En bref
- Un ancien cadre des CFF aurait détourné près de 9 millions de francs via des fausses factures durant 17 ans
- La comptabilité des CFF ne vérifiait généralement que les données formelles
- L’escroc risque jusqu’à 15 ans de prison devant le Tribunal pénal fédéral, et les objets de luxe saisis devraient être vendus aux enchères
Neuf millions envolés comme par magie: Ueli* a volé son employeur durant 17 ans. Soit, plus de la moitié de sa carrière au sein des CFF. Si l’ex-cadre de la logistique d’approvisionnement a fini par se faire démasquer, c’est grâce à l’un de ses anciens amis, qui a alerté la compagnie ferroviaire. En début 2026, l'Argovien avait avoué les faits lors d'un interview avec Blick.
Mais une question reste en suspens: comment les CFF ont-ils pu laisser passer une fraude de cette ampleur, à plus de 9 millions de francs?
L'homme aurait notamment mis en place un système de fausses factures avec la complicité d’autres personnes et entreprises, pour des prestations qui n’avaient jamais été réalisées. Disposant d’une autorisation de signature aux CFF et étant également impliqué dans les entreprises concernées, le manager pouvait faire régler ces factures.
Selon l’acte d’accusation, la comptabilité des CFF se contentait de vérifier la concordance entre le fournisseur, le numéro de commande et le montant. Les contrôles plus approfondis n’étaient effectués que par sondage.
Difficultés financières, vraiment?
Interrogé par Blick, André Kuhn, avocat spécialisé en droit pénal, explique: «Les entreprises disposent de dispositifs de contrôle pour prévenir la fraude. Mais il est difficile de se prémunir contre les nouvelles méthodes des employés frauduleux, toujours plus ingénieuses. Dans le cas présent, les documents respectaient les critères de comptabilité, ce qui a compliqué le fait de détecter la fraude.»
«J’avais des difficultés financières et c’est pour cette raison que j’ai fait ce genre de choses», confiait l'accusé à Blick, pour justifier ses actions. Il n’a toutefois pas souhaité approfondir. Cependant, l'acte d’accusation dresse un tableau totalement différent.
Villas, armes et Lamborghini de luxe
L'ex-cadre des CFF aurait utilisé l'argent dérobé pour mener une vie de luxe: des vacances coûteuses, du whiskey prestigieux, des magnifiques villas avec piscine aux Etats-Unis et en Suisse. Sans parler de sa collection de voitures spectaculaire, qui compte une rare Lamborghini Gallardo LP570-4 Blancpain, dont il n’existe que douze exemplaires dans le monde.
Il doit désormais répondre de ses actes. L'ancien cadre comparaîtra dès ce mardi devant le Tribunal pénal fédéral de Bellinzone. L'homme est accusé de blanchiment d’argent aggravé, d'escroquerie par métier, de gestion déloyale répétée ainsi que de faux dans les titres à plusieurs reprises.
La sœur d'Ueli et trois autres hommes sont également sur le banc des accusés. Selon l’acte d’accusation, le principal prévenu aurait mis en place avec eux un système qui lui aurait permis de détourner près de neuf millions de francs entre 2007 et son arrestation, le 20 novembre 2024.
Une lourde peine de prison
Selon André Kuhn, l'accusé risque une longue peine de prison s’il est reconnu coupable, malgré ses aveux et ses regrets. «L’escroquerie par métier est déjà passible de six mois à dix ans de prison. Compte tenu de l’ensemble des infractions, l’accusé s’expose toutefois à une peine pouvant atteindre 15 ans.»
Un élément joue néanmoins en sa faveur: les faits d’escroquerie se prescrivent au bout de 15 ans. Le procès ne porte donc plus que sur cinq millions de francs, contre près de neuf millions au départ. «Les autorités ont mené l’enquête très rapidement, mais de nombreuses infractions sont désormais prescrites», souligne André Kuhn.
Autrement dit, tout retard dans la procédure, quelle qu’en soit la raison, pourrait entraîner la prescription d’autres faits et faire disparaître des millions de francs du dossier.
Les CFF peuvent toutefois espérer récupérer une partie de l’argent détourné. De nombreux objets de luxe qu'Ueli a achetés grâce à son escroquerie ont été saisis. «Ils seront vendus aux enchères après le jugement, et le produit de la vente pourra contribuer à couvrir le préjudice», explique André Kuhn. «Pour le reste, le condamné devra assumer ses responsabilités à sa sortie de prison et devra probablement rembourser ses dettes tout au long de sa vie.»
André Kuhn estime que les CFF ont également tiré les leçons de cette affaire: «Les méthodes de fraude évoluent constamment. Il est donc peu probable que la même combine puisse fonctionner une nouvelle fois.»
Pourtant, ces dernières années, les CFF ont été confrontés à plusieurs affaires de fraude. En 2025, le Tribunal pénal fédéral a condamné un responsable de chantier des CFF pour corruption, après qu'il a attribué des mandats à un architecte de son entourage. En 2024, le Tribunal de district de Zurich a condamné l’ancien directeur de la filiale de restauration des CFF, Elvetino, à 36 mois de prison. Il aurait lui aussi conclu des affaires illégales avec des collègues.
Le jugement oral est attendu ce jeudi. Blick assistera à l’audience.
*Nom modifié