Révélé à l’âge de 13 ans en remportant le prestigieux Concours international Tchaïkovski pour jeunes musiciens en 2014, Alexander Malofeev est depuis reconnu pour sa maturité, sa technique exceptionnelle et ses collaborations avec des orchestres de renommée mondiale, tels que l’Orchestra filarmonica della Scala ou le Philadelphia Orchestra.
Le Weekend musical de Pully rêvait de pouvoir l’inscrire en tête de l’une de ses affiches, mais impossible de faire correspondre leurs agendas respectifs. L’organisation a donc décidé d’orchestrer un récital dédié en marge de l’événement. «Notre festival est résolument ouvert à toutes et à tous, assure Caroline Mercier, cofondatrice et directrice générale du WEMP. Mais pour une fois, nous avons souhaité mettre sur pied ce concert exceptionnel en faveur de nos différents soutiens et bénévoles, qui rendent cette aventure possible, afin de leur témoigner toute notre reconnaissance.»
Né le 21 octobre 2001 à Moscou, Alexander Malofeev commence le piano à 5 ans. «Mon premier souvenir lié à cet instrument est probablement ma sœur, jouant tout le temps quand j’avais 2 ou 3 ans, se rappelle le virtuose. Elle a étudié un moment puis a arrêté, mais dans ma mémoire, elle y est associée parce qu’elle s’exerçait en permanence. Nous avions un piano droit Lirika très, très ancien, de l’époque soviétique, venant de mon grand-père. Et c’est donc sur celui-ci que j’ai passé à peu près mes sept premières années de formation.»
Un hasard bien plus qu’un choix
De manière étonnante, son choix d’instrument relève beaucoup du hasard. «Mes parents voulaient simplement que je sois occupé pendant leur temps libre, avoue-t-il. Et comme on possédait un piano, il n’y avait pas besoin de dépenser de l’argent pour un nouvel instrument. Nous avions une école de musique à côté de chez nous. Ils ont choisi un professeur au hasard. J’ai étudié quinze ans, mais au départ c’était complètement accidentel. Personne dans notre famille ne s’en servait avant. Vous savez, à l’époque soviétique, il y avait cette tradition chic de posséder un piano sans savoir en jouer.»
Le jeune homme étudie ainsi à l’Académie russe de musique Gnessine, avec Elena Berezkina, et au Conservatoire Tchaïkovski de Moscou, avec Pavel Nersessian. Adolescent, il s’entraîne dix heures par jour. «J’ai certainement pratiqué plus à un moment donné, sourit-il. Mais je pense que c’est une bonne habitude, car, à 14-15 ans, on ne connaît pas encore bien son corps. Il change, et on ne sait pas combien de temps il faut pour faire telle ou telle chose. Et d’une certaine façon, par sécurité, c’est bien de pratiquer dix heures. Maintenant je ne le fais plus, parce que j’aime dormir et vivre. Et je connais très bien mon corps, donc je n’ai plus besoin de m’exercer autant.»
Pourtant, aujourd’hui encore, il reste en contact avec Elena Berezkina, sa professeure historique. «Nous sommes très proches, confie-t-il. Je lui envoie tous les enregistrements, avant de jouer un programme, ou après l’avoir appris. J’ai besoin d’entendre son avis, musicalement et psychologiquement.»
Une façon efficace de dépasser ses limites, puisqu’elle ne lui pardonne rien. «Dès que j’ai été diplômé, tout est devenu 'mauvais', raconte le pianiste. C’est le style d’enseignement russe. Déjà pendant mes études, ce n’est jamais 'bien'. Ce n’est peut-être pas idéal, mais quand un chef me dit après un concert: 'C’était formidable', je ne le crois pas vraiment. En revanche, s’il dit: 'Je ne pense pas que c’était bien', je le crois immédiatement. Je valorise beaucoup les gens capables de ça. La plupart ne sont pas assez proches pour le dire franchement. En répétition, quand un chef me dit qu’il n’aime pas ce que je fais, c’est la relation la plus précieuse qui soit. Ça m’aide à faire mieux, et c’est aussi une zone de confort. Mes études en Russie étaient intenses. Des cours tous les jours pendant des heures, parfois six heures quotidiennes avant un concours. Pourtant, ce n’était jamais 'assez bien'. Donc évidemment, quand j’ai l’impression que c’est 'assez', je sors de ma zone de confort.»
Une idole nommée Rachmaninov
Désormais, Alexander est souvent comparé aux grands maîtres russes et reconnu pour ses interprétations intenses, notamment de Tchaïkovski et de Rachmaninov, son idole. «Il l’est davantage comme figure que comme compositeur, détaille-t-il. J’aime sa musique, je la joue beaucoup et je l’ai souvent demandée. J’ai publié le programme d’une tournée de récitals, et le premier commentaire sur Instagram a été: 'Pourquoi pas une seule pièce de Rachmaninov?' C’est vrai qu’il n’a pas composé énormément, et que c’est assez répétitif si on joue tout à la suite. Après l’avoir interprété quelque temps, il est assez facile de saisir le climat qu’il veut transmettre. Rachmaninov est très simple, très sincère, très direct dans ce qu’il veut avec sa partition, c’est très évident. Ce qui est beaucoup moins clair, en revanche, c’est son héritage comme pianiste.»
Et comme dans n’importe quel domaine, le jeune homme aime la difficulté, qui le stimule. «Je suis très intéressé par la technique, seulement parfois, en écoutant Rachmaninov, Horowitz ou Gould, on ne peut pas vraiment expliquer comment c’est fait. Il n’y a pas de vidéo pour regarder les mains de plus près. Même pour moi, en tant que pianiste professionnel, il y a une part de magie inexplicable, et c’est ce qu’il y a de plus précieux. Parce que c’est désagréable d’être assis à un concert, d’entendre une œuvre que j’ai jouée, de voir la partition défiler mentalement et de comprendre exactement comment c’est fait.»
En vertu de quoi Alexander essaie donc de toujours inclure des pièces inconnues dans ses programmes de récitals. «Parce que je n’aime pas ce sentiment de tout savoir, et je ne veux pas que le public l’ait non plus, justifie-t-il. Rachmaninov, lui, donne l’impression que même quand je connais la partition, je ne peux pas totalement la disséquer.»
De nature plutôt sauvage, le jeune homme passe la plupart de son temps seul. «C’est un peu ce que font les pianistes, relève-t-il. Je pense que c’est le seul groupe de musiciens qui voyage vraiment seul, surtout pour les tournées de récitals. Tous les autres instrumentistes ne sont pas comme ça. Pour nous, c’est souvent un jour, un concert. Donc je pense que chaque pianiste a une façon un peu étrange de socialiser.» Un rythme et un mode de vie qui lui conviennent bien, même si, vus de l’extérieur, ils peuvent sembler un peu décourageants. «Je n’ai jamais pensé à abandonner, assure Alexander. Mais c’est amusant d’imaginer des alternatives, parce que c’est étrange de se dire que j’ai 24 ans et environ 15 ans d’expérience professionnelle sur mon CV.»
Ce qui ne l’empêche pas d’envisager un futur plutôt linéaire. «Dans dix ans? Je me vois peut-être au même endroit. Ce n’est pas si loin. J’aurai 34 ans, donc ce sera encore une forme de jeunesse. Ce serait bien de passer une décennie à jouer partout, et j’espère m’entraîner encore moins qu’aujourd’hui. Donc, oui, fondamentalement au même endroit qu’à présent, assis dans une pièce avec un instrument, passant du temps à pratiquer et à réfléchir à de nouvelles idées.»
Avec cependant la volonté de donner de l’espace à d’autres activités, toute autre passion n’ayant guère eu la chance d’éclore. «J’essaie seulement de trouver un équilibre, reconnaît-il, car enfant et adolescent, ma vie était construite autour du piano, du matin au soir. On ne parlait jamais de loisirs. Ce n’est que maintenant, en essayant de m’installer à Berlin, de trouver un cercle d’amis, du temps libre pour autre chose que le piano, que je débute dans tout ça.»
Ecouter plutôt que jouer
En 2022, le musicien s’est publiquement opposé à la guerre en Ukraine et a réfuté tout lien de soutien avec Vladimir Poutine, avant de quitter le pays pour vivre à Berlin, ne cachant pas ses craintes pour la sécurité de sa famille, restée sur place. «Je me suis installé là-bas par accident, explique-t-il. Ma situation en Russie n’était pas idéale et je cherchais n’importe quel endroit pour obtenir un permis de séjour. Ça aurait pu être Paris, mais Berlin s’est présenté et ce n’était pas la pire option. J’étais étudiant invité à la Barenboim-Said Akademie, où j’ai beaucoup joué ces dernières années. La ville est agréable, il y a beaucoup de musiciens et de Russes, ça ressemble à une gare. Tout le monde y passe quelques jours. Quand on quitte son pays, Berlin est souvent la première destination logique.»
Il faut dire que le pianiste voyage énormément et passe une grande partie de l’année à parcourir le monde. Très adaptable, il a malgré tout ses lieux fétiches. «J’adore le Concertgebouw d’Amsterdam. C’est une salle très spéciale depuis l’enfance et j’ai toujours rêvé d’y retourner. C’est très addictif. Il y a beaucoup d’endroits, grands ou petits, où j’ai joué enfant: la Scala, le Concertgebouw, le Conservatoire de Moscou. C’est toujours agréable d’y repasser. Le meilleur sentiment, c’est de revenir pour la deuxième ou troisième fois. C’est comme ça qu’on apprend à connaître le public et l’atmosphère.»
Aussi pragmatique que simple, Alexander n’affiche pas de rêve démesuré. «Je ne pense pas en avoir, en fait, constate-t-il. Enfant, je voulais escalader le Kilimandjaro. Ce serait sympa. Au niveau de la musique, je peux à peu près réaliser tout ce que je veux, et il n’y a pas de rêves fous et lointains. Les petits, je les réalise au fur et à mesure.»
Quant à sa plus grande peur, elle n’est pas forcément celle que l’on croit. «Je suis terrifié à l’idée de perdre l’ouïe, bien plus que les mains, promet-il. Pour moi, jouer est beaucoup moins agréable qu’écouter de la musique. Le plus important, pour les enfants qui l’étudient, c’est d’apprendre à l’aimer. Au moment où ce n’est plus agréable, cela devient inutile. Le meilleur résultat de l’étude du piano, c’est un enfant qui aime la musique. Donc je peux être fatigué après un vol, ne pas avoir envie de m’entraîner ou de répéter, cela ne change pas mon amour pour elle. Dans l’avion ou le train, j’en écoute toujours. Et perdre cela serait bien plus effrayant que de ne plus pouvoir pratiquer. Jouer est amusant, mais il y aura toujours quelqu’un d’autre pour le faire.»
Informations: Week-end musical de Pully, du 30 avril au 3 mai 2026, entrée libre à tous les concerts, wempully.ch
Cet article a été publié initialement dans le n°09 de «L'illustré», paru en kiosque le 26 février 2026.
Cet article a été publié initialement dans le n°09 de «L'illustré», paru en kiosque le 26 février 2026.