Des centaines de personnes... «Plus d’un millier, au moins», souffle une voix reconnaissante. «En tout cas 2000», lâchera une autre. Mais, après la célébration rendue en hommage aux jeunes victimes du drame de Crans-Montana au temple de Lutry, le pasteur David Freymond l’assure: plus de 3000 personnes sont venues prendre part à ce moment vibrant samedi soir.
A l’intérieur, les bancs se remplissent. A l’extérieur, la foule s’amasse. Des familles, des jeunes, des voisins... A l’intérieur, beaucoup restent debout, quand d’autres n’entreront pas. Tous sont là pour la même raison: être présents, quand les mots manquent et que le silence devient langage.
Sur la petite place, une femme laisse exploser son émotion: «Mon fils de 16 ans et demi a beaucoup de camarades touchés. Il fait partie du FC Lutry, qui compte malheureusement beaucoup de victimes. On essaie de parler de ça avec notre fils, mais c’est très difficile. Heureusement, entre jeunes, ils se soutiennent beaucoup, se voient et essaient de combler l’attente du bilan final en étant soudés. C’est très beau à voir», avoue-t-elle les larmes aux yeux, tandis que des bouquets de fleurs et de petites bougies sont déposés sans relâche devant les portes du temple.
Une solidarité incroyable
Organisée à la hâte par des ministres et prêtres de l’Eglise évangélique réformée du canton de Vaud (EERV) et de la Fédération ecclésiastique catholique romaine du canton de Vaud, la manifestation prend des allures de nécessité. Devant le sapin de Noël encore intact dressé devant le temple, les jeunes se prennent dans les bras, lâchent des sanglots sous le regard démuni des adultes, qui bientôt prennent part aux étreintes...
L’atmosphère est lourde mais certains regards sont tournés vers le Ciel, comme celui de Philippe Leuba, croisé sur le parvis. L’ancien conseiller d’Etat vaudois libéral-radical, aujourd’hui président des protestants vaudois, a quelques mots chaleureux: «Dans cette période dramatique, épouvantable, insupportable pour les familles, dans cette nuit que nous traversons, il y a peut-être deux étoiles qui continuent à scintiller timidement, confie-t-il. Celle de la solidarité, exprimée ici par la présence de cette foule. Et puis celle de l’espérance, malgré tout, même dans la nuit la plus noire.»
Interrogé en tant que père, il refuse toute personnalisation du drame. «Qu’ils soient vos propres enfants ou ceux des autres, le drame est le même. Quand l’un est frappé ainsi, tout le monde se sent un peu frappé. C’est en cela que nous sommes un peu frères, ce soir, et tous les jours qui viendront.»
Temps de silence et musiques discrètes
A Lutry et dans tout l’Est lausannois, on est particulièrement touché par le drame. En effet, de nombreux jeunes se trouvaient dans le bar «Le Constellation», certains plus chanceux que d’autres au moment de voir l’établissement sombrer sous les flammes. «On vient d’apprendre qu’un gamin de Lutry est grièvement blessé, soigné actuellement à l’hôpital de Zurich», déclare une autre femme avant de rentrer dans le temple.
A l’entrée, des bénévoles proposent aux visiteurs de remplir de petites fiches, à accrocher sur de larges tableaux placés dans la nef du temple, avec des mots de compassion et des prières. A l’intérieur, la cérémonie se déroule sans emphase. Des temps de silence alternent avec quelques mots de prière et des interventions musicales discrètes. Chacun est libre d’entrer, de sortir, de s’asseoir ou de rester debout. Le temple devient un lieu de passage autant qu’un lieu d’arrêt, pensé pour accueillir les émotions plutôt que les contenir.
Cinq bougies pour tenir ensemble
Un moment marque particulièrement l’assemblée: l’allumage de cinq bougies. La première en mémoire des jeunes décédés. La deuxième pour les blessés et les traumatisés. La troisième pour les familles plongées dans l’attente et l’incertitude. La quatrième pour les proches, les amis, les camarades. La cinquième enfin pour les membres des services de secours et du personnel soignant, mobilisés depuis la nuit du drame.
Dans la nef, les petites fiches accrochées aux panneaux se multiplient. Quelques mots, parfois une simple phrase, parfois un prénom. Des prières, des pensées, des messages d’amour adressés à des visages absents. Quelques têtes connues complètent l’assistance: la présidente du Conseil d’Etat vaudois Christelle Luisier, ainsi que Laetitia Brodard-Sitre, la maman du jeune Arthur qui a montré son visage et sa détresse à toutes les télévisions du monde. Elle publiera quelques heures plus tard sur les réseaux un message vidéo annonçant le décès de son fils.
«On ne dort plus, on ne mange plus», confient encore quelques jeunes, qui sortent du temple pour laisser un peu de place à la foule postée à l’extérieur. Une jeune femme s’en va, à contrecœur: «J’ai trop froid, je n’ai pas pu rentrer. Cela fait une heure que j’attends. Mais je suis de tout cœur avec les victimes et leurs familles.»
Et alors qu’il se rend à sa voiture, le célèbre pasteur vaudois et auteur de nombreux livres à succès Shafique Keshavjee nous glisse encore quelques mots à voix basse. «Accueillons désormais les silences, les questions sans réponses, et même la révolte.» Avant de conclure, comme une ouverture plutôt qu’une consolation: «Puissent ces épreuves devenir un jour mémoire vivante, et nous rendre toujours plus humains.»
Cet article est issu de l'édition spéciale de «L'illustré» consacrée au drame de Crans-Montana, à paraître le jeudi 8 janvier 2026.
Cet article est issu de l'édition spéciale de «L'illustré» consacrée au drame de Crans-Montana, à paraître le jeudi 8 janvier 2026.