On la retrouve non loin de Bel-Air, en bas de la rue qui mène à son cher «village». Celui de la Vieille-Ville de Genève, où elle a choisi de vivre depuis quelques années. Celui dont elle ne cesse de vanter la beauté et les secrets dans le blog «Mon village est chic», qu’elle a lancé en 2025. Chic, Shadya l’est absolument, toute vêtue de blanc. A son coude, un joli panier d’osier est brodé de son prénom en lettres bleu roi.
En grimpant vers la Société de lecture de Genève, dont elle est membre, et qu’elle a choisie comme lieu de notre entretien, on se dit que rien ne laisse à penser qu’un mal sournois la ronge. Pimpante, souriante, toujours affublée de ce sourire désarmant qui a fait tourner les têtes et craquer les Romands, la passionnée qu’elle a toujours été ne cesse de s’extasier devant les charmes de ce quartier.
Dans le calme d’un lumineux salon où les livres tapissent tous les murs, Shadya Ghemati a accepté de se confier dans un moment où, encore une fois, le destin lui joue des tours. Et ce à plus de 60 ans, alors qu’après des années de galère et des études de droit entamées à 54 ans elle est devenue assistante juridique. Un parcours semé d’embûches qu’elle avait retracé dans un livre paru en 2023 (A partir de là c’est marche ou crève, Ed. Rue de Seine). Un job, un appart où vivre entourée de ses deux chiens, l’ancienne journaliste aspirait alors à vivre paisiblement dans son confort enfin retrouvé. «Une vie normale», comme elle l’écrivait.
Un destin ébranlé par un cancer agressif diagnostiqué il y a deux ans. Une maladie dont l’annonce et les perspectives, brutales, l’ont décidée à suivre son chemin et à refuser la violence des traitements. Pour Shadya, dans la sérénité plus que dans l’urgence, il est temps de laisser place à la vie.
Shadya, votre visage et votre voix ont longtemps été omniprésents dans les médias romands, télé, radio, presse écrite. Que faites-vous aujourd’hui?
Je suis blogueuse, auteure et cancéreuse positive. Mais mon activité actuelle, c’est l’écriture. Aujourd’hui, je m’y consacre exclusivement. Et si je pars à Ibiza dans quelques jours, c’est parce que j’ai envie de m’immerger dans le cadre de vie de l’héroïne de mon roman en cours. Je vais dans la plus petite station balnéaire de l’île, qui est dans une crique un peu magique. J’ai besoin de calme, de nature, du turquoise de l’eau.
Ce livre sur lequel vous travaillez actuellement est un roman. Mais il fait écho à ce que vous traversez, non?
Complètement! Voici ce que je prévois d’écrire sur la quatrième de couverture de cet ouvrage: «Du diagnostic lugubre d’un cancer invasif dans un hôpital public en Suisse aux plages et ruelles d’Ibiza. Alma Libre passe d’un pronostic vital engagé à une nouvelle vie, en choisissant de faire du cancer un cadeau.»
Un cadeau, vous y allez un peu fort, non?
Ce cancer est un cadeau parce qu’il m’oblige finalement à m’occuper de moi, à vivre et à me dire: «OK, stop tout le monde, stop la société, stop, stop, stop, stop.» Pendant des années, je me suis battue, j’ai fonctionné en mode survie. Maintenant, j’écris, je m’occupe de mes chiens, je me nourris de livres, je vais au marché. Et quand je me réveille le matin et que je mets les pieds à terre, je me dis: «Merci. C’est un jour de plus.»
En 2023, vous avez publié un livre dans lequel vous racontiez votre parcours et votre reconversion réussie dans le droit à 60 ans. Vous sembliez heureuse et optimiste…
Tout a basculé le 2 mai 2024, l’une des journées les plus épouvantables de ma vie. Quelque temps avant, j’ai traversé un burn-out, dû certainement à une fatigue extrême après toutes les années d’efforts pour me reconstruire et à ce nouveau job exigeant. J’étais angoissée, je ne dormais pas et je n’arrivais pas à avaler. Au bout d’un moment, cette difficulté à me nourrir m’a incitée à passer des examens. Le jour de l’annonce du diagnostic aux HUG m’a traumatisée. La blouse blanche à laquelle j’ai été confrontée avait peut-être réussi médecine, mais elle avait clairement raté communication. C’était surréaliste. La nouvelle en soi est un choc terrible pour tout un chacun, mais si en plus on vous l’annonce de la mauvaise manière, dans les mauvaises conditions, c’est une vraie catastrophe.
- 1986 Etudiante aux Beaux-Arts de Genève, elle ouvre l’antenne de Radio Lac, où elle reste dix-sept ans.
- Années 1990 Speakerine à la télévision, stagiaire presse puis journaliste à La Suisse (quatre ans). Suivront «L’illustré», «Le Matin» dimanche, «Dimanche.ch», puis retour à «L’illustré»
- 2007 Quitte les médias pour la peinture (16 expos en Suisse)
- 2013 Dernière expo et inscription au chômage
- 2015 Fin d’un chômage de longue durée pénible dont elle claque la porte
- 2016 Etudes en droit à l’Université de Genève
- 2019 Premier job à 40% dans une petite étude
- 2022 CDI à 100% à 60 ans dans une étude de 17 avocats
- 2023 Parution de son premier livre aux Editions Rue de Seine à Paris
- 2024 Diagnostic d’un cancer agressif aux HUG
- 2025 Lancement du blog «Mon village est chic», www.monvillageestchic.com
- 2026 Le 30 avril, apprend que la tumeur maligne principale a doublé de volume
- 1986 Etudiante aux Beaux-Arts de Genève, elle ouvre l’antenne de Radio Lac, où elle reste dix-sept ans.
- Années 1990 Speakerine à la télévision, stagiaire presse puis journaliste à La Suisse (quatre ans). Suivront «L’illustré», «Le Matin» dimanche, «Dimanche.ch», puis retour à «L’illustré»
- 2007 Quitte les médias pour la peinture (16 expos en Suisse)
- 2013 Dernière expo et inscription au chômage
- 2015 Fin d’un chômage de longue durée pénible dont elle claque la porte
- 2016 Etudes en droit à l’Université de Genève
- 2019 Premier job à 40% dans une petite étude
- 2022 CDI à 100% à 60 ans dans une étude de 17 avocats
- 2023 Parution de son premier livre aux Editions Rue de Seine à Paris
- 2024 Diagnostic d’un cancer agressif aux HUG
- 2025 Lancement du blog «Mon village est chic», www.monvillageestchic.com
- 2026 Le 30 avril, apprend que la tumeur maligne principale a doublé de volume
Cette annonce vous a, dites-vous, réellement traumatisée.
J’ai découvert un univers brutal. Vous arrivez à 8 heures du matin, vous ne savez pas ce que vous avez, vous êtes seule dans une salle d’attente glauque. La blouse blanche – on va l’appeler «la blouse blanche» – vous fait patienter une demi-heure alors que c’est son premier patient. Elle ne me regardait jamais dans les yeux. Elle ne m’a posé aucune question préalable pour savoir si j’étais accompagnée. Elle m’a simplement balancé: «Vous avez un cancer, c’est une tumeur maligne à croissance rapide. On opère lundi. Si on ne vous opère pas, il vous reste trois mois à vivre.» Puis elle a enchaîné avec tout ce qu’elle prévoyait pour moi: opération, radiothérapie, chimiothérapie, perte de cheveux, vomissements. Je n’arrivais plus à respirer. Je me suis levée, il fallait que je sorte. Que je boive un café. La blouse blanche m’a suivie et elle m’a dit: «Si vous ne faites rien, la tumeur va remonter à la surface de la peau, vous allez saigner et on ne pourra jamais arrêter ces saignements.» Là, j’ai pris la fuite.
Vous avez décidé de refuser le protocole proposé?
Cela a été un chemin, une année terrible durant laquelle je me suis éloignée de tout. Je ne voulais pas partager ça. J’ai très mal supporté la biopsie, donc j’ai été alitée très longtemps. La manière dont on vit le cancer est très personnelle. Je crois qu’il y a autant de façons de le vivre qu’il y a d’individus.
Quelle a été la vôtre?
J’ai cherché des solutions ailleurs. Je suis allée à la Ligue genevoise contre le cancer, qui m’a ramassée à la petite cuillère. Je me suis ensuite tournée vers le CHUV. Et grâce à l’un de leurs médecins, j’ai trouvé un oncologue sur Genève dans une clinique privée. Il ne faut pas se laisser contaminer par la terreur. Et pour ne pas se laisser contaminer, il faut impérativement se reconnecter à soi et à son instinct. Si j’ai trois derniers mois à vivre, je les vis comme je veux.
Vous parlez de trois mois. Mais, deux ans après, vous êtes toujours là!
Refuser la violence de certains traitements, ça n’est pas renoncer à se faire accompagner. J’ai suivi des traitements oncologiques par voie orale qui ont aussi des effets secondaires. J’ai décidé de me reconnecter à moi-même, j’ai lu beaucoup de livres sur le sujet. A un moment donné, j’ai arrêté le traitement, je me suis comportée comme une personne qui n’avait pas de cancer. Résultat, le 30 avril, on m’a annoncé que la tumeur a doublé de volume. C’est là que j’ai pris mes billets pour Ibiza.
Pourquoi décider d’écrire ce livre?
Parce que je crois profondément qu’écrire, c’est vivre. Je ne veux convaincre personne, je ne fais le procès de personne, je fais des constats. Ces constats sont des constats personnels, et ces constats personnels me portent à faire des choix personnels. Et puis, on est tous seuls face à la mort, c’est nous qui décidons comment on veut vivre.
Beaucoup de vos choix – arrêter le journalisme pour vous consacrer à la peinture, reprendre vos études, écrire – ont été dictés par un sentiment de révolte, de besoin de liberté, de quête d’absolu. Cette décision découle aussi de cela?
La période durant laquelle je me suis consacrée corps et âme à la peinture a été la plus belle de ma vie. Mais, ensuite, ça a vraiment été les travaux d’Hercule pour me sortir de toutes les difficultés dans lesquelles ce choix passionnel – parce que la peinture a été un choix passionnel – m’avait plongée. Lorsque, enfin, à un âge inespéré – parce que entreprendre des études de droit avec un cursus régulier à 55 ans pour retrouver un job, un CDI à 100% à 60 ans, ce n’est pas dans la norme –, j’y suis parvenue, j’étais heureuse. Je me suis battue pour que les difficultés financières, les incertitudes soient derrière moi. J’avais enfin une vie normale, tranquille, avec des préoccupations normales. Et tout a explosé. Cela me révolte, oui. Le grand amour de ma vie m’avait un jour dit que j’étais la première victime de mon désir d’absolu. Peut-être. Je me rappelle la dernière phrase de la journaliste Ariane Ferrier, décédée d’un cancer: «Maintenant, il faut vivre.» Pour moi aussi, il est temps de vivre.
Cet article a été publié initialement dans le n°26 de «L'illustré», paru en kiosque le 25 juin 2026.
Cet article a été publié initialement dans le n°26 de «L'illustré», paru en kiosque le 25 juin 2026.