En bref
- L'incendie du bar «Le Constellation» à Crans-Montana a fait 41 morts et 115 blessés le 1er janvier 2026.
- Mousse interdite, travaux illégaux et contrôles ont failli.
- Les Moretti répondent désormais d'homicide et d'incendie par négligence.
Près de 10 mois après la catastrophe qui a secoué la commune de Crans-Montana, l'enquête sur l'incendie du bar «Le Constellation» bat son plein. Les investigations qui se sont concentrées sur les tenanciers du lieu, le couple Moretti, ainsi que sur les autorités locales, ont permis jusqu'ici de soulever de nombreux manquements, notamment au niveau des contrôles effectués sur l'établissement. «Le Matin dimanche» a compilé cette série d'échecs.
Voici une liste de 8 contrôles ratés, entre mensonges et défaillances, qui ont mené au terrible incendie du Nouvel An 2026, qui a fait 41 morts, dont 21 mineurs, et 115 blessés:
Le passif judiciaire de Jacques Moretti
Au coeur des accusations sur le feu qui a ravagé «Le Constellation» se trouvent deux acteurs clés: les tenanciers du bar, Jacques et Jessica Moretti. Lorsque le couple présente sa candidature pour reprendre l'un des bars centraux de Crans-Montana en 2015, son dossier paraît béton. Un CV impeccable, des années d'expérience dans le milieu, un projet qui tient la route et... un casier judiciaire «vierge». Déjà, une première faille.
Derrière la présentation d'un «bar à vins et bières du monde» haut de gamme et cozy au sous-sol (qui finira par devenir un bar festif fréquenté par des jeunes, souvent mineurs), Jacques Moretti cache un passif judiciaire. Dans l'extrait du casier judiciaire demandé par la loi valaisanne, ne sont pas mentionnées ses deux condamnations pour «proxénétisme aggravé» et fraudes aux aides au logement, en 2008 et 2010 en France. Selon la loi française, ces peines de douze et quatre mois de prison ne sont pas assez graves pour être apposées dans le document de référence. La Commune de Chermignon délivre l’autorisation d’exploiter aux Moretti le 26 août 2015.
Les rénovations sans permis
Rapidement, Jessica et Jacques Moretti lancent d'importantes rénovations du bar. En Valais, tant que la structure du bâtiment n'est pas touchée, les travaux d'aménagement intérieurs ne font pas systématiquement l'objet d'une demande d'autorisation. Pourtant, une nouvelle porte est percée dans un mur porteur entre la cave de l'immeuble et le sous-sol du bar.
Malgré l'ampleur des travaux, les autorités communales ne demandent aucun permis de construire ni contrôle anti-incendie. Les plans du bar, qui auraient dû être remis à la Commune à la fin des travaux, n'ont jamais été transmis.
En parallèle, le couple fait poser une mousse antibruit dans le sous-sol du bar, commandée en Allemagne. Or, l'utilisation de ce matériau dans un établissement public est interdite en Suisse. Il brûle très rapidement, fait des «gouttes enflammées» et produit énormément de fumée. Selon l'enquête, la mousse antibruit est l'élément clé à l'origine du départ de feu qui a détruit le Constellation le 1er janvier 2026.
La véranda
En plus de ces travaux, le couple Moretti fait installer une véranda vitrée devant l'entrée du bar. Cette structure est, elle, soumise à une demande d'autorisation de la part des autorités. Le projet reçoit un premier préavis positif, mais soumis à certaines conditions. Une porte au rez-de-chaussée doit être considérée comme issue de secours et les portes de la véranda doivent s'ouvrir dans le sens de la fuite, vers l'extérieur.
Mais les plans complets demandés n'ont jamais été transmis à la Commune ni à l'Office cantonal du feu. En fin de travaux, le chargé de sécurité s'intéresse uniquement à la véranda. Les autorités décident de faire porter la responsabilité de la sécurité anti-incendie du bar sur les épaules du nouveau tenancier, Jacques Moretti qui se porte garant et «responsable de l'assurance qualité», impliquant des connaissances pointues en matière de protection incendie. «Je ne savais pas et je n’avais pas vérifié s’il avait des connaissances en la matière», a précisé le chargé de sécurité de Chermignon.
10 ans plus tard, la véranda s'est avérée être un piège mortel lors de l'incendie du «Constellation». La porte séparant le bar de la véranda, à moitié fermée, s'ouvrait vers l'intérieur. La porte latérale censée être l'issue de secours était verrouillée. Les flammes sont alors remontées du sous-sol, brûlant les clients coincés devant la porte.
Les autorités
Depuis l'inauguration du bar en décembre 2015, de nombreux membres des autorités communales se succèdent pour visiter «Le Constellation». Jusqu'à l'incendie de janvier 2026, aucun d'entre eux (dont le président et le vice-président) n'a soulevé le danger potentiel de la mousse acoustique apparente au plafond.
Les responsables assurent ignorer que des bougies d'artifice étaient utilisées lors des soirées du «Constellation». Des vidéos promotionnelles datant de 2020 montrent pourtant des employés du bar porter des bouteilles ornées de ces bougies, à proximité de la mousse.
Le fumoir
En 2017, le couple Moretti inaugure un «cigar lounge». Un fumoir partiellement creusé dans la roche au fond du sous-sol.
Un policier municipal intervient et demande à la personne en charge du dossier au sein de la Commune si le fumoir a été déclaré et s'il est aux normes. Le fonctionnaire communal promet une inspection. Une mise à l'enquête est demandée, mais une fois de plus, la demande reste sans réponse. Jacques Moretti assure au propriétaire des lieux qu'il a finalement «abandonné l'idée du fumoir» et qu'il utilisait le lieu comme un local de dépôt.
Le propriétaire le croit sur parole. Or, lors de l'incendie du «Constellation», au moins deux clients se trouvaient à l'intérieur du fumoir ouvert. Le fonctionnaire en charge du dossier avoue avoir «oublié» le suivi.
Les inspections
La première inspection anti-incendie du «Constellation» a lieu en janvier 2018. Tous les établissements publics du Valais doivent en subir une, de manière périodique.
La cage d'escalier en bois qui sert de sortie de secours, les couvertures d'extinction d'urgence manquantes, le fumoir ainsi que le personnel non formé aux normes anti-incendie font partie des éléments déficients. La mousse n'est pas mentionnée dans le dossier. Pourtant, le préavis pour la poursuite de l’exploitation du bar est positif. Selon le chargé de sécurité, aucun de ces points ne présentait un danger «imminent».
Une seconde visite est effectuée en 2019. Les éléments non conformes sont les mêmes, tout comme les correctifs exigés. A nouveau, le préavis d'exploitation est positif. Aucune autre inspection n'a été effectuée jusqu'au 1er janvier 2026.
Les contrôles manqués
Après la fusion en 2017 de Chermignon avec les communes voisines qui forment l'actuel Crans-Montana, un seul chargé de sécurité est engagé pour contrôler des centaines de bars, restaurants et immeubles. Les dossiers ne sont pas numérisés. Malgré les demandes répétées de renfort et les appels à l'aide, les retards s'accumulent, la tâche s'alourdit. Un chargé de sécurité tire la sonnette d'alarme, un autre démissionne. Crans-Montana accumule un déficit légal de 1273 visites non effectuées en trois ans.
Les formations inadaptées
Le danger ignoré par les différents inspecteurs communaux s'expliquerait par une défaillance des formations professionnelles. En 2017, le chargé de sécurité engagé à 100% est un ancien bûcheron et pompier bénévole, payé environ 9000 francs par mois par la Commune de Crans-Montana. Considéré comme «pointilleux et attentif», il n'a pas anticipé le danger que représentait la mousse, qui a pourtant provoqué des incendies mortels faisant des centaines de victimes à l'étranger.
Avancées de l'enquête
Dix mois après la catastrophe, le couple Moretti doit désormais répondre d'homicide par négligence, lésions corporelles par négligence et incendie par négligence. Jessica Moretti doit également répondre de faux dans les titres. Son mari, Jacques Moretti, est lui en détention provisoire depuis août pour violences conjugales.