 20 minutes et 1h30, selon la gravité des brûlures.

Quels soins particuliers apportez-vous aux brûlures?
Tout d'abord, il faut bien sûr retirer les habits restants, puis on essaye d'enlever le maximum de peaux brûlées. Mais rapidement, le risque est que les patients se refroidissent, car comme la peau manque, il y a un risque d'évaporation. L'hydratation est donc primordiale. Nous effectuons un remplissage hydrique par voie veineuse. Puis nous emballons la peau avec des bandes stériles. Nous avons fait appel à la logistique, qui a réussi à nous trouver et à apporter en un temps record des bandes stériles. Ça, c'est vraiment un exemple de coordination extraordinaire qui a eu lieu entre les équipes.

Cette nuit-là, l'entraide et la coordination de vos équipes vous ont impressionné?
Oui, le travail a été important au sein des équipes du CHUV, mais aussi une aide extérieure importante. Dans le cadre de cette médecine de catastrophe, d’autres services d'urgences partenaires ont vraiment répondu à notre demande et ont réagi très rapidement pour nous fournir du matériel supplémentaire.

Comment avez-vous géré l'afflux de ces 22 patients dans ce laps de temps court?
La première chose à dire, c'est que nous n'avons en aucun cas été submergés. Nos équipes sont entraînées à ce genre de scénario. Tout est très protocolaire, presque militaire, peut-on dire. Le soir du drame, il faut bien comprendre que nous ne savions pas combien de victimes nous allions recevoir. Nous recevions les patients les uns après les autres dans le calme. Tous les gestes étaient répétés de manière méticuleuse par de petites équipes composées d'un médecin urgentiste, d'un médecin anesthésiste et de deux infirmiers.

Le profil jeune des patients change-t-il la prise en charge?
On s'est retrouvés face à des très jeunes, effectivement. Mais ce sont des patients pour la plupart en bonne santé, donc ils n'ont pas nécessité de grosse phase de réanimation. La stabilisation s'est faite assez rapidement pour leur transfert aux soins intensifs.

Les soins intensifs sont donc la prochaine étape quelques heures après leur arrivée?
Oui, exactement. Il faut comprendre qu'aux urgences, nous avons fait la phase sprint, si je puis dire. Pour ces patients, le marathon commence dès leur arrivée aux soins intensifs. On considère qu'il faut un jour d'hospitalisation pour chaque pourcentage du corps brûlé.

Quelles étaient les conditions du CHUV au matin du 1er janvier?
On a eu un contexte qui était relativement favorable. Certes, beaucoup de gens étaient en vacances, mais on avait aussi un hôpital qui était relativement libre. Il y avait des places d'hospitalisation, il y avait des blocs opératoires qui ne tournaient pas à ce moment-là. Donc effectivement, on a pu mettre en place toute une stratégie pour libérer des places de soins intensifs très rapidement. Nous avons pu sortir dix-sept patients des soins intensifs, ce qui nous a permis d'accueillir les brûlés. Ça aurait été beaucoup plus difficile quinze jours après l'événement, avec un hôpital actuellement plein et encombré par des pathologies hivernales, de pouvoir libérer aussi facilement des places d'hospitalisation, notamment de soins intensifs.

Et comment s'est déroulée la suite de la journée?
Ce qui est impressionnant, c'est que tout est rentré dans l'ordre rapidement. Dès 11h, les affaires courantes ont repris, et les urgences ressemblaient à aujourd'hui.

Comment avez-vous vécu cette nuit sur le plan personnel?
Aux urgences, on s'est retrouvés dans une phase très courte, intense, où on s'est laissés un petit peu déborder par l'adrénaline. Et heureusement d'ailleurs, parce que c'est aussi ça qu'on aime dans notre job d'urgentiste: pouvoir savoir pourquoi on se lève le matin. Et des cas comme ceux-là, effectivement, ça nous rassure dans ce qu'on fait, dans ce en quoi on croit. Mais bien sûr, l'impact psychologique est quand même important.

C’est impossible de se préparer à ça?
On s'est retrouvé face à de très jeunes patients blessés et brûlés, avec des soignants qui ont été exposés directement. C’est difficile sur le plan psychologique, ce soir-là, de jeunes soignants étaient présents, qui ont été rappelés dans le cadre du plan Inca et donc pour lesquels on a dû mettre en place, un plan d'aide psychologique avec des cellules de débriefing régulier. 

Dites-nous en plus sur ce travail d’aide psychologique
On a mis en place ces débriefings dès le lendemain de manière régulière, avec l'appui de toute la structure du CHUV et du service de psychiatrie de liaison, qui a des personnes dédiées à ce type d'accueil en temps de crise. Elles sont venues prêter main-forte à nos équipes et les inciter à poser sur la table cette charge émotionnelle qu'elles avaient pu emmagasiner. On prend régulièrement le pouls de l'équipe. Je peux vous dire qu'elle va assez bien maintenant, à peu près une quinzaine de jours après l'événement. Certains collaborateurs, on les accompagne encore parce que ce n'est pas simple, notamment pour les plus jeunes.

Que vous disent vos équipes de cette nuit, quel souvenir en gardent-elles?
Beaucoup de nos collaborateurs nous ont dit: «J'ai adoré ce que j'ai fait parce que j'ai été utile et j'ai fait vraiment ce pour quoi je fais des urgences.»

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