En bref
- Dans les CFF, dix incidents contre le personnel sont enregistrés chaque jour
- Depuis la pandémie de Covid-19, les entreprises de transport signalent davantage de menaces et de violence à l'égard du personnel
- En 2025, 718 plaintes ont été déposées. Mais ce chiffre est sous-évalué, de nombreux cas n'étant pas signalés.
«Va te faire foutre», «fils de pute»: ces insultes, le personnel des transports publics les entend quasiment tous les jours. Les conducteurs, contrôleurs ou employés des trains font face aux insultes, à la violence et aux menaces. Aux CFF, on compte en moyenne dix agressions – physiques ou verbales – quotidiennes contre le personnel.
Depuis la pandémie de Covid-19, les entreprises de transports publics dénoncent une hausse des comportements agressifs et irrespectueux. Les syndicats réclament des mesures de protection pour le personnel.
Blick a pu consulter plus d'une douzaine d'ordonnances pénales entrées en force auprès du Ministère public de la Confédération. Notre enquête révèle l’ampleur de l’agressivité de certains passagers, mais aussi la faiblesse des sanctions prononcées dans de nombreux cas. Les auteurs écopent généralement de simples peines pécuniaires.
Blessée après une amende
Le 5 juin 2026, à 10h15, le personnel des CFF procède à un contrôle des billets à bord du train n°21935, entre Eschenbach (LU) et Emmenbrücke (LU). Simon* sort un billet de 50 francs pour acheter son ticket. Mais la contrôleuse lui explique qu’il aurait dû se le procurer avant le départ du train.
Elle lui inflige alors une amende. Au moment où elle la lui remet, l’homme de 44 ans devient agressif. Il déchire l'amende et en jette les morceaux au visage de la contrôleuse. Plus tard, il tente de lui faire un croche-pied, lui porte un coup au bas de la jambe et la blesse.
Des toilettes fracassées
Fin septembre 2025, Lars* fracasse le couvercle des toilettes dans un train circulant en direction de Bâle. Le Suisse de 44 ans a réagi ainsi après avoir refusé un contrôle. A l’arrivée à la gare de Bâle, des agents de sécurité interviennent. Après avoir présenté sa pièce d’identité, Lars* les provoque et lance à l’un d’eux: «Viens dehors, on va voir!»
La situation dégénère ensuite. Après le contrôle, l’homme pousse un agent de sécurité à la poitrine avec ses deux mains avant de tirer sur son gilet de protection. Les agents parviennent à le maîtriser et à le plaquer au sol. La police est finalement appelée sur place.
«Allez-vous faire foutre» et «fils de pute»
Dans la soirée du 10 juin 2026, des agents de sécurité des CFF tentent de contrôler Amir*, 22 ans, à la gare de Winterthour (ZH). Le jeune homme prend immédiatement la fuite: il franchit les voies 1 et 2 en sautant par-dessus les rails. Il leur lance en criant «allez-vous faire foutre» et «fils de pute». Il parvient à échapper au contrôle.
Contacté par Blick, Amir* ne manifeste aucun remords et refuse de s’exprimer sur les faits.
Réticence à signaler et porter plainte
Il convient toutefois de nuancer. Si les passagers agressifs restent minoritaires, les comportements hostiles font partie du quotidien des employés des transports publics. La contrôleuse de train Janine Truttmann, 53 ans, en sait quelque chose: «J’entends une insulte tous les jours.»
De nombreux incidents ne sont pourtant jamais recensés dans les statistiques. «Nous ne pouvons, ni ne voulons, signaler chaque cas ou porter plainte», explique-t-elle. La bureaucratie ou la peur des représailles dissuaderait les employés. «Beaucoup de collègues ne veulent pas porter plainte, car leur nom figure alors dans le dossier de la procédure.»
Janine Truttmann parle en connaissance de cause. Elle a elle-même été impliquée dans six procédures pénales. Des démarches qu’elle décrit comme «longues» et qui demandent «du temps, du courage et des nerfs».
La contrôleuse raconte un incident survenu il y a quelques années. Alors qu’elle contrôlait une passagère qui ne possédait pas de billet pour son vélo, celle-ci a réagi violemment. «Par frustration, elle a projeté son vélo contre mes jambes. C’était très douloureux.» La passagère a finalement été condamnée. Mais pour Janine Truttmann, la procédure qui a suivi a été particulièrement longue et éprouvante, tant sur le plan personnel que sur le plan administratif.
Des cas plus agressifs et violents
Blick a interrogé différentes entreprises de transports publics en Suisse. Et le constat est sans appel: depuis la pandémie, toutes constatent un comportement plus agressif de la part des passagers.
En 2025, CarPostal Suisse a recensé 65 agressions contre le personnel, que ce soient des conducteurs ou contrôleurs. «Rien qu'entre janvier et juillet de cette année, 145 cas ont déjà été signalés.» On observe davantage de «menaces» et «propos racistes», souligne un porte-parole de CarPostal.
Bien que les agressions contre le personnel des transports publics constituent des délits poursuivis d’office, elles ne donnent pas systématiquement lieu à des poursuites. Lorsqu’un employé est victime de violence, l’incident doit dans un premier temps être signalé en interne. Ce n'est qu'ensuite que les employés décident avec leurs supérieurs s'il faut déposer une plainte. Dans de nombreux cas, aucune démarche judiciaire n’est finalement engagée.
Plusieurs entreprises de transports publics confirment à Blick que leurs employés hésitent à signaler les incidents ou à porter plainte. Les Transports publics zurichois (VBZ) constatent ainsi qu'«une certaine inhibition est perceptible». Les Chemins de fer rhétiques (RhB) font eux aussi état de cas qui ne sont pas signalés. En cause notamment: le fait que certains employés considèrent ces incidents comme des «broutilles» ou redoutent les démarches liées à une procédure judiciaire.
L’analyse de la statistique policière de la criminalité révèle qu’en 2025, 718 plaintes ont été déposées pour des faits de violence ou de menace envers des fonctionnaires dans les transports publics. Un chiffre qui illustre l’écart important entre les incidents signalés en interne aux entreprises de transports publics et ceux qui donnent effectivement lieu à une plainte.
Un tiers de délits en plus
Lorsque des employés des transports publics sont agressés dans le trafic longue distance ou suprarégional, l’enquête relève du Ministère public de la Confédération (MPC). Dans les autres cas, ce sont les ministères publics cantonaux qui prennent le relais. «En 2025, le nombre de délits contre des fonctionnaires a augmenté d’environ un tiers par rapport à l’année précédente. Une part importante de ces infractions concerne le personnel des transports publics», explique le porte-parole du MPC, Matthias Müller.
Face à cette hausse des violences, la Confédération a pris des mesures pour mieux protéger le personnel des transports publics. Une initiative saluée par les employés. Mais pour Janine Truttmann, il reste surtout une chose à retrouver au quotidien dans les transports publics: davantage de respect, de la part de tous.