Un politologue éclaire leur stratégie
Pourquoi les cantons alpins sont-ils si influents au Palais fédéral?

Les cantons alpins exercent une influence considérable sous la Coupole fédérale. Comment l'expliquer? La politologue Rahel Freiburghaus nous livre son éclairage.
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Les Cantons alpins jouissent d'une grande influence sous la Coupole fédérale.
Photo: keystone-sda.ch
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Tobias Bruggmann

La Suisse est un pays de montagnes. Et ses cantons alpins savent particulièrement bien se faire entendre à Berne. La «NZZ am Sonntag» les avait un jour qualifiés d’«OPEP des Alpes», en référence à l’organisation regroupant les principaux pays exportateurs de pétrole. La comparaison n’était pas totalement dénuée de sens: comme l’OPEP sur la scène internationale, les cantons montagnards exercent une influence notable dès lors que leurs intérêts sont en jeu. 

Le loup est sans doute l’un des exemples les plus emblématiques. Depuis le retour du prédateur dans les années 1990, plus de 240 interventions parlementaires ont été déposées à son sujet. Les élus des cantons alpins ont – dans leur grande majorité – pour un assouplissement des règles d’abattage et ont souvent obtenu gain de cause.

Un autre exemple illustre bien la capacité des cantons de montagne à faire pression: celui du projet d’accord sur l’électricité avec l’Union européenne. Dans une prise de position publique, la Conférence des gouvernements des cantons alpins (CGCA) indique qu’elle «ne peut être favorable à l’accord sur l’électricité qu’avec des réserves considérables» En cause: la crainte de voir remis en question les redevances hydrauliques et l’octroi des concessions. Rien n’exclut que ces cantons parviennent à imposer leur ligne lors des débats parlementaires à Berne.

Maîtrise des codes, pression accrue

Cette habileté à peser sur le débat, elle s’observe sur de nombreux sujets. Seule exception notable: l’abolition de la valeur locative, combattue par des cantons alpins soucieux de préserver leurs rentrées fiscales et peu emballés par la proposition d’un nouvel impôt sur les résidences secondaires. Le peuple les a néanmoins désavoués dans les urnes lors de la votation du 28 septembre dernier, une issue rarissime.

Mais d’où vient cette influence? La politologue Rahel Freiburghaus étudie depuis plusieurs années le lobbying des cantons dans la Berne fédérale. Selon elle, la puissance des cantons alpins n’a rien de nouveau. «Au début du 20e siècle, ils s’étaient déjà battus avec succès pour les redevances hydrauliques.»

Cette force de frappe est notamment le fruit d’une excellente maîtrise des codes, explique l’experte. «Ils interviennent souvent très tôt. Avant même que le dossier n’arrive au Parlement et ne fasse l’objet de débats, ils expriment leurs souhaits et fixent ainsi leurs limites dès le départ.» Ces principes de base seraient ensuite rarement remis en cause et seuls quelques détails seraient amenés à évoluer. «Si tout se passe bien, alors leurs principales positions finissent par être satisfaites.»

Les cantons de montagne disposent en outre d’atouts structurels. «Ils sont souvent de petite taille, et tout le monde s’y connaît, explique Rahel Freiburghaus. Les élus subissent donc une pression accrue pour répondre aux besoins de la population et de l’économie régionale.»

Un terrain d’influence grandissant

Autrefois, le Conseil des Etats était perçu comme le seul et unique lieu d’influence pour les cantons. «Mais même à la Chambre du peuple, leur ligne est en train de prendre de plus en plus de poids. Et de toute façon, pour faire adopter un projet, il faut aussi une majorité au Conseil national», observe Rahel Freiburghaus.

Mais lorsque l’on interroge les élus de la Chambre basse sur le sujet, l’influence des cantons de montagne est perçue de manière plus nuancée. Martin Candinas, conseiller national du canton des Grisons et représentant du parti Le Centre, défend lui-même régulièrement les intérêts des régions alpines, notamment sur le dossier du loup. Une pratique qui n’a toutefois rien d’exceptionnel, souligne-t-il, d’autres cantons agissant de la même manière.

«Peut-être que les revendications des cantons alpins bénéficient d’emblée d’une certaine sympathie de départ, estime-t-il. Beaucoup de citadins aiment la montagne et ses paysages, possèdent eux-mêmes une résidence secondaire et connaissent donc bien ces enjeux.» Selon lui, il s’agit d’un véritable atout pour le pays: «La compréhension mutuelle est grande.»

Le conseiller national zurichois de l’Union démocratique du centre (UDC) Gregor Rutz ne croit pas non plus que les cantons de montagne soient tout-puissants sous la Coupole fédérale. «Les plus petits d’entre eux doivent se battre pour se faire entendre, ce qui est normal et même souhaitable, déclare-t-il. Les échanges entre les parlementaires, les cantons, mais aussi l’économie et l’armée sont essentiels pour notre pays.»

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