A l'issue des élections de mi-mandat de ce 3 novembre, une véritable vague bleue a déferlé sur les Etats-Unis: les démocrates ont repris le contrôle du Sénat et de la Chambre des représentants. Le nouveau Congrès à majorité démocrate n'entrera en fonction que le 3 janvier 2027.
Face à ces événements, Blick a contacté des personnalités suisses du milieu diplomatique ou travaillant avec les Etats-Unis. Du côté des défenseurs de l'environnement et des droits humains, la satisfaction est sans ambiguïté: «Les Américains ont envoyé un message clair: la démocratie et l'état de droit comptent», réagit Dorothee Baumann-Pauly, qui dirige à la fois le Centre de business et droits humains de l'Université de Genève, et celui de la Stern School of Business de New York.
«L'issue des élections permet aux démocrates de mettre l'administration Trump face à ses responsabilités et de lui demander des comptes, ajoute la docteure en éthique des affaires. C'est une belle journée pour quiconque oeuvre à la défense et à l'avancement des droits humains.»
Peu d'effets anticipés sur la politique étrangère
Du côté des personnalités suisses issues de la diplomatie et du monde des affaires, une certaine désillusion se fait sentir face aux deux grands partis américains. A l'exemple de l'ex-ambassadeur suisse Georges Martin, qui a effectué près de 40 ans de carrière diplomatique.
«S'agissant de la politique étrangère américaine, elle ne changera pas fondamentalement, estime l'ancien haut fonctionnaire du DFAE. Le président américain peut s’opposer aux initiatives des Chambres (véto, refus de mettre en œuvre une décision, sécurité nationale invoquée). Il n’a pas besoin de déclarer la guerre pour bombarder».
Sur le plan de la politique interne aux Etats-Unis, «ce sera une empoignade générale entre les vainqueurs et un président atrabilaire et revanchard», prédit Georges Martin. Reste que la nouvelle majorité pourra aussi imposer des compromis et infléchir certaines orientations internationales, notamment en matière de financement militaire, d'alliances et d'aide extérieure.
Un vote contre l'administration en place
Mais l'ex-ambassadeur Jean-Daniel Ruch n'attend pas non plus de bouleversements notables. «Donald Trump pourra continuer à faire le bully, mais le Congrès pourra lui mettre des bâtons dans les roues, sans toutefois disposer de la majorité des deux tiers nécessaire au Sénat pour le destituer».
L'ancien ambassadeur suisse, qui a été en poste en Israël, en Turquie et dans les Balkans, entrevoit des perspectives d'apaisement entre les Etats-Unis, l'Ukraine et la Russie, et, dans une moindre mesure, avec l'Iran. «Peut-être Donald Trump s'attachera-t-il enfin à mériter le prix Infantino pour la paix?», ironise-t-il.
Tonalité sobre aussi du côté de l'homme d'affaires suisse André Kudelski. Le patron du groupe technologique de Cheseaux-sur-Lausanne, leader mondial dans la cybersécurité, connaît bien les États-Unis. Depuis 2016, il a implanté le deuxième siège mondial du groupe Kudelski à Phoenix, en Arizona, où il passe les deux-tiers de son temps. «Cette victoire démocrate est dans l'ordre des choses, estime l'entrepreneur. Historiquement, lors des élections de mi-mandat, le parti au pouvoir perd généralement des sièges».
De son point de vue, «les électeurs n'ont pas nécessairement voté pour les démocrates, mais contre l'administration en place». Le plus important à ses yeux? D'éviter les positions extrêmes dans les deux camps. «C'est l'équilibre qui compte, car il aura le mérite d'inciter les partis à davantage collaborer, et c'est cela qui est souhaitable. Nous aurions besoin de plus de voix raisonnables, tant chez les démocrates que chez les républicains».
Une alternance qui n'en est pas vraiment une
Ces derniers jours en Arizona, André Kudelski a remarqué combien la mobilisation était massive pour inciter les électeurs à voter. «Dans un Etat comme l'Arizona, les courriers, SMS et e-mails et les activités sur les réseaux sociaux se sont multipliés, témoigne-t-il. C'était frappant dans les États pivots comme celui-ci, où les moyens déployés ont été impressionnants.»
Si bien que, face à cette victoire démocrate écrasante, André Kudelski ne se réjouit pas des poussées dans un sens ou dans l'autre, mais préfère raisonner en termes d'équilibre. «C'est dans les configurations qui obligent les personnes raisonnables des deux partis à collaborer que les meilleures solutions émergent».
En 2016, André Kudelski avait prédit dans le magazine «Bilan» que l'élection de Donald Trump allait «changer de façon importante les règles entre l’Amérique et le reste du monde, et par ricochet, entre l'Amérique et la Suisse.»
Du côté des financiers, le gestionnaire de fortune Jean-Pierre Diserens, qui vit entre Genève et New York, est encore moins impressionné. «Pour moi, les USA ont pratiquement un système de parti unique. Face à tout ce qu'a fait Trump, qu'ont fait les démocrates? Nous n'avons pas vu d'action particulière de leur côté». Pour Jean-Pierre Diserens, une opposition reste à créer aux Etats-Unis.
Une opposition stopperait l'expansion militaire
«Une véritable opposition proposerait une collaboration avec les autres puissances mondiales, estime le conseiller en placements, et fermerait les 400-500 bases américaines à l'étranger afin d'économiser sur le budget militaire. C'est ce que Trump avait promis. Or le budget militaire est passé de 1000 à 1500 milliards de dollars, ce qui est une folie. Un parti qui réussirait à faire comprendre au citoyen moyen que les USA peuvent réduire leur endettement absurde en se concentrant sur leurs problèmes domestiques, aurait une chance de gagner, qu'il soit chez les démocrates, les républicains, ou ailleurs.»
Pour André Kudelski, l'espoir, désormais, serait que les tensions internationales s'apaisent. «Mais rien ne garantit une accalmie. Car les nouveaux équilibres issus de ces élections auront surtout un impact sur la politique interne».