Manuel Tornare hausse le ton
«La Poste doit réengager immédiatement le facteur licencié»

Manuel Tornare, ancien maire de Genève et ex-conseiller national socialiste, rejoint les voix qui demandent la réintégration de Jean-Daniel Taverney, le facteur de Vevey licencié notamment pour avoir livré des colis jusque dans les étages. Entretien exclusif.
1/2
Manuel Tornare, cet infatigable militant, nous donne rendez-vous devant la poste de Saint-Jean, pour laquelle il s’était battu.
Photo: © Fred Merz | lundi13
Antoine Hürlimann - Responsable de l'actualité L'illustré
Antoine Hürlimann
L'Illustré

Le licenciement du facteur actif à Vevey Jean-Daniel Taverney, âgé de 59 ans, notamment parce qu’il montait les colis dans les étages, a provoqué un tollé national. Face à la pression, la direction de La Poste suisse a indiqué qu’elle réexaminait son dossier. Le témoignage de cet employé fort de 42 années de service, publié dans «24 heures», a poussé les socialistes vaudois Pierre-Yves Maillard et Benoît Gaillard à demander des comptes au Conseil fédéral.

A ces voix s’ajoute désormais celle de Manuel Tornare, ancien maire de Genève et ex-conseiller national. Dans un entretien exclusif, cette figure centrale du Parti socialiste genevois des années 2000 appelle sans détour La Poste à réengager Jean-Daniel Taverney et remonte les bretelles de son ancien camarade Christian Levrat, actuel président du conseil d’administration du géant jaune. Une interview sans langue de bois.

Manuel Tornare, comment réagissez-vous au licenciement du facteur de Vevey?
Je trouve cela scandaleux. Mais surtout très bête. Bien sûr, il existe des employés qui dysfonctionnent, qui ne respectent pas leur cahier des charges ou qui commettent des fautes. Lui est un employé trop modèle. Un employeur doit aussi savoir faire preuve de discernement. On aurait dû le convoquer, discuter avec lui, comprendre sa démarche. Au lieu de cela, on le licencie.

«
A l’époque, même des élus radicaux défendaient un Etat fort et des services publics forts
»

Pourquoi cela vous choque-t-il autant?
Parce qu’on parle d’un homme qui compte 42 ans de service et qui approche de la retraite. Cela devrait peser dans la balance. Quand on traite ainsi un collaborateur après une telle carrière, cela dit quelque chose de l’employeur.

Que dit précisément cette affaire de La Poste?
Elle dit beaucoup de choses. Depuis des années, j’ai le sentiment que le service public est démantelé petit à petit, de manière sournoise. Je l’ai observé pendant mes huit années au Conseil national.

Vous pensez que ce phénomène dépasse le cas de La Poste?
Oui. Regardez ce qui se passe dans plusieurs grandes institutions publiques. La logique de rentabilité prend progressivement le dessus sur la mission de service public. Cela m’inquiète.

Vous citez pourtant un contre-exemple.
Oui, les CFF. A mes yeux, ils continuent à défendre une certaine idée du service public. Ils maintiennent des lignes qui ne sont pas forcément rentables parce qu’elles remplissent une fonction essentielle pour la population.

La rentabilité ne devrait donc pas être le critère principal?
Non. Lorsque les lignes ferroviaires privées ont été reprises au début du XXe siècle, l’objectif n’était pas de maximiser les bénéfices. Il s’agissait de desservir l’ensemble du territoire. Certaines lignes étaient déjà déficitaires, mais on considérait qu’elles étaient nécessaires.

Cette vision a-t-elle disparu?
En partie. A l’époque, même des élus radicaux défendaient un Etat fort et des services publics forts. Ils comprenaient qu’un pays ne pouvait pas être géré comme une simple entreprise.

Faites-vous un lien direct avec le licenciement du facteur?
Oui. Parce que, au fond, cet homme a été sanctionné pour avoir privilégié l’humain plutôt que le règlement.

Pourtant, il a désobéi à certaines consignes.
Oui. Mais quand des directives deviennent absurdes, il faut parfois faire preuve de bon sens. Si une personne âgée habite au cinquième étage sans ascenseur et que vous lui montez un colis, ce n’est pas un abus. C’est simplement du bon sens.

La Poste manque-t-elle aujourd’hui de ce bon sens?
Clairement. On applique parfois les règles sans réfléchir à leur finalité. Or le service public n’est pas censé fonctionner comme une machine aveugle.

«
Le facteur est parfois l’une des dernières présences régulières: il participe à la cohésion sociale
»

Vous insistez beaucoup sur le rôle du facteur.
Parce qu’il est essentiel. On réduit souvent le facteur à quelqu’un qui distribue du courrier ou des colis. C’est faux.

Pourquoi?
Parce qu’il joue un rôle social. Dans les villages, dans les quartiers, dans les régions de montagne, il connaît les habitants. Il remarque lorsqu’une personne âgée ne relève plus son courrier. Il voit quand quelque chose ne va pas. Le facteur est parfois l’une des dernières présences régulières. Il participe à la cohésion sociale.

Vous allez même jusqu’à comparer ce rôle à celui qu’exerçaient autrefois les curés ou les pasteurs.
Oui. Dans les romans de Ramuz, on voit très bien ce rôle social joué autrefois par certaines figures locales. Aujourd’hui, beaucoup de ces repères ont disparu. Les facteurs font partie de ceux qui maintiennent encore du lien.

La fermeture des offices de poste participe aussi à cette évolution?
Evidemment. Une poste n’est pas seulement un guichet. C’est un lieu de rencontre. C’est un lieu où l’on échange. C’est un lieu où l’on existe encore dans un monde de plus en plus numérique.

Vous avez vous-même mené un combat pour sauver une poste.
Oui, la poste de Saint-Jean à Genève. C’était à la fin des années 1990.

Pourquoi cet épisode vous a-t-il marqué?
Parce qu’il a montré à quel point ces lieux comptent pour les gens. Nous organisions des réunions mensuelles dans la maison de quartier. Il y avait régulièrement une centaine de personnes

Qui portait cette mobilisation?
Une femme extraordinaire, Madame Jacqueline Meng. Une véritable figure du quartier. Une combattante aujourd’hui décédée. Sans elle, nous n’aurions probablement jamais gagné.

Les habitants étaient à ce point attachés à leur bureau de poste?
Oui. J’ai vu des gens pleurer. Certains trouvaient cela exagéré, moi pas. Ils ne défendaient pas seulement un service administratif. Ils défendaient un lieu de vie.

«
Les habitudes changent, mais cela ne signifie pas que le service public doit disparaître
»

Vous êtes allé jusqu’au Conseil fédéral.
Oui. J’ai alerté Berne. J’ai téléphoné à Moritz Leuenberger, alors conseiller fédéral. Il a eu l’élégance de venir sur place. Cela montre bien que cette question dépassait largement un simple bureau de poste de quartier.

Cette mobilisation a finalement payé. Est-ce une leçon?
Oui. La poste a été sauvée. C’est devenu un symbole d’engagement citoyen. Cela prouve qu’il existe encore un attachement profond au service public.

Vous voyez un parallèle avec l’affaire du facteur de Vevey?
Tout à fait. Dans les deux cas, on oublie la dimension humaine du service public.

La Poste répond souvent que le volume du courrier diminue.
C’est vrai. On envoie moins de lettres qu’autrefois. Et alors?

Cet argument ne vous convainc pas?
Il n’y a jamais eu autant de colis. Regardez le commerce en ligne. Regardez Amazon, Temu et tous les autres. Les volumes sont gigantesques. Ces acteurs brassent des milliards de francs.

Jugez-vous que La Poste pourrait mieux valoriser cette activité?
Oui. On ne peut pas simplement répéter que le courrier baisse sans regarder l’ensemble du tableau. Les habitudes changent, mais cela ne signifie pas que le service public doit disparaître.

Le député de l’Union démocratique du centre (UDC) valaisan Jérôme Desmeules affirme sur les réseaux sociaux que La Poste n’a jamais été aussi immorale que depuis qu’elle est présidée par l’ancien cador socialiste Christian Levrat. Cette pique vous fait-elle bondir?
La formule est polémique. Mais je dois reconnaître une profonde déception à l’égard de Christian Levrat.

Pourquoi?
Parce que j’ai beaucoup apprécié le président du Parti socialiste qu’il était. C’était un excellent parlementaire, un grand stratège. J’avais beaucoup d’estime pour lui.

Vous pensez qu’il a retourné sa veste?
Je ne veux pas lui faire de procès d’intention. Mais je constate un décalage. Je suis socialiste depuis l’âge de 15 ans. Quand des responsables socialistes donnent le sentiment d’abandonner certaines valeurs une fois arrivés à des postes de pouvoir, cela me rend malheureux.

«
Christian Levrat doit se réveiller et se rappeler celui qu’il fut
»

Y a-t-il d’autres camarades que vous admirez encore?
Oui. Il y a bien sûr Mathias Reynard, qui est comme un fils pour moi. Il est brillant et totalement intègre. C’est l’espoir du Valais. Je pense aussi à Pierre-Yves Maillard. Il est resté fidèle à ses convictions. A mes yeux, c’est l’un des meilleurs politiciens du pays. On sait ce qu’il pense et il continue à le défendre.

Lui et le conseiller national socialiste Benoît Gaillard demandent aujourd’hui des explications au Conseil fédéral concernant le licenciement du facteur.
Ils ont raison. Cette affaire dépasse largement le cas d’un seul facteur. Elle pose une question fondamentale: qu’attend-on encore de notre service public? Christian Levrat doit se réveiller et se rappeler celui qu’il fut.

Que devrait faire La Poste maintenant?
Réengager immédiatement ce facteur.

Sans ambiguïté?
Sans aucune ambiguïté. On discute avec lui, on reconnaît l’erreur et on tourne la page. Parce que, au fond, cet homme a compris ce que devait être La Poste. Monter dans les étages, cela lui coûtait quelques secondes supplémentaires dans sa tournée. Ce n’était pas un privilège. Ce n’était pas un abus. C’était simplement de l’humanité.

Vous vivez non loin de la frontière avec la France. Cela pèse-t-il dans votre jugement?
Regardez ce qui se passe dans certaines campagnes françaises où l’on a fermé les postes, les commerces et les petits hôpitaux. On crée des déserts. Les services publics sont indispensables à la cohésion sociale, à la cohésion territoriale et à la démocratie. Dans un pays riche comme la Suisse, on ne devrait jamais l’oublier.

Un article de «L'illustré» n°26

Cet article a été publié initialement dans le n°26 de «L'illustré», paru en kiosque le 25 juin 2026.

Cet article a été publié initialement dans le n°26 de «L'illustré», paru en kiosque le 25 juin 2026.

Articles les plus lus