Rappel du lait infantile chez Nestlé
«Allaitantes ou non, les mères font de leur mieux, et c'est tout ce qui compte!»

A la suite du rappel de plusieurs laits infantiles, Nestlé se trouve au cœur d'un scandale international. Mais sur les réseaux sociaux, un autre débat fait rage: celui de la pression lié à l'allaitement exclusif, pas toujours accessible aux mères.
«Le fait que l'allaitement existe ne justifie pas que le lait en poudre soit contaminé!»
Photo: Shutterstock
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Ellen De MeesterJournaliste Blick

La tourmente de Nestlé se poursuit. Le 5 janvier, l'entreprise rappelait volontairement plusieurs de ses laits infantiles, dont Beba et Alfamino, en raison de la présence possible de céréulide. Cette toxine, produite par le micro-organisme Bacillus cereus, peut causer des vomissements ou des nausées et s'avérer potentiellement risquée pour les nourrissons. Si aucun cas de maladie n'a été signalé pour le moment, la toxine a été identifiée dans l'acide arachidonique (ou huile ARA) vendue par l'un des fournisseurs principaux du géant alimentaire et utilisée dans de nombreuses denrées. 

Pas moins de 60 pays, dont la Suisse, sont désormais concernés par ce rappel massif, qui implique différents produits destinés aux enfants. Et le scandale se poursuit, depuis que Foodwatch a accusé Nestlé d'avoir attendu plusieurs semaines avant de rappeler les aliments concernés. L'ONG autrichienne s'offusque d'une possible tentative de masquer l'affaire et exige une transparence immédiate. 

Tout cela est évidemment très concernant, surtout pour les parents ayant l'habitude d'acheter les laits en poudre rappelés et contraints d'habituer leurs enfants à une alternative plus sûre. Mais sur les réseaux sociaux, un autre débat existe, caché sous les posts des médias relayant le scandale. Celui de l'allaitement exclusif et de la pression qui pèse sur les jeunes mères. 

«Je n'ai pas pu allaiter, merci»

«C'est l'une des raisons pour lesquelles allaiter reste la meilleure chose à faire», déclare une coach en lactation sur le compte Instagram de la RTS. «L'allaitement est la base de la bonne santé d'un enfant», abonde une internaute. «ALLAITEMENT!», écrit une autre sur le profil du média français Vakita

Juste en dessous, on découvre des réactions de femmes sur la défensive, affirmant n'avoir pas été en mesure d'allaiter leurs enfants. «Je n'ai pas pu allaiter, merci», pointe l'une d'entre elles. D'autres évoquent des problèmes d'anémie, de douleurs ou de vertiges survenus suite à leurs accouchements. «Si c’était si facile, on le ferait, martèle une internaute. Et le fait que l'allaitement existe ne justifie pas que le lait en poudre soit contaminé!»

Pour rappel, l'OMS conseille un allaitement exclusif jusqu'à six mois. Cette recommandation est d'ailleurs inscrite sur les bouteilles d'Evian, souvent achetées par les parents pour préparer le lait infantile. Or, pas toutes les femmes n'ont l'envie ou la possibilité de la suivre et peuvent donc trouver ce type de commentaire très culpabilisant. 

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«Les enfants n'ayant pas été allaités vont bien»

Rappelons d'emblée que l'utilisation exclusive de lait infantile ne pose aucun risque pour les nourrissons. «La recherche a démontré que le lait maternel est le plus complet et le mieux adapté aux bébés, indique Camille Detraz, pédiatre FMH aux urgences pédiatriques de VidyMed, à Lausanne. Cela dit, les enfants n’ayant jamais été allaités vont très bien et ne souffrent d’aucune maladie particulière.»

Notre experte rappelle en effet que le lait maternel apporte une certaine protection face à certains virus ou maladies durant les premiers mois de vie, grâce aux anticorps transmis via l’allaitement et qu’on ne retrouve pas dans le lait de formule. «Quelques recherches évoquent également une petite protection contre certaines allergies, mais c’est un phénomène multifactoriel, poursuit la médecin. Le fait qu’un enfant n’ait pas été allaité ne signifie pas automatiquement qu’il aura de nombreuses allergies.»

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«L'allaitement doit être un choix»

Face à de futures mamans qui s'interrogent, Camille Détraz se montre rassurante: «Lors de mes consultations en prénatal, je constate effectivement qu’une pression pèse sur les mères. Je leur explique alors que l’allaitement doit être un choix et que leur enfant ira quand même très bien si elles n’allaitent pas.»

Même pour les femmes qui souhaitent allaiter, rappelons que divers facteurs peuvent entraver ou empêcher ce parcours. «Je pense que la société doit vraiment réaliser qu'allaiter n'est pas si facile, tant sur le plan physique que psychologique, estime Faustine, 30 ans, maman d'un petit garçon de six mois. Arrêtons de culpabiliser les mères, qu'elles allaitent ou non. Elles font de leur mieux, et c'est tout ce qui compte!» 

Celles qui parviennent à allaiter, mais sont épuisées

Ayant choisi l'allaitement exclusif, Faustine nous confie que tout se déroule à merveille pour elle: «Je n'ai pas ressenti les douleurs que décrivent certaines mamans, se réjouit-elle. J'ai eu la chance énorme de tomber sur une sage-femme conseillère en lactation qui m'a grandement aidée.»

Camille Détraz indique en effet que l'accompagnement est absolument essentiel: «Même avec une lactation suffisante, cela peut être douloureux, provoquer des crevasses ou des mastites, surtout la première fois, quand on doit encore tout apprendre, explique-t-elle. Il est important d'être bien soutenue au début, pour vérifier si la position du bébé est adaptée et ainsi réduire ces risques.»

Même en l'absence de douleurs, tout n'est pas simple pour Faustine, qui évoque une grande fatigue liée aux réveils nocturnes: «Comme on est la seule à pouvoir nourrir son enfant, il faut beaucoup se lever la nuit, déplore-t-elle. Et je me pose des milliers de questions à chaque instant: ai-je assez de lait? Mon bébé est-il bien positionné? Mange-t-il à sa faim?» Camille Détraz confirme: «L’allaitement ne va pas de soi, ce n’est pas forcément naturel et facile, c'est un apprentissage, et il faut parfois faire beaucoup d’efforts.»

Celles qui reprennent le travail avant 6 mois

Sachant que le corps fonctionne selon un système «d'offre et demande», il adapte sa production de lait à ce qui est «extrait» durant la tétée, plus ou moins aux mêmes moments de la journée. Lorsque certaines tétées (la «demande») sont supprimées, il baisse ainsi progressivement sa production («l'offre»). 

Ainsi, pour préserver leur allaitement, les femmes reprenant le travail peuvent utiliser un tire-lait, une sorte de pompe manuelle ou électrique permettant de signaler au corps qu'il doit continuer à produire du lait. Cela demande toutefois une organisation bien précise, parfois difficile à réaliser. 

«L’OMS préconise un allaitement exclusif jusqu’à six mois, mais c’est presque impossible d’y parvenir lorsqu’on doit retourner au travail, note Camille Détraz. On n’y pense pas forcément, mais cela implique toute une logistique et une grande charge mentale, surtout lorsque l’entreprise ne met pas en place ce qu’il faut pour soutenir les mamans.»

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Au niveau nutritionnel, le lait maternel et le lait de formule sont similaires: nous avons la chance, en Suisse, de disposer de bonnes options.
Camille Détraz, pédiatre FMH aux urgences pédiatriques de VidyMed
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Celles qui rencontrent une lactation insuffisante

Autre défi que peuvent rencontrer les jeunes mères en post-partum: le manque de lait. Lorsque leur production s'avère insuffisante, en raison du stress, d'une fatigue trop importante ou d'un facteur physique spécifique, il devient nécessaire de compléter l'alimentation du nourrisson par du lait de formule. Cette méthode s'appelle l'«allaitement mixte». 

Ainsi que l'explique Camille Détraz, il ne s'agit pas d'un problème en soi: «Même avec un allaitement mixte, le bébé reçoit les bénéfices des anticorps. Et il faut rappeler qu’au niveau nutritionnel, le lait maternel et le lait de formule sont similaires: nous avons la chance, en Suisse, de disposer de bonnes options.»

Cela peut toutefois être vécu douloureusement par certaines femmes qui avaient pour projet d'allaiter exclusivement leur bébé et se sentent profondément coupables de ne pas y parvenir, malgré leurs efforts: «Avant d’accoucher, j’avais une vision très simple et presque naïve de l’allaitement, partage Jennifer, 33 ans, maman d'une petite fille de deux ans. Pour moi, c’était une évidence. Mon corps avait conçu un bébé, il produirait du lait. Je voyais cela comme quelque chose de fonctionnel, presque automatique.»

Or, après son accouchement, la jeune femme est confrontée à une réalité difficile: sa lactation était insuffisante. «Rapidement, nous avons dû passer à un allaitement mixte pour soutenir la prise de poids de ma fille, se souvient-elle. Au départ, j’abordais cela de façon rationnelle et pragmatique. Mais peu à peu, cette situation a réveillé en moi une profonde vulnérabilité. J’avais l’impression d’échouer à mon rôle de mère, de ne pas être capable de donner ce qu’il fallait. C’était une véritable crise identitaire, mêlée d’angoisse.» 

Notons que l'allaitement mixte comprend différentes étapes… et beaucoup de vaisselle. «Cela implique de donner le sein, puis de préparer le lait de formule, et parfois nécessite d'utiliser un tire-lait pour stimuler et maintenir la lactation, précise Camille Détraz. C’est un processus constant, fatiguant et chronophage. Il faut que ce soit un choix.»

Celles qui ne peuvent physiquement pas allaiter

Il existe en outre des facteurs physiques pouvant rendre cette expérience complètement impossible. Manon, 32 ans, n'a pu allaiter son bébé en raison d'une double mastectomie subie à l'âge de 25 ans, à la suite d'un cancer du sein. «Durant les cours de préparation à l'accouchement, c'était presque la première question qu’on nous posait, se souvient la jeune femme, maman d'une petite fille de 6 mois. Heureusement, la sage-femme a été très respectueuse des personnes ayant répondu par la négative et n'a pas insisté pour en connaître les raisons.»

Une fois à la maternité, Manon s'était quand même assurée d'avoir le le soutien de son mari: «Je lui avais demandé d’être attentif, car je craignais que toutes les sages-femmes me demandent pourquoi je n'allaitais pas, à chaque tournus. Mais je n'ai eu aucun souci, elles avaient toutes lu mon dossier.» 

Si elle n'avait pas vécu cette double mastectomie, Manon souligne qu'elle n'aurait probablement pas souhaité allaiter exclusivement son bébé: «Le cancer m’a quand même privée d'une expérience qui aurait pu être chouette, et qui aurait pu me faire changer d’avis, admet-elle toutefois. Mais je suis en paix avec ça.» 

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J’ai l’impression qu’on témoigne d'un effet de mode accentué par les réseaux sociaux. Le message qui en ressort est qu'il faut allaiter son enfant pour être une bonne mère.
Manon, 32 ans, maman d'une petite fille de 6 mois
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Une société mal-adaptée aux besoins des mamans

Toutes les femmes que nous avons interrogées l'affirment: une réelle pression existe, ressentie d'emblée par les jeunes mères, et cela dès leur grossesse. «J’ai l’impression qu’on témoigne d'un effet de mode accentué par les réseaux sociaux, constate Manon. Le message qui en ressort est qu'il faut allaiter son enfant pour être une bonne mère.» 

Jennifer, de son côté, déplore surtout l'isolement dont elle a souffert, en post-partum: «Autour de moi, peu de personnes comprenaient la profondeur de ce que je traversais, confie-t-elle. On banalisait mes émotions en les réduisant à 'c’est les hormones'. Or, pour moi, c’était bien plus que ça: quelque chose de majeur, intime, transformateur.» 

Forte de son expérience, elle estime aujourd'hui que la société est mal adaptée aux besoins des jeunes mamans: «Si je devais exprimer un souhait pour l’avenir, ce serait que l’allaitement soit véritablement honoré, protégé et soutenu. Que l’on cesse de minimiser ce que vivent les mères. J’aimerais voir se développer des espaces de soutien collectif, des cercles, des retraites post-partum, des lieux où les mères puissent se retrouver, se sentir enveloppées, comprises et valorisées. Parce qu’allaiter, c’est précieux, fragile, et cela mérite une reconnaissance profonde de la part de la société.»

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