En bref
- La Confédération publie une liste de 9600 mandats d'un prix supérieur à 50'000 francs
- Un seul mandat de cette liste devrait rester secret, et il a été attribué par les Archives littéraires suisses
- Alors que chacun peut voir ce que reçoivent les médecins, les entreprises informatiques ou les artisans de la Confédération, les écrivains devraient être exclus de la liste
C'est l'histoire du paiement le plus secret de la Confédération. Une transaction dont aucun détail n'a jamais filtré, au point de dissimuler jusqu’à l’identité des bénéficiaires et les montants versés depuis les caisses de l'Etat.
Le mystère est exceptionnel, car la Confédération doit rendre publics chaque année près de 9600 paiements pour coller aux exigences de transparence. Tous les achats, contrats, acquisitions et indemnisations de plus de 50’000 francs doivent y être soigneusement consignés.
Des marchés d'armement à plusieurs millions, d'innombrables mandats de conseil confiés à des juristes ou encore des études réclamées par l'Office fédéral de la santé publique figurent sur cette liste. La transparence s'immisce dans les dépenses de la Confédération jusque dans leurs moindres détails, des achats de meubles aux cargaisons de compote pour les soldats. L'objectif est simple: le contrôle démocratique. Tous les contribuables peuvent vérifier comment l'Etat utilise leur argent. Chacun pourrait ainsi repérer d’éventuels passe-droits, factures gonflées ou dépenses superflues.
Dans ce système, le secret est une exception. Par exemple, le Département des affaires étrangères indique le montant de la surveillance de l'ambassade à Kaboul, sans révéler le nom de l'entreprise qui s'en charge. Le secret est toléré afin d'éviter de mettre des vies humaines en danger.
Sur les 9600 achats de la Confédération recensés, un seul versement échappe totalement à la transparence. Des vies humaines sont-elles, là aussi, en jeu?
Les Archives littéraires ont des secrets
Derrière cette mystérieuse transaction se trouvent les services culturels de la conseillère fédérale socialiste Elisabeth Baume-Schneider. Plus précisément, les Archives littéraires suisses, rattachées à la Bibliothèque nationale et considérées comme la «mémoire littéraire de la Suisse». L’institution conserve les fonds et les archives personnelles d’écrivaines et d’écrivains suisses.
Selon nos informations, ce versement correspond très probablement à la somme payée à un auteur ou à une autrice pour acquérir ses archives.
Cette opacité tranche avec les registres des années précédentes, car de telles transactions y figuraient. Blick avait pu, par exemple, révéler que l’auteur à succès Lukas Bärfuss avait touché la coquette somme de 350’000 francs pour avoir confié ses archives. L’année précédente, l’autrice grisonne Leta Semadeni avait, elle, reçu «seulement» 60’000 francs. Une différence qui avait suscité la polémique.
Pourquoi garder le silence?
Pourquoi ces montants étaient-ils publics hier et ne le sont-ils plus aujourd'hui? A l'époque, la Confédération avait agi «sans l'accord de l'auteur ni des Archives littéraires», justifie aujourd'hui l'institution. «Il s'agissait donc d'une publication inhabituelle, décidée indépendamment de notre volonté.» Les Archives littéraires assurent d'ailleurs n'avoir jamais divulgué le moindre paiement de leur propre chef, et ce «afin de protéger la sphère privée des autrices et des auteurs».
Les services culturels d’Elisabeth Baume-Schneider semblent ainsi avoir recouvert ces montants d'un voile opaque afin de les dissimuler.
Les Archives poursuivent leur argumentation: publier ces sommes créerait «un désavantage concurrentiel par rapport à d’autres archives littéraires». Le secret permettrait aussi de protéger les contribuables, car la divulgation des montants risquerait, selon l’institution, d’avoir «un effet inflationniste sur les prix». Les Archives disposent chaque année d’une enveloppe de 500’000 francs pour leurs acquisitions.
Des archives controversées
Une question reste sans réponse. Les fonctionnaires d’Elisabeth Baume-Schneider ne cherchent-ils pas simplement à s'épargner des débats embarassants? La confidentialité leur permet-elle d’échapper à un contrôle démocratique fastidieux de leurs dépenses?
L’Autriche montre pourtant à quel point l’acquisition d’archives d’artistes avec de l’argent public peut susciter la controverse. À Vienne, une polémique fait rage autour des 600’000 euros que la ville souhaite consacrer aux archives d’Elfriede Jelinek, lauréate du prix Nobel de littérature.
L'administration viennoise parle d'une «occasion unique» de s'assurer les archives de l'écrivaine contemporaine autrichienne la plus importante. Mais le FPÖ, parti de droite, s'oppose à cette transaction. «Alors que la ville est en faillite, le gouvernement municipal rose-rouge veut verser 600'000 euros à Elfriede Jelinek», a tonné un député du parti dans la « Kronen-Zeitung ».
A Vienne, les lumières sont braquées sur ce débat littéraire. En Suisse, le silence prévaut et les montants restent soigneusement sous couverture.