L'agriculture en souffrance
La Suisse peut-elle éviter la crise de l’eau grâce à l’Asie centrale?

Face aux sécheresses et à une eau de plus en plus incertaine, l’agriculture suisse va devoir s’adapter. Dans la vallée de Ferghana, confrontée depuis longtemps à cette pression, goutte-à-goutte, rénovation des canaux et meilleure gestion de la ressource offrent déjà des pistes dont la Suisse pourrait s’inspirer.
Photo: Sebastian Pani
Jorge Josifovich
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Solène MonneyJournaliste Blick

La sécheresse de 2026 a déjà laissé une facture salée à l’agriculture suisse: l’Union suisse des paysans estime les pertes liées aux conditions climatiques à quelque 522 millions de francs. «La Suisse ne peut pas se contenter de réagir. Elle doit agir. Avec les canicules à répétition, mettre un pansement ne suffira plus.» Iskender Aidaraliev ne mâche pas ses mots. Le directeur de BIO.KG, une fédération kirghize active dans le développement de l’agriculture biologique, connaît bien le problème: ici, l’eau est déjà devenue une question de survie pour les agriculteurs.

Au cœur de l’Asie centrale, la fertile vallée de Ferghana s’étend entre le Kirghizistan, le Tadjikistan et l’Ouzbékistan. Des millions de personnes dépendent de l’eau qui descend des montagnes pour boire et irriguer les champs. Mais cet équilibre se fragilise: les températures grimpent, les glaciers reculent et la disponibilité de l’eau devient de plus en plus incertaine.

La vallée de Ferghana, partagée entre trois pays

La Suisse paraît encore loin de cette réalité. Pourtant, le «château d’eau de l’Europe» commence lui aussi à craquer. L’été 2026 l’a rappelé brutalement, entre chaleur, sécheresse, rivières au plus bas et restrictions de prélèvement. Pour les agriculteurs, l’équation devient de plus en plus compliquée: continuer à produire alors que la disponibilité de l’eau est toujours plus instable en été. Et plus elle se raréfie, plus les arbitrages avec nos voisins français, italiens et allemands deviennent délicats.

Alors, la Suisse pourrait-elle apprendre de pays confrontés depuis bien plus longtemps à cette pression? Goutte-à-goutte, canaux rénovés, meilleure mesure des débits, nouvelles règles de partage: Blick s’est rendu dans la vallée de Ferghana, à l’invitation de l’organisation suisse Helvetas, pour voir ce qui fonctionne sur le terrain et ce que la Suisse pourrait en tirer.

Le goutte-à-goutte, solution d’avenir

Dans le sud du Kirghizistan, Abdimital Karimov n’a pas attendu que la situation empire. Dans son verger de Ak-Bulak, dans la région d’Osh, où il cultive pommes et poires, il a installé, avec le soutien d’Helvetas, un système de goutte-à-goutte. L’eau n’est plus répandue largement sur sa parcelle de 1,5 hectare: elle arrive directement au pied des arbres.

A première vue, rien de spectaculaire. Pourtant, ce petit tuyau noir résume à lui seul le défi qui se joue ici: produire autant avec moins d’eau. Abdimital Karimov estime avoir réduit d’environ 70% la quantité d’eau nécessaire pour irriguer son verger en un an. Le système lui fait aussi gagner un temps précieux. «Mes journées de travail sont passées de 10 à 12 heures à 7 ou 8 heures», raconte-t-il

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Abdimital Karimov est un fermier kirghize de 36 ans qui cultive des pommes et des poires dans la vallée de Ferghana.
Photo: Solène Monney

Avant, il devait irriguer ses cultures manuellement. Désormais, il ouvre l’arrivée d’eau et le système fait le reste. L’eau vient d’un canal, passe par un bassin de stockage, puis est distribuée jusqu’aux arbres.

Ak-Bulak, dans la région d’Och (Kirghizistan)

Mais le vrai casse-tête tient aussi au calendrier. La fonte des neiges et des glaciers gonfle les débits au printemps, bien avant le pic des besoins agricoles estivaux. «Au printemps, il y a beaucoup d’eau quand les agriculteurs en ont peu besoin; en été, quand les besoins explosent, elle manque», résume Abdimital Karimov.

Des installations soviétiques

Dans la vallée de Ferghana, il ne suffit donc pas d’avoir de l’eau: encore faut-il qu’elle arrive au bon moment et jusqu’aux parcelles. Or elle traverse plusieurs pays et circule dans des réseaux d’irrigation souvent vieillissants, avec des pertes parfois importantes en chemin.

C’est là que le système kirghiz montre ses failles. Après la chute de l’URSS, les grandes exploitations collectives ont laissé place à des centaines de milliers de petites fermes. Mais le réseau d’irrigation, lui, n’a pas suivi au même rythme.

Une partie des petits canaux a été confiée à des structures locales qui manquaient souvent d’argent pour les entretenir. Résultat: dans certaines zones, une part importante de l’eau se perd avant même d’atteindre les champs. En 2021, les communes ont repris la main, avec l’idée de rapprocher les décisions de ceux qui utilisent réellement la ressource.

Iskender Aidaraliev, l’expert kirghize de l’agriculture biologique, avertit: Face au réchauffement climatique la Suisse doit s'adapter.
Photo: Solène Monney

Mais le balancier repart aujourd’hui dans l’autre sens. Face aux réseaux dégradés et au manque de moyens locaux, l’Etat reprend davantage la main sur l’irrigation et son financement. Pour Iskender Aidaraliev, l’expert national de l’agriculture biologique, il y a là un risque clair. A force de recentraliser, les communes et les agriculteurs pourraient perdre une partie de leur poids dans les décisions.

Le paradoxe suisse et kirghize

Comme la Suisse, le Kirghizistan, souvent présenté comme le «château d’eau de l’Asie centrale», fait face à un paradoxe: le pays est parcouru de rivières alimentées par la neige et les glaciers, mais ses agriculteurs peuvent malgré tout manquer d’eau. «Ces cinq dernières années, la situation n’a fait qu’empirer. Nous avons encore moins d’eau à cause du changement climatique et du manque de précipitations», explique Ruslan Talantbek, responsable de la municipalité de Myrza-Ake, dans la région d’Osh.

La municipalité a donc choisi d’agir sur ce maillon faible. Elle fait partie des premières communes de la région à avoir obtenu des fonds publics pour réparer ses canaux. Une situation devenue urgente, alors que chaque litre perdu pèse un peu plus lourd sur les agriculteurs.

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Le maire Ruslan Talantbek s'implique beaucoup dans la rénovation des canaux de sa municipalité.
Photo: Solène Monney

La Suisse n’en est pas encore au stade de la vallée de Ferghana. Mais elle commence à se poser des questions similaires. Aujourd’hui, la fonte accélérée des glaciers soutient encore une partie des débits estivaux. Mais ce réservoir naturel se vide peu à peu. Plus les glaciers reculent, moins ils pourront jouer ce rôle à l’avenir, justement lorsque les besoins en eau seront les plus élevés.

Et les chiffres donnent le vertige: près de 20% du volume des glaciers suisses a disparu en seulement cinq ans. Rien qu’en 2026, ils ont encore perdu plus de 5% de leur volume. Plus de 1000 glaciers ont par ailleurs complètement disparu entre 1973 et 2016.

Irriguer mieux, pas seulement plus

Les précipitations deviennent elles aussi plus irrégulières, entre épisodes de pluies intenses et longues périodes sèches. Résultat: les agriculteurs doivent mieux anticiper les volumes disponibles, économiser la ressource et développer des capacités de stockage pour traverser les sécheresses.

En Suisse, l’agriculture compte encore d’abord sur la pluie. Mais quand elle vient à manquer, l’irrigation prend le relais. Son importance reste limitée à l’échelle du pays, mais elle devient cruciale dans certaines régions et pour certaines cultures.

En Suisse, en période de sécheresse, l'aspersion prend souvent le relai, faute de précipitations.
Photo: Sven Thomann

En 2023, l’agriculture suisse a utilisé 37,4 millions de mètres cubes d’eau, soit environ 15’000 piscines olympiques, pour irriguer quelque 34'200 hectares – 3,3% des terres agricoles. Mais les besoins varient énormément d’un canton à l’autre. Le Valais arrive largement en tête avec 13,9 millions de mètres cubes, devant Vaud avec 4,3 millions et Berne avec 3,6 millions. Les prairies destinées notamment au fourrage représentent le premier poste de consommation (34%), devant les légumes (25%) et les fruits (14%).

Et les besoins pourraient encore grimper. A utilisation des terres constante, Agroscope estime que la consommation d’eau pour l’irrigation pourrait augmenter d’environ 21% d’ici à la fin du siècle sans mesures de protection du climat, contre 6% dans un scénario de protection modérée. «Selon l’évolution future de l’utilisation des terres, des cultures et des variétés, la demande pourrait augmenter plus ou moins fortement», précise Annelie Holzkämper, chercheuse senior à Agroscope, le centre de recherche agronomique de la Confédération.

La Suisse encore le château d’eau de l’Europe?

Pour l’heure, Ion Iorgulescu, hydrologue à l’Etat de Genève, se veut rassurant: «Le bassin du Haut-Rhône devrait rester un ‘château d’eau’, avec davantage de ressources en amont qu’en aval.» Mais il alerte tout de même sur l’avenir et les sécheresses à répétition, notamment pour l’agriculture. A Genève, les cultures utilisent relativement peu d’eau par rapport aux besoins domestiques ou industriels. «Pour le moment c’est marginal, mais c’est une situation qui risque de changer», explique l’hydrologue.

«
La Suisse sort de décennies où elle se pensait totalement à l'abri. [...] On réalise qu'on n'est plus dans l'abondance totale.
Christian Bréthaut, spécialiste de la gouvernance de l'eau à l'UNIGE
»

Celui-ci remarque un vrai tournant depuis 2022. «Nous avions connu une sécheresse remarquable cette année-là. Depuis, nous avons pratiquement chaque été des problèmes dans le bassin genevois.» Et ce sont surtout les petits cours d’eau dont le débit baissent.

Pour les agriculteurs, la marge de manoeuvre est limitée. Les prélèvements directs dans ces cours d’eau sont aujourd’hui pratiquement interdits. En période de pénurie, ils doivent donc se tourner vers d’autres solutions: récupérer de l’eau dans d’autres sources ou, lorsque cela reste financièrement supportable, acheter de l’eau potable.

Fini le temps de l’insouciance

Une situation qui illustre ce changement de paradigme décrit par Christian Bréthaut, professeur à l’Université de Genève et spécialiste de la gouvernance de l’eau: «On sort de décennies où l’on se pensait totalement à l’abri. Les deux dernières années montrent que la situation peut se tendre localement. Même avec un lac comme le Léman, les enjeux de qualité des eaux peuvent poser des enjeux pour l’approvisionnement. On réalise qu'on n'est plus dans l'abondance totale.»

Et avec des besoins qui augmentent de plusieurs côtés, les tensions autour du partage de l’eau risquent de se multiplier. Il faudra donc mieux définir qui peut utiliser combien d’eau, et dans quelles conditions. L’agriculture en a besoin pour irriguer, les ménages pour boire, l’industrie et l’énergie pour leurs activités, tandis qu’il faut aussi laisser suffisamment d’eau dans les rivières pour les écosystèmes.

Le goutte-à-goutte, la solution magique?

Mais alors, le goutte-à-goutte est-il la solution à tous les maux pour économiser de l’eau? Pour Jumabai Omorbekov, en tout cas, le changement a été radical. Dans son exploitation de Myrza-Aryk, dans la région d’Osh, où il cultive notamment des pommes, des poires, des tomates et des fraises, cette technologie a bouleversé son quotidien. «Je suis passé d’à peine une tonne à cinq tonnes de tomates récoltées, parce que j’ai désormais assez d’eau», raconte-t-il fièrement.

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Jumabai Omorbekov (à g.) a un meilleur rendement dans son verger grâce au goutte-à-goutte.
Photo: Solène Monney

Le goutte-à-goutte lui apporte surtout davantage de régularité. Dans son verger de 1,3 hectare, un arrosage nécessitait auparavant jusqu’à 200 m³ d’eau. Aujourd’hui, 30 à 40 m³ suffisent. Mais cette technologie a un prix.

Jumabai n’aurait probablement pas pu franchir le pas seul. Son installation, d’un coût total de 350'000 soms (3300 francs suisses), a été en grande partie financée grâce à un certificat de 200'000 soms (1900 francs) remporté lors d’Agro Caravan 2026, dans le cadre d’un projet porté par Helvetas avec Youth of Osh et soutenu financièrement par l’Allemagne et le Royaume-Uni.

Myrza-Aryk, dans la région d’Och (Kirghizistan)

Le succès attire déjà les regards. Plusieurs agriculteurs des environs viennent observer son installation et commencent, eux aussi, à envisager le passage au goutte-à-goutte. Mais tout le monde ne peut pas suivre. L’accès au crédit reste compliqué pour de nombreux agriculteurs et, dans une région où les terres sont souvent morcelées en petites parcelles, chaque réservoir ou installation prend une place précieuse.

La Suisse à la traine?

En Suisse, lorsqu’il faut irriguer, l’aspersion reste très répandue. Mais cette méthode peut devenir très inefficace lorsqu’il fait chaud. «En pleine journée, on peut perdre entre 30 et 50% de l’eau par évaporation», souligne Christian Bréthaut. Pour lui, le goutte-à-goutte «pourrait être amené à se généraliser» dans certaines cultures.

«Jusqu’à présent, les agriculteurs suisses utilisent le goutte-à-goutte principalement dans les cultures fruitières et les petits fruits, en partie dans le maraîchage et très rarement dans des grandes cultures comme la pomme de terre», précise Annelie Holzkämper.

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Les pays d'Asie centrale ont parfois un temps d’avance sur nous, car ce processus d’adaptation y est mené depuis plus longtemps
Christian Bréthaut, spécialiste de la gouvernance de l'eau à l'UNIGE
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Mais ce n’est pas une solution miracle. «Ça fait partie de la formule, mais ce n’est pas la seule baguette magique», prévient le chercheur à l’Université de Genève. Si le goutte-à-goutte fait gagner du temps pour arroser, il demande davantage de travail et coûte plus cher à mettre en place que l’aspersion.

Il est donc particulièrement adapté aux cultures permanentes, comme les vergers, où le matériel peut servir plusieurs années. Pour les cultures annuelles, les tuyaux doivent souvent être installés puis retirés chaque saison, ce qui augmente les coûts et génère des déchets.

Des alternatives prometteuses

Stockage, choix des cultures, mesure des consommations et adaptation des pratiques devront aussi évoluer. Sur ce terrain, l’Asie centrale a déjà accumulé de l’expérience. «Ces pays ont parfois un temps d’avance sur nous car ce processus d’adaptation y est mené depuis plus longtemps», estime Christian Bréthaut.

En Suisse, Annelie Holzkämper observe notamment un intérêt croissant pour les bassins de rétention. Ceux-ci permettent de collecter l’eau lorsqu’elle est abondante et de la stocker pour les périodes plus sèches. Les lacs peuvent eux aussi jouer ce rôle de réserve. C’est l’idée du projet intercantonal ArroBroye, entre Vaud et Fribourg, qui prévoit de pomper de l’eau dans le lac de Neuchâtel pour irriguer les cultures et ainsi soulager les cours d’eau locaux.

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Avec l’augmentation des besoins de plusieurs côtés, il faut s’attendre à des risques croissants de conflits d’usage autour de l’eau. Cela nécessitera des améliorations dans la gouvernance de l’eau
Annelie Holzkämper, chercheuse à Agroscope
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Une autre piste consiste à adapter les cultures et les variétés. «Par exemple, les céréales d’hiver ont beaucoup moins souffert de la sécheresse et de la chaleur cette année que la plupart des cultures de printemps», souligne Annelie Holzkaemper. A l’avenir, le défi ne sera pas seulement de consommer moins d’eau, mais aussi de composer avec des saisons de plus en plus imprévisibles, entre sécheresses, fortes pluies et épisodes de chaleur. Diversifier les cultures pourrait ainsi devenir un moyen de mieux répartir les risques.

Une question pas prise au sérieux?

Pour Christian Bréthaut, l’adaptation passera aussi par un meilleur pilotage public. «Il faut un accompagnement des cantons et de la Confédération», estime-t-il. Annelie Holzkämper alerte elle aussi sur les arbitrages qui se profilent: «Avec l’augmentation des besoins de plusieurs côtés, il faut s’attendre à des risques croissants de conflits d’usage autour de l’eau. Cela nécessitera des améliorations dans la gouvernance de l’eau.»

Christian Bréthaut pointe également un manque de données sur la consommation agricole. Les premières données nationales détaillées sur les volumes d’eau utilisés pour l’irrigation ne remontent qu’à 2023. Et dans le domaine de l’eau, les décisions prises aujourd’hui engagent sur le long terme. «Quand on parle de gestion de l’eau, on parle de grandes infrastructures et d’investissements à mener sur des décennies, pas de solutions que l’on peut mettre en place à la va-vite.» Le chercheur estime donc qu’il faut anticiper et agir suffisamment tôt, alors que le sujet n’occupe, selon lui, pas encore une place suffisante dans l’agenda politique.

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