Après deux jours passés à faire découvrir «son» canton à ses collègues du Conseil fédéral, Guy Parmelin avait encore un dernier rendez-vous à son agenda. Vendredi après-midi, le président de la Confédération a reçu un certain Lyndon Buckingham au Château de Chillon.
Le Néo-Zélandais de 64 ans n’est pas un chef d’État. Pourtant, il dirige depuis 2023 une organisation présente dans 134 pays. Élu général de l’Armée du Salut, il est à la tête d’une Église évangélique qui compte plus d’un million de membres à travers le monde et gère des milliers d’œuvres sociales, d’écoles, d’hôpitaux et de centres d’hébergement.
Lyndon Buckingham effectuait du 25 au 28 juin une visite auprès de la section helvétique, accompagné de son épouse, la commissaire Bronwyn Buckingham. Le rendez-vous avec Guy Parmelin constituait l’un des temps forts de ce déplacement. La dernière rencontre entre un général de l’Armée du Salut et un conseiller fédéral remontait à 1979.
«Nous voulions avant tout remercier le président pour le travail qu’il accomplit au service du pays», explique Lyndon Buckingham à Blick. «Mais nous voulions aussi lui rappeler que l'Armée du Salut est prête à mettre son expérience au service de la Suisse.»
Car si l’organisation reste connue pour ses fanfares, ses uniformes ou ses marmites de Noël, elle est aujourd’hui surtout l’un des principaux acteurs sociaux du pays. Elle emploie plus de 2200 collaborateurs, rassemble plus de 3200 membres, gère 49 paroisses et plus de 100 institutions et prestations sociales. Le 1er juillet, elle reprendra encore un nouveau centre d’hébergement d’urgence à Vevey.
Pendant près de quarante minutes, Guy Parmelin et Lyndon Buckingham ont donc surtout parlé d’avenir. Et d’une réalité que les équipes de l’Armée du Salut observent chaque jour sur le terrain: une précarité qui change de visage.
«Une nouvelle forme de pauvreté»
Le principal sujet de la rencontre n’a finalement rien de religieux. Depuis plusieurs années, l’Armée du Salut voit évoluer le profil des personnes qui franchissent les portes de ses institutions. Aux sans-abri, aux personnes dépendantes ou souffrant de problèmes psychiques s’ajoutent désormais des travailleurs pauvres qui ne trouvent tout simplement plus de logement abordable. «Nous accueillons de plus en plus de personnes qui ont un emploi mais qui ne peuvent plus se loger», constate Lyndon Buckingham. «Le coût du logement augmente, les places se raréfient et nous voyons apparaître une nouvelle forme de pauvreté.»
Le phénomène préoccupe particulièrement l’organisation, qui se présente comme le plus grand prestataire de centres d’hébergement d’urgence et de solutions de logement d’urgence en Suisse, avec 705 lits au total. Selon son chef mondial, cette pression finit par toucher les plus vulnérables.
«Ces personnes ne correspondent pas au profil traditionnel de celles que nous aidons. Elles travaillent, elles paient leurs factures, mais elles n’arrivent plus à trouver un toit. Et cela repousse encore plus loin dans la file celles et ceux qui ont déjà besoin de soutien dans leur détresse.»
«Nous ne sommes pas là pour dire au gouvernement ce qu’il doit faire, poursuit-il. En revanche, nous sommes sur le terrain tous les jours. Nous voyons les difficultés avant beaucoup d’autres et nous pensons pouvoir apporter une expérience utile.»
Guy Parmelin assure avoir apprécié cet échange. Le président de la Confédération précise qu'aucun engagement concret n’a été pris, mais que les contacts doivent se poursuivre.
«Le but était de mieux comprendre les difficultés auxquelles l’Armée du Salut est confrontée aujourd'hui», explique-t-il. «Nous avons parlé de logement, de collaboration avec les cantons et de la manière dont les différents acteurs peuvent se parler pour trouver des solutions pratiques à l’urgence qui est rapportée du terrain par les salutistes.»
Une Église qui ne veut pas cacher sa foi
Si l’Armée du Salut est surtout connue pour son action sociale, Lyndon Buckingham regrette que sa dimension spirituelle soit parfois oubliée. «Beaucoup de personnes connaissent nos foyers, nos centres d’accueil ou nos magasins de seconde main, mais ignorent que tout cela est porté par notre foi chrétienne.» Le général revendique pleinement l’identité évangélique du mouvement. Pas question, pour autant, de la transformer en condition d’aide.
«Notre foi nous pousse à servir. Nous ne voulons pas seulement parler de l’amour de Dieu, nous voulons le rendre visible. Mais nous aidons chacun, sans distinction. Nous ne demandons jamais à une personne ce qu’elle croit, d’où elle vient ou quelle est son orientation.»
Dans une Europe où les Églises historiques perdent des fidèles, les communautés évangéliques poursuivent souvent leur progression. Lyndon Buckingham y voit moins une victoire qu’un appel à vivre une foi plus incarnée. «Les gens cherchent une foi personnelle, qui transforme réellement leur vie. Mais cette foi doit toujours conduire vers les autres. Si elle nous enferme en nous-mêmes, elle manque son but.»
Chillon, le retour d’une histoire oubliée
Le choix du Château de Chillon n’avait au départ aucun lien avec une volonté de rendre hommage à cette page d’histoire. Il s’expliquait d’abord par le programme de la course d'école du Conseil fédéral, censé mettre en lumière la richesse vaudoise, soit du canton du président. Au Château de Chillon, les salutistes sont donc invités entre les murs où une pionnière de leur mouvement a été faite prisonnière.
Charlotte Stirling est alors capitaine de l’Armée du Salut. Le théologien de l'université de Lausanne Olivier Bauer rappelle qu’à la fin du XIXe siècle, «l'organisation est particulièrement mal accueillie en Suisse romande. Après l’arrivée du mouvement en Suisse en 1882, plusieurs cantons interdisent ses réunions». À Genève et Neuchâtel, les autorités s'opposent frontalement aux salutistes. Le canton de Vaud se montre tout aussi méfiant.
À Orbe, Charlotte Stirling organise des réunions religieuses, enseigne le catéchisme à des enfants, chante des cantiques avec eux et rend visite à une fillette de 12 ans mourante. Les autorités lui reprochent notamment d’avoir enfreint une loi cantonale presque oubliée de 1834 contre le prosélytisme.
Le tribunal d’Orbe la condamne à cent jours de prison. Sa peine est exécutée au château de Chillon, qui sert encore de prison cantonale. L’affaire dépasse rapidement les frontières vaudoises. Les journaux s’en emparent.
Scandale religieux
Selon la documentation de l’Armée du Salut, l’incarcération de la jeune femme occupe aussi la Chambre des communes britannique, le Conseil fédéral et le Tribunal fédéral. En 1889, ce dernier reconnaît finalement l’Armée du Salut comme une communauté religieuse, ouvrant la voie à son implantation durable en Suisse.
Ironie de l’histoire, Charlotte Stirling n’a pratiquement pas été évoquée pendant la rencontre de vendredi. «Je dois être honnête: je ne connaissais pas son histoire avant de préparer cette visite», confie Lyndon Buckingham. «Mais elle est fascinante. Elle montre combien les débuts de l’Armée du Salut ont été difficiles.»
Le contraste ne lui échappe pas: «À l’époque, notre mouvement était perçu avec beaucoup de méfiance. Aujourd’hui, le président de la Confédération nous reçoit officiellement. C’est un signe du chemin parcouru.»
Guy Parmelin, lui, rappelle surtout le cadre actuel. «La Constitution garantit la liberté de religion et de croyance», souligne le président de la Confédération. «Mais dans un pays fédéraliste, beaucoup de questions relèvent des cantons. Le rôle de la Confédération est aussi de permettre le dialogue entre les institutions.»
Vendredi, donc, pas de grande annonce ni de déclaration spectaculaire. Une image forte. Toutefois: il y a 138 ans, une jeune salutiste écossaise entrait dans cette forteresse sous escorte pour y purger une peine de cent jours. Vendredi, le dirigeant mondial de cette même organisation y était reçu par le président de la Confédération.