Le futur des CFF
Plongée dans les entrailles de la terre au cœur du tunnel de Gléresse

Nous avons passé un après-midi au cœur du tunnel de Gléresse (BE), en cours d’excavation. Là où, à coups d’explosifs, les Chemins de fer fédéraux (CFF) façonnent la Suisse de demain. Reportage détonant à un jet de pierre du lac de Bienne.
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A l’intérieur du tunnel de Gléresse, le décor, illuminé par des LED, est lunaire. Il y a environ 10 m de hauteur sous plafond.
Photo: Julie de Tribolet
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Antoine Hürlimann
L'Illustré

Trois coups de klaxon secs puis un enchaînement de détonations sourdes. Un puissant souffle nous traverse le corps. Des ouvriers viennent de faire exploser les charges placées dans la roche, au fond du tunnel de Gléresse (BE), en cours d’excavation. L’aboutissement d’un après-midi aussi passionnant qu’excitant qu'on a pu passer au cœur de ce chantier pharaonique où les Chemins de fer fédéraux (CFF), en partenariat avec diverses entreprises de pointe, construisent la Suisse de demain.

Rembobinons la bande. Nous nous trouvons au bord du lac de Bienne, peu après La Neuveville. La région, inscrite au patrimoine de l’Unesco, entre vignes et eau, est idyllique. Bientôt, le village appelé Ligerz en allemand pourra revendiquer un autre symbole que son église de style gothique tardif: son tunnel de 2,13 km.

En raison de la géologie karstique du site et de l’espace restreint, ce dernier se façonne à l’explosif. Une méthode, plus lente que d’autres, qui génère forcément son lot de désagréments pour les riverains. Même si tout est mis en place pour limiter le bruit et les vibrations au maximum.

Accélérer la cadence

De toute façon, ici, chacun a bien compris l’importance cruciale de l’infrastructure. «C’est actuellement le dernier tronçon, entre Bâle et Genève, où il n’y a qu’une seule voie», explique Cathie Lequertier, ingénieure cheffe de projet aux CFF, installée dans un container surplombant les travaux. C’est ce qu’on appelle dans le jargon un goulet d’étranglement.

Cathie Lequertier est ingénieure cheffe de projet aux CFF. La spécialiste nous a emmené au fond du tunnel de Gléresse (BE) durant un après-midi.
Photo: Julie de Tribolet

En clair: un point faible sur le réseau qui grippe la machine dans son entier. Tout en soutenant le trafic de marchandises, le tunnel à double voie donnera la possibilité d’accélérer la cadence, pour le plus grand bonheur des usagers de la ligne du pied du Jura, entre Bienne, Neuchâtel et Yverdon-les-Bains (VD). Parallèlement, différentes modernisations sont également réalisées dans la zone.

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Comme la mise en conformité de la gare de Douanne, où les trains reverront le soleil, pour permettre un accès facilité aux wagons et répondre aux exigences de la loi sur l’égalité pour les handicapés. Un projet global, estimé à 431 millions de francs, qui devrait être terminé en 2030. Si tout va bien.

Sainte-Barbe veille

Encore un peu de patience. Lorsque nous arrivons sur place, ce lundi 15 décembre, à 13 heures, environ 600 mètres ont été creusés depuis le premier coup de pioche, en septembre 2024. Bientôt le tiers du chemin.

Avant de nous engouffrer sous terre, nous revêtons un casque, un pantalon et un gilet orange fluo ainsi que des bottes. «Il a beaucoup plu ces dernières semaines, donc le sol est très boueux, décrit Cathie Lequertier. Ce n’est pas toujours comme cela, mais il faut faire avec.» A l’entrée du tunnel, à droite, des montagnes de gravats attendent d’être avalées par une installation de concassage.

Les parois sont solidifiées par du béton projeté au fur et à mesure ainsi que par de longues tiges de métal enfoncées à intervalles réguliers.
Photo: Julie de Tribolet

Les débris affinés sont ensuite amenés, via des tapis roulants, sur une barge qui, une fois complètement chargée, disparaîtra sur le canal de la Thielle. A gauche, une discrète statuette à l’effigie de Sainte-Barbe, la patronne des mineurs, des pompiers, des artificiers, des artilleurs et des travaux souterrains. «Elle a sa place dans tous les ouvrages, c’est la tradition, reprend la spécialiste. Elle est fêtée le 4 décembre. Ce jour-là, personne ne travaille. A la place, une messe est donnée dans le tunnel et tout le monde partage un grand repas dans un moment convivial.»

La technologie et les processus rigoureux mis en place au fil du temps ont apporté énormément d’améliorations sécuritaires. Travailler dans un tunnel reste néanmoins un métier risqué. D’où le poids, encore conséquent, de la croyance. A Gléresse, on n’est d’ailleurs pas passé loin de la catastrophe. En septembre, un bloc s’est détaché du plafond et a touché des hommes affairés sur un appareil. Heureusement, tout le monde s’en est sorti sans trop de mal, nous souffle-t-on en substance.

Un monstre de métal à trois bras

Nous avançons lentement sur le tracé sur lequel les trains circuleront à 130 km/h. Le décor, illuminé par des LED, est lunaire. Il y a environ 10 mètres de hauteur sous plafond. Les parois sont solidifiées par du béton projeté au fur et à mesure ainsi que par de longues tiges de métal enfoncées à intervalles réguliers. Le froid mordant de l’extérieur fait petit à petit place à une douce chaleur. «Si les conditions le permettent, nous pouvons faire jusqu’à deux explosions par jour, glisse Cathie Lequertier. Ce qui nous permet de gagner, en moyenne, 4 à 6 mètres. Cela montre l’ampleur de la tâche.»

Si les conditions le permettent, les ouvriers peuvent réaliser jusqu’à deux explosions par jour.
Photo: Julie de Tribolet

Nous approchons du fond, où une gigantesque machine à trois bras fore le calcaire. Nous devons protéger nos tympans. «Nous perçons 120 à 150 trous à chaque fois, indique la spécialiste. Nous y plaçons ensuite des détonateurs et notre mélange explosif, qui ressemble à une pâte de dentifrice blanche. C’est une impulsion électrique, provoquée par un boîtier placé à bonne distance, qui amorcera le feu d’artifice.»

La substance en question, épaisse et irritante pour la peau, se distingue des autres explosifs puisqu’elle est… bio. Bien sûr, pas au sens où on l’entend pour l’agriculture. Mais tout de même sans nitrate, ce qui permet de mieux protéger l’environnement. Une première en Suisse. «C’est plus cher, mais cela fait la différence pour les sols, appuie l’ingénieure. Cela limite par ailleurs le traitement des eaux.»

Et l’explosion fut

Il est 18 heures. Des ouvriers, qui s’expriment avec les mains, mais aussi en portugais, en italien, en français et en suisse-allemand, nous font signe. C’est le moment. Deux tentatives seront nécessaires pour déclencher ce que tout le monde attend en trépignant. C’est bon, place à la pétarade! Quelles sensations…

Pendant que la cavité est ventilée, Cathie Lequertier nous livre de derniers et précieux détails: «Les explosions sont échelonnées et durent plusieurs secondes: d’abord le centre, puis les bords. Cela permet de diminuer la quantité d’explosif et les vibrations, car la fissuration de la roche est facilitée s’il y a déjà du vide.» Elle sourit: «Maintenant, place à l’éternel recommencement: nous allons sortir les décombres, solidifier les parois, percer et faire exploser. Encore et encore.» Jusqu’à Douanne. Synonyme, au propre et au figuré, de bout de tunnel. Rendez-vous là-bas dans quelques années. 

Un article de «L'illustré» n°01

Cet article a été publié initialement dans le n°01 de «L'illustré», paru en kiosque le 31 décembre 2025.

Cet article a été publié initialement dans le n°01 de «L'illustré», paru en kiosque le 31 décembre 2025.

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