«Sans Ritaline, j’ai comme un blocage dans ma tête.» Marco F.*, 22 ans, étudie dans une haute école spécialisée suisse. Il a pris ce médicament pour la première fois à 18 ans. Depuis, il en consomme chaque jour durant les périodes d’examens. Un comportement loin d’être isolé.
Alors que la session d'examen bat son plein, de nombreux étudiants des hautes écoles suisses s'en remettent à la Ritaline pour faire face au stress des examens. Ce médicament, que l'on surnomme parfois «cocaïne légale», est conçu à base de méthylphénidate, un principe actif qui stimule le système nerveux central. En Suisse, il est soumis à la loi sur les stupéfiants.
Cette substance, qui appartient à la même famille que les amphétamines, est surtout connue pour ses effets dopants: elle stimule, motive et améliore la concentration. De quoi séduire, à première vue, les étudiants qui souhaitent surmonter leurs blocages et accroître leurs performances durant les révisions.
Un véritable commerce parallèle
Mais comment se procurent-ils ce médicament soumis à prescription? Il arrive fréquemment que des personnes diagnostiquées avec un trouble du déficit de l’attention avec ou sans hyperactivité (TDAH) revendent ou partagent leurs comprimés.
Marco F. dit les obtenir gratuitement auprès de camarades traités médicalement. Sur le marché noir, le prix peut grimper jusqu’à 10 francs la pilule. A titre de comparaison, une boîte de 200 comprimés coûte environ 70 francs en pharmacie.
Environ la moitié des étudiants dans son entourage auraient déjà consommé au moins une fois du méthylphénidate pour améliorer leurs performances, estime Marco F. Selon lui, plus le niveau de formation est élevé, plus l’usage se répand.
Toujours plus d'ordonnances
Il n’existe pas de chiffres officiels sur l’ampleur de cette consommation «au noir» en Suisse. Une chose est en revanche établie: les médicaments contre le TDAH sont de plus en plus prescrits. D’après l’Observatoire suisse de la santé (OBSAN), le nombre d’ordonnances augmente de 15 à 18% par an, ce qui participe à alimenter le marché noir.
«Avec la Ritaline, je suis très concentré quand j’étudie. Si je ne comprends pas quelque chose tout de suite, je persévère jusqu’à y arriver», explique-t-il. S'il n'en prend pas, il lui sera bien plus difficile de se plonger dans la matière. Il en est convaincu: sans Ritaline, ses résultats aux examens seraient nettement moins bons.
Effets secondaires multiples
Alors que les personnes atteintes de TDAH utilisent la Ritaline pour atteindre un niveau de performance dit normal, d’autres en font un usage détourné dans un but dopant. Or, les effets secondaires sont loin d’être anodins.
Boris Quednow, professeur de pharmacopsychologie expérimentale et de recherche sur les addictions à l’Université de Zurich, met en garde: une consommation abusive de méthylphénidate peut mener à une dépendance et favoriser des troubles psychiques comme l’anxiété, la dépression ou des psychoses. Le système cardiovasculaire peut également être touché.
Environ une personne sur dix qui consomme ce médicament sans indication médicale développe une dépendance. Le risque est donc comparable à celui d'une trop grande consommation d’alcool ou de cannabis.
Des cas de dépendance psychique
Sandro S.*, 23 ans, étudie lui aussi dans une haute école spécialisée suisse et consomme régulièrement de la Ritaline. Motif invoqué: la pression des résultats et l’enchaînement intense des examens.
Comme Marco F., il se procure le médicament auprès de personnes auxquelles il a été prescrit. Conscient des dangers, il raconte qu’un ami a développé une dépendance psychique liée à une consommation excessive. «Il est aujourd’hui presque incapable d’étudier sans Ritaline», confie-t-il.
Malgré cela, Sandro S. met surtout en avant les bénéfices à court terme. Lorsqu’il prend le médicament avant de réviser, il parle d’un «effet tunnel» qui le rend presque imperméable aux distractions. Sans Ritaline, il a le sentiment d'être moins fonctionnel, non pas physiquement, mais mentalement. «Il m’est arrivé d’en manquer certains jours. La différence, je la ressentais très nettement.»
Une étude réfute le boost des performances
Selon Sandro S., la consommation de Ritaline est devenue une problématique majeure dans sa haute école. Mais ce «médicament miracle» fait-il réellement la différence? Non, répond le chercheur en addictologie Boris Quednow.
«Les effets positifs sont généralement largement surestimés par les étudiants.» Il s’appuie sur une étude récente de l’Université de Maastricht, qui a analysé l’impact du médicament sur les performances d’étudiants en bonne santé. Conclusion: le méthylphénidate n’améliore ni les notes ni le taux de réussite aux examens.
Si de nombreux étudiants se sentent plus éveillés et concentrés après en avoir pris, cette sensation positive ne se traduit pas automatiquement par de meilleurs résultats. Les examens mobilisent des capacités complexes – compréhension, mémorisation, raisonnement – que le méthylphénidate n’augmente pas. En raison des risques et en l'absence de bénéfices, les chercheurs déconseillent donc son usage détourné.
Un effet sur le TDAH, uniquement
Chez les personnes atteintes de TDAH, le médicament peut en revanche augmenter certains neurotransmetteurs essentiels à l’attention, à la motivation et à la mémoire. Chez les adultes sans trouble, les neurotransmetteurs en question se situent déjà dans la norme, ce qui limite fortement l’effet du traitement.
En période d’examen, Marco F. explique faire fi des risques liés aux effets secondaires. Il reconnaît pourtant souvent souffrir de perte d’appétit, de troubles du sommeil et parfois de maux de tête ou de ventre. «Les examens passent avant tout», résume-t-il.
Noms modifiés*