Depuis qu’il s’est temporairement réinstallé à Paris pour les répétitions intensives de sa nouvelle aventure, Gjon Muharremaj – l’homme derrière Gjon’s Tears – vit dans une temporalité qui n’appartient qu’aux artistes en création. Une bulle si hermétique qu’il en a oublié de faire relever son courrier en Suisse.
Résultat: quelques rappels et un téléphone mi-inquiet, miamusé de sa mère: «Mais ils vont te mettre en prison!» Heureusement pour le chanteur, seul son personnage, Edmond Dantès, finit derrière les barreaux du château d’If. Pour le Gruérien, le passage par cette fictive «case prison» est au contraire un envol, une métamorphose solide qui le voit aujourd’hui endosser le costume mythique du comte de Monte-Cristo dans une comédie musicale adaptée du célèbre roman d’Alexandre Dumas.
Cette dernière vient d’être lancée sur la grande scène du Dôme de Paris, avant une tournée qui passera par l’Arena de Genève le 14 juin prochain. Un show qui mêle virtuosité, émotion et une belle énergie. «Les trois ingrédients d’une comédie musicale réussie», selon Gjon’s Tears.
L’évidence Edmond Dantès
Tout a démarré l’an dernier, par un appel de Romann Nakache, l’un des producteurs et le directeur musical de cette aventure: il cherchait son Edmond Dantès et avait Gjon’s Tears en tête depuis sa très belle troisième place au Concours Eurovision en 2021. Une audition est organisée dans la foulée et dure exceptionnellement près de neuf heures.
Une journée durant laquelle le chanteur va tester ses limites en jouant la comédie et en dansant, faire de la musique, rire et échanger avec l’équipe artistique. Le verdict tombe tout de suite: Edmond Dantès, c’est lui! Ce qui a fait la différence? Sa capacité à être à la fois un interprète doté d’une voix en or et un créateur. Pour la première fois dans le milieu de la comédie musicale, on a demandé au premier rôle de participer à l’écriture et à la composition de certaines chansons.
«Dans ce métier, il faut accepter chaque défaite, chaque victoire et les vivre pleinement aussi. La considération qu’ils ont eue de mes envies artistiques a donc été très gratifiante», confie le chanteur. Ainsi, c’est lui qui a suggéré d’aller chercher les producteurs de Zaho de Sagazan pour insuffler un son électronique organique, loin des textures synthétiques habituelles.
C’est lui encore qui convainc de changer l’affiche pour y faire figurer sa partenaire, Philippine Lavrey (Mercédès). Car pour Gjon’s Tears, Dantès ne survit que dans l’espoir de la revoir: «Ce n’est pas qu’une histoire de vengeance. S’il veut vraiment s’échapper de prison, s’il a si mal, c’est grâce à son amour pour cette femme. Et ça, c’est universel.»
Sortir de sa zone de confort
Pour Serge Postigo, le metteur en scène franco-québécois à qui l’on doit déjà une adaptation française des comédies musicales Mamma Mia! ou Mary Poppins notamment, le choix de Gjon a été une évidence. «C’est un interprète unique et j’ai tout de suite su que j’allais pouvoir en sortir quelque chose, souligne-t-il. Car jouer la comédie en parlant ou en chantant part du même endroit: la connexion à la vérité, à l’intention et à l’émotion. C’est juste le rendu qui diffère.» En le regardant travailler, Serge Postigo a aussi découvert chez Gjon’s Tears «un heureux mélange de rationalité et de sensibilité», ainsi qu’un courage exceptionnel. «Il a accepté de se mettre en danger et de sortir de sa zone de confort. Je l’admire pour ça. Les artistes qui perdurent sont ceux qui savent évoluer dans la recherche et le déséquilibre.»
Pour Gjon’s Tears, le défi de cette comédie musicale est immense, très physique et loin aussi des codes habituels de la scène pop. «Edmond est un personnage complexe, tout en nuances et sans exubérance. Et s’il prend finalement goût à la vengeance, ce n’est pas un sadique pour autant; il a juste été détruit, blessé et privé de son amour, relève le jeune homme. C’est un personnage terriblement humain. Et pour l’incarner, j’ai dû tout apprendre sur le tas, très vite: la comédie, la danse et le combat à l’épée. Pour maîtriser les rudiments de ce dernier, il faut trois semaines de préparation; j’ai eu quatre jours.»
Mais loin de s’en plaindre, il a juste travaillé d’arrache-pied, répété et répété encore, seul ou guidé par une formidable troupe peu avare de conseils. Serge Postigo en tête, mais aussi le chorégraphe Nicolas Huchard, qui a notamment fait danser Madonna et Lady Gaga, et tous ses partenaires de jeu, qu’ils soient chanteurs ou danseurs.
Grâce à eux, grâce aussi à sa ténacité, il va pouvoir monter sur la scène immense du Dôme de Paris avec fierté. Et avec une pensée pour son cher grand-père, disparu en décembre dernier. «Il devait venir me voir depuis le Canada. Son départ a créé un grand vide dans ma vie. C’est lui qui a nourri mon envie de chanter. Il m’a fait comprendre le pouvoir de ma voix, l’impact émotionnel qu’elle peut générer sur l’autre et c’est de ses larmes que provient mon nom. Il a aussi été mon premier manager lorsque j’étais enfant», confie Gjon’s Tears.
Une thérapie par le piano
Ce rôle est arrivé après une période de mue nécessaire. En 2023, le chanteur sortait son premier album, The Game. Un disque salué par la critique, mais qui a également été son école de la douleur face à une industrie musicale impitoyable. «J’aurais aussi dû avoir plus de recul sur mon travail, mais avec cet épisode j’ai beaucoup appris de mes erreurs artistiques, j’ai grandi», confie-t-il avec humilité.
Seulement, entre les innombrables promesses non tenues, la dureté des gens, les injustices difficiles à digérer et les frustrations liées aux marchés internationaux, le jeune homme a frôlé la rupture; il est alors revenu en Suisse pour récupérer. «Je n’avais plus la force de rien. J’ai donc tout arrêté et il m’a encore fallu plus d’une année pour me remettre.» C’est le silence des montagnes et la proximité des lacs qui l’ont soigné. «La Suisse, c’est la sérénité absolue. Je comprends pourquoi David Bowie ou Tina Turner se sont installés ici.»
Pendant cette pause, Gjon’s Tears a presque renoncé à la musique. Jusqu’à ce qu’une amie lui demande simplement: «Qu’est-ce qui t’a vraiment donné envie de te lancer?» La réponse fuse: le piano. Le chanteur s’est alors offert un instrument d’exception, un Sauter, fabriqué avec du bois choisi sur les versants ombragés des montagnes pour une vibration plus pure et régulière. «J’ai recommencé à jouer et l’envie de chanter est revenue quelques mois plus tard...»
Puis est venue l’aventure américaine avec le label Nvak et la sortie d’un nouveau single, Set Me Free. L’Amérique n’a jamais été son rêve, mais cela lui a permis d’apprendre en côtoyant des équipes prestigieuses, plus féminines aussi – comme celles qui entourent Rosa Linn, dont le tube Snap a dépassé le milliard de streams – afin d’avoir une vision différente de ce métier et d’en comprendre tous les codes, notamment l’importance du marketing. «Là-bas, l’expérience client est nickel, mais il m’a tout de même manqué un peu d’imperfection humaine», reconnaît-il. Cette escapade outre-Atlantique a donc achevé de forger un peu plus son armure.
Un graal nommé Royal Albert Hall
Aujourd’hui, Gjon Muharremaj ne court plus derrière des chimères. «La musique n’a aucun plan de construction. C’est juste un énorme puzzle où il est impossible d’avoir les mêmes pièces que quelqu’un d’autre. C’est à chacun de trouver les siennes et de s’y préparer pour assurer ses arrières.»
C’est ainsi qu’il se doit de déjà songer à l’après-Monte-Cristo, même si c’est encore très loin, et d’imaginer une identité pour son deuxième album, qu’il rêve «plus sale et organique, peut-être plus acoustique et expérimental aussi», inspiré par les voix de Radiohead ou de James Blake. «Je ne sais plus qui a dit: «Le premier album est une étoile dans le ciel. Le deuxième te donne une direction, si tu les relies. Le troisième crée une forme et définit l’espace dans lequel tu te balades.» Voilà ce dont je rêve.»
Mais, désormais, l’artiste lorgne aussi vers le théâtre, car il «aime les planches» depuis toujours. Tout comme le cinéma qui le fascine. «C’est le seul endroit où je peux vraiment rêver parce que je ne connais pas l’envers du décor, contrairement à l’industrie musicale dans laquelle j’ai perdu mon innocence.» Il n’empêche que la musique reste sa priorité lorsqu’on lui demande quelle est son envie la plus profonde. Il ne voit qu’une salle, une seule. «Le Royal Albert Hall. Le jour où je chante là-bas, j’aurai réussi ma vie.»
En attendant, Gjon Muharremaj est Edmond Dantès. Un homme qui survit pour se venger, mais qui ne vit que pour aimer. Un rôle en miroir pour cet artiste gruérien qui a appris que la plus belle des revanches, c’est de rester fidèle à son piano, à sa voix et à cette flamme qui, après avoir vacillé, brûle en lui aujourd’hui plus fort que jamais. Sur la vaste scène, anobli, le petit garçon qui chantait pour son grand-père est devenu comte, mais il a gardé l’essentiel: ce pouvoir de générer, en une note, une émotion qui ne s’oublie pas.
Cet article a été publié initialement dans le n°05 de «L'illustré», paru en kiosque le 29 janvier 2026.
Cet article a été publié initialement dans le n°05 de «L'illustré», paru en kiosque le 29 janvier 2026.