Le patron de MétéoSuisse sonne l'alerte climatique
«J'espère que cet été caniculaire sera un électrochoc pour la population»

Depuis cinq mois, l'Allemand Stefan Uhlenbrook dirige MétéoSuisse. Le spécialiste revient sur la nouvelle réalité des canicules, les défis des systèmes d'alerte et les importantes pressions budgétaires qui pèsent sur l'administration fédérale à Berne.
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Stefan Uhlenbrook est directeur de MétéoSuisse depuis le 1er février 2026.
Photo: Siggi Bucher
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Joschka Schaffner

Stefan Uhlenbrook, il fait plus chaud et plus sec que jamais. Votre prise de fonction constitue-t-elle elle aussi un baptême du feu?
J'ai eu cinq mois pour m'y préparer. Mon prédécesseur, Christof Appenzeller, m'a laissé une agence fédérale extrêmement solide. Sur les plans technique, scientifique et des infrastructures, elle figure probablement parmi les meilleures au monde. Nous traversons déjà la troisième vague de chaleur de l'année. Celle de la seconde moitié du mois de juin a même été historique. Plus généralement, nous observons que ces épisodes de chaleur deviennent toujours plus fréquents. Oui, les conditions sont effectivement extrêmes.

Ces événements extrêmes compliquent-ils le travail de MétéoSuisse? Ou est-ce «comme d’habitude»?
L'observation et la modélisation des phénomènes météorologiques font partie de notre travail quotidien. L'émission d'alertes constitue même notre mission principale. Cela dit, lorsque nous sommes confrontés à des épisodes météorologiques extrêmes comme ceux que nous connaissons actuellement, le niveau de stress augmente.

Avez-vous déjà dû faire face à une véritable épreuve de résistance depuis votre entrée en fonction?
Le 19 juin, nous avons été confrontés à un violent orage à Zurich, accompagné de précipitations intenses et de fortes rafales de vent. Dans ce type de situation, des prévisions très précises sont indispensables. Les délais pour émettre des alertes sont extrêmement courts, car les conditions évoluent très rapidement. Cela entraîne une pression supplémentaire.

Quelques jours après l'orage de Zurich, le météorologue Jörg Kachelmann a critiqué MétéoSuisse, estimant que les zones d'alerte étaient trop vastes et conduisaient à lancer des avertissements sur des périmètres excessivement étendus.
La Suisse compte 159 zones d'alerte, ce qui est déjà très détaillé au regard de la taille du pays. Bien sûr, si nous ne devions gérer que les orages, des zones plus petites seraient peut-être plus adaptées. Mais notre mission couvre l'ensemble des phénomènes météorologiques. Nous devons aussi prendre en compte les vents violents, les chutes de neige et d'autres risques liés à la météo. Par ailleurs, la Confédération, les cantons et les communes doivent être en mesure de gérer ces alertes.

Qu'est-ce que cela signifie?
Mettre en œuvre des mesures. Si les régions sont trop petites, les responsabilités ne sont plus clairement définies. Si on les agrandit trop, la population reçoit trop souvent des alertes sans que cela ne la concerne personnellement. C'est toujours un compromis.

La population est-elle capable d’interpréter correctement vos alertes?
Je tiens tout d’abord à préciser que nos alertes sont très précises: en cas d’intempéries, le taux de précision dépasse 86%. Quant à savoir si chaque individu réagit toujours de manière appropriée, c’est difficile à dire. Cela ne relève alors plus de notre contrôle. Nous émettons nos alertes en toute bonne foi, très rapidement et de manière fiable.

MétéoSuisse parvient-elle encore à atteindre le public?
De manière générale, nous avons de plus en plus de mal à capter l'attention de la population, en particulier celle des jeunes générations. Il s'agit d'une évolution de société. Lorsqu'il est question d'alertes liées à la neige ou aux tempêtes, la collaboration entre MétéoSuisse et les médias fonctionne toutefois très bien. Les réseaux sociaux jouent également un rôle croissant. Nous faisons notre maximum pour y être présents et y diffuser nos alertes. Par ailleurs, le Conseil fédéral souhaite introduire le «cell broadcasting», un système permettant d'alerter directement la population par SMS.

En matière d'alertes, l'Organisation météorologique mondiale (OMM) s'est fixé pour objectif de garantir des systèmes d'alerte précoce pour tous d'ici à la fin 2027. Où se situe la Suisse dans ce domaine?
La Suisse est considérée comme une référence en la matière. Nous sommes très avancés et nous apportons également notre expertise à l'international. Avant de fixer cet objectif, les Nations unies ont comparé différentes mesures d'adaptation au changement climatique et sont arrivées à la conclusion que les systèmes d'alerte précoce offraient, de loin, le meilleur rapport coût-efficacité.

Les infrastructures suisses n'ont pourtant pas été conçues pour faire face aux phénomènes météorologiques extrêmes que nous connaissons aujourd'hui. A quoi servent alors les systèmes d'alerte précoce?
Un système d'alerte précoce permet d'agir suffisamment tôt et de mieux se préparer à un événement imminent. Mais il est vrai que nos infrastructures ne sont, dans leur ensemble, pas dimensionnées pour faire face à de tels phénomènes extrêmes. Lorsque les épisodes de fortes précipitations se multiplient, les inondations de caves deviennent plus fréquentes. Or, on ne peut pas adapter ces infrastructures du jour au lendemain. Il en va de même pour la chaleur. En Allemagne, par exemple, les températures élevées ont provoqué la fonte du bitume autour des rails de tramway. Ces infrastructures ont été construites il y a une soixantaine d'années selon les meilleures connaissances et le savoir-faire des ingénieurs de l'époque, mais elles n'ont jamais été pensées pour le climat actuel. Les systèmes d'alerte précoce nous aident à faire face à un événement précis et immédiat. L'adaptation de nos infrastructures, elle, relève d'un travail de longue haleine.

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Je ne cherche pas à semer la panique, mais nous devons en être conscients
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Les catastrophes telles que les glissements de terrain deviennent un risque en raison du changement climatique. Faudra-t-il à l'avenir renforcer la coopération entre les départements et les offices fédéraux?
En Suisse, nous disposons du «Lainat», le comité de pilotage chargé de l'intervention face aux dangers naturels. Dans ce cadre, nous travaillons en étroite collaboration avec d'autres offices fédéraux ainsi qu'avec des institutions proches de la Confédération. Les risques naturels s'accompagnent presque toujours d'effets en cascade et de risques combinés. En ce moment, toute l'attention se porte sur la chaleur. Pourtant, ces risques sont étroitement liés à de nombreux autres phénomènes: la sécheresse, les violents orages à l'origine d'inondations locales ou encore les rafales de vent destructrices. Tous ces phénomènes sont interconnectés. C'est pourquoi une approche systémique est indispensable.

Tout cela semble très dramatique.
En raison du dérèglement climatique rapide, nos infrastructures, nos vies, nos habitats sont de plus en plus exposés aux catastrophes naturelles. Des précipitations plus intenses, des vagues de chaleur plus longues et plus intenses, etc. Je ne cherche pas à semer la panique, mais nous devons en être conscients.

Dans les médias comme parmi les experts, les superlatifs se multiplient actuellement. Certains évoquent déjà un «été d'horreur». Faut-il tempérer ce type de déclarations?
La situation à laquelle nous sommes confrontés en ce début juillet est effectivement exceptionnelle. En revanche, il est encore impossible d'affirmer avec certitude que l'ensemble de l'été se déroulera dans les mêmes conditions. Certains observateurs établissent déjà un lien direct avec le phénomène El Niño, qui devrait s'installer à l'échelle mondiale au cours du second semestre. Mais il est encore trop tôt pour dire s'il influencera fortement les conditions météorologiques en Suisse. Il convient donc de rester prudent dans ses déclarations.

La multiplication des experts météo qui prennent la parole ces dernières semaines vous agace-t-elle?
Pour ma part, je vois cette diversité d'opinions comme un enrichissement, y compris lorsqu'elle vient des services météorologiques privés. Nous mettons gratuitement à disposition l'ensemble de nos données, de nos mesures et des résultats de nos modèles. Je trouve positif que des acteurs privés réalisent ensuite leurs propres analyses et calculs, et développent des produits supplémentaires destinés à certains secteurs d'activité, au bénéfice de la population.

En tant qu'établissement fédéral, vous êtes également soumis au frein à l’endettement suisse.
Les mesures d’économie sont plus strictes que ce à quoi je m'attendais avant ma prise de fonction. Le paquet d'allègements budgétaires n°27 nous touche durement. MétéoSuisse est une structure allégée; nous avons très peu de postes en dehors de nos spécialistes. Il n'y a donc pas beaucoup de marge de manœuvre pour réaliser des économies.

Où va-t-on donc faire des économies?
Nous automatisons tout ce qui peut l'être. A l'aéroport de Zurich, par exemple, des observateurs évaluaient jusqu'ici encore les conditions météorologiques à l'œil nu. Cette pratique disparaîtra dès l'an prochain. Nous concentrons nos ressources sur ce qui est réellement indispensable. Cela dit, de nombreuses automatisations nécessitent d'abord des investissements avant de devenir rentables. J'essaie également de faire avancer un autre levier: les coopérations internationales. De nombreux outils logiciels sont développés en France, en Allemagne, en Italie ou encore au Royaume-Uni. Les échanges et la collaboration permettent aussi de gagner en efficacité.

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Plus nous perdons de temps et tardons à agir, plus le coût de l'inaction sera élevé.
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Le fait que votre cœur de métier soit en difficulté représente-t-il un risque pour la population?
Je ne dirais pas que ces mesures mettent directement en danger la sécurité de la population. En revanche, elles augmentent les risques opérationnels. Si nous disposons de moins de moyens pour investir, nous sommes par exemple contraints d'utiliser nos appareils de mesure plus longtemps. Les projets liés au cycle de vie des infrastructures, comme le renouvellement indispensable des radars météorologiques, sont particulièrement menacés par les économies envisagées. Si ces équipements ne sont pas remplacés à temps, la précision des prévisions pourrait s'en ressentir, avec à la clé des dommages potentiellement plus importants. Une telle situation ne serait dans l'intérêt ni de l'économie suisse ni de la population.

Le plan d’allègement budgétaire prévoit également des coupes dans de nombreuses mesures climatiques et environnementales, tandis que les projets de loi sur le climat sont régulièrement rejetés par le peuple et le Parlement. Cela vous frustre-t-il?
Je pense que la vague de chaleur actuelle contribue aussi à une certaine prise de conscience dans les milieux bourgeois. De nombreux agriculteurs sont désormais confrontés à des épisodes de sécheresse plus intenses, ce qui les sensibilise davantage à ces enjeux. Nous ne restons pas les bras croisés: des investissements importants sont réalisés dans les domaines de l'environnement et du climat. A titre personnel, j'estime qu'ils pourraient être encore plus conséquents. Mais ce n'est pas à moi d'en juger. Notre rôle consiste à fournir les bases techniques et scientifiques nécessaires. La mise en œuvre politique relève, elle, de la responsabilité d'autres acteurs. Nous pouvons en revanche continuer à rappeler l'urgence de la situation. Car plus nous perdons de temps et tardons à agir, plus le coût de l'inaction sera élevé.

Cet été marque-t-il un tournant?
J'espère que cet été caniculaire sera un électrochoc pour la population. Les scénarios climatiques annoncent clairement des périodes estivales plus chaudes et plus sèches. J'espère que cette prise de conscience se traduira par une volonté politique d'investir davantage dans ce domaine.

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