Certains mensonges deviennent-ils si tentaculaires qu'on finit par s'y empêtrer soi-même? Fin mars, «24 Heures» démasquait le «faux pompier» de Crans-Montana, un jeune homme s'étant fait passer pour un secouriste intervenu dans le bar «Le Constellation», le soir de l'incendie. Durant des semaines, il se rapproche de plusieurs familles de victimes, leur apportant soutien et bienveillance. Or, à l'aube d'un concert d'hommage, il est percé à jour et contraint de tout révéler.
Ainsi qu'il l'a admis auprès de nos confrères, le jeune homme vivait une «période compliquée» faite de tensions familiales, et explique que son cerveau «a pété un plomb». Selon ses dires, il ne s'attendait pas à ce que l'histoire «prenne une telle ampleur».
Le «faux pompier» n'est pas un cas isolé
Le phénomène n'est pas inédit. Dans le sillage d'autres drames collectifs, il est souvent arrivé que des individus bâtissent un scénario mensonger détaillé pour s'inclure dans la tragédie, en se faisant passer pour des sauveurs ou des victimes. C'est notamment le cas d'une jeune femme ayant prétendu avoir réussi à fuir les attentats du 13 novembre 2015, au Bataclan de Paris, afin de toucher des dédommagements. Ou encore d'Alicia Esteve Head (mieux connue sous le nom de Tadia Head), Américaine ayant affirmé être une survivante du 11 septembre 2001: expliquant que son fiancé avait perdu la vie dans l'attaque des tours jumelles, elle était allée jusqu'à présider un réseau de victimes, se plongeant corps et âme dans son mensonge. Un thriller psychologique intitulé «The Woman who wasn't there» lui a été consacré en 2012. On peut également citer la New-Yorkaise ayant présenté de faux certificats médicaux suite à des blessures qu'elle déclarait avoir subi lors du double attentat du marathon 2013 de Boston. Que de mensonges, relayés par la presse internationale.
Ce comportement évoque d'emblée la mythomanie, ou encore le «trouble factice imposé à soi-même», ou encore le «syndrome de Munchausen», que le Manuel MSD décrit comme la falsification de symptômes physiques ou psychologiques sans motivation externe évidente: «Les symptômes peuvent être aïgus, dramatiques, et convaincants, précise l'ouvrage. La cause n'est pas connue, bien que le stress et un trouble sévère de la personnalité, le plus souvent, un trouble de personnalité limite, semblent souvent en cause.»
Mais il est impossible d'expliquer tous les cas cités plus haut par un seul trouble, sans oublier que le syndrome de Munchausen s'applique surtout à des personnes prétendant d'être atteintes d'une maladie physique. Le cas du «faux pompier» est donc bien plus compliqué que cela.
Pas forcément d'intentions malveillantes
Pour la psychologue FSP Sarah Bezençon, ce type de comportement répond souvent à un besoin intense d’appartenance et de reconnaissance. «Dans ce type de situation, certaines personnes peuvent ressentir un besoin très fort de faire partie du groupe, surtout quand les émotions sont intenses, pointe-t-elle. Le drame offre 'l’opportunité' d’entrer dans une communauté qui s’est très rapidement soudée autour de l’événement dramatique, où les différents acteurs sont clairement identifiés, et au travers desquels une personne en fragilité identitaire peut chercher à être vue et reconnue.» En effet, pour la psychologue, ce contexte très spécifique peut servir de catalyseur au mensonge chez des personnes psychiquement vulnérables.
L'objectif, qu'il soit conscient ou inconscient, est donc de s'inventer un rôle pour entrer dans un cercle qui permettra de se sentir valorisé ou de combler un sentiment de vide et d'isolement. «La personne n’a pas forcément d’intentions malveillantes, ajoute notre experte. Il s’agit plutôt d’une tentative très maladroite de nourrir un sentiment d’appartenance.»
Les frontières entre le réel et le mensonge sont floues
A force d'entretenir son récit, la personne concernée peut-elle finir par y croire elle-même? Plus ou moins, répond Sarah Bezençon: «Elle peut effectivement s’immerger très intensément dans son mensonge, au point que la frontière entre ce qui est vrai et ce qui est imaginé devient floue, analyse-t-elle. Mais cela ne devient pas forcément une conviction délirante, dans la mesure où la personne reste consciente qu'il ne s'agit pas de la vérité et qu'elle choisit de fuir une réalité trop difficile à supporter.»
Ainsi ne s'agit-il pas forcément d'une pathologie, mais plutôt d'un signe d'une grande fragilité individuelle: «On retrouve souvent des comportements mythomaniaques chez des individus atteints de troubles de la personnalité, comme des profils borderline, narcissique ou histrionique, et dans divers troubles psychiatriques, liste notre intervenante. Bien souvent, cela se joue au niveau du besoin d’attention, d’une difficulté à se sentir exister, ou d’un parcours de vie marqué par des carences affectives.»
Un sentiment de trahison pour les personnes impliquées
Pour les personnes qui ont cru au mensonge, parfois pendant de longues périodes, la découverte peut s'avérer brutale et douloureuse: «Elles peuvent se sentir trahies, car la relation s’est construite dans un moment très intime et de grande vulnérabilité, poursuit notre experte. La découverte du mensonge peut représenter un choc supplémentaire, venant s’ajouter à une douleur déjà très intense liée au drame vécu.»
Sarah Bezençon précise que cela peut susciter de la colère, de l’incompréhension, mais aussi un sentiment de doute envers soi-même et les autres: «On peut se demander comment on a pu se laisser convaincre et comment on pourra, un jour, refaire confiance à quelqu'un, explique-t-elle. Pour certains, cela ajoute une souffrance supplémentaire. Et en fonction des personnalités de chacun et du type de liens qui ont été noués, les réactions seront différentes, allant du ressentiment au pardon.»