En bref
- D’ici à 2030, l'armée devrait manquer d'environ 30'000 soldats
- Le Conseil fédéral soit attirer davantage de femmes dans l'armée en rendant la journée d'information obligatoire
- Les cantons et l’Administration fédérale des finances redoutent les coûts de cette mesure et questionnent son efficacité
L'armée manque de soldats. De moins en moins de Suisses accomplissent leur service militaire. Et ceux qui le font sont de plus en plus nombreux à abandonner en cours de route, que ce soit pour des raisons médicales ou pour se tourner vers le service civil. En juin 2020, Thomas Süssli, alors chef de l'armée, avait tiré la sonnette d'alarme, estimant que près de 30'000 militaires pourraient manquer à l'appel d'ici à la fin de la décennie.
Face à cette situation, le Conseil fédéral mise désormais sur les femmes: dès 2030, il souhaite rendre la journée d'information obligatoire pour toutes les jeunes Suissesses. Ce faisant, l'exécutif espère inciter un plus grand nombre d'entre elles à s'engager volontairement. Pour y parvenir, il doit faire modifier la Constitution, une démarche qui doit être approuvée par le Parlement, puis par le peuple.
Un calcul qui peine à convaincre
Seulement voilà, cette offensive axée exclusivement sur les femmes est loin de faire l'unanimité au sein de l'Administration fédérale, comme le révèlent des documents internes consultés par Blick. Les fonctionnaires de l'Administration fédérale des finances (AFF) – service rattaché au département de la ministre libérale-radicale (PLR) Karin Keller-Sutter – ont ainsi voulu couper l'herbe sous le pied du ministre de la Défense Martin Pfister (Le Centre): «Nous ne sommes pas d'accord avec le projet et demandons [ndlr: au Conseil fédéral] de renoncer à l'introduction d'une journée d'information obligatoire pour les Suissesses.»
Pour justifier son opposition, l'AFF fait valoir que la procédure de consultation a démontré que le projet n'était pas convaincant. Si 18 cantons se sont montrés favorables sur le principe à cette journée d'information, 12 d'entre eux ont exprimé des critiques sur le financement, exigeant une compensation de la part de la Confédération. «Cela indique que le bénéfice escompté ne l'emporte pas suffisamment sur les coûts supplémentaires», concluent les auteurs du document.
Pour les hommes aussi, les Cantons paient
Avec le doublement du nombre de participants à la journée obligatoire, les surcoûts pour les Cantons sont estimés à environ 3,3 millions de francs. Une somme que la Confédération devrait assumer, estiment douze d'entre eux. Après tout, les journées d'information servent avant tout les intérêts fédéraux, la défense relevant exclusivement de sa compétence. Sans compter que plusieurs Cantons doutent qu'une telle mesure permette réellement d'augmenter la proportion de femmes dans l'armée.
Le Bureau fédéral de l’égalité entre femmes et hommes, qui oeuvre sous l'égide de la ministre de l’Intérieur Elisabeth Baume-Schneider, émet lui aussi des réserves quant à l’utilité d'une journée d’information obligatoire pour les femmes. «Nous estimons qu’une seule journée d’orientation ne suffit pas à augmenter la proportion de femmes dans l’armée», écrit le BFEG dans sa prise de position.
Des adaptations structurelles globales seraient en outre nécessaires, notamment des mesures contre la discriminitation et contre les violences sexistes et sexuelles, poursuit le Bureau. Des modèles flexibles permettant de mieux concilier travail, famille et obligations militaires seraient également souhaitable. Or, les efforts allant dans ce sens ne ressortent que trop peu du projet, conclut le BFEG.
Le Bureau fédéral de l’égalité entre femmes et hommes, qui oeuvre sous l'égide de la ministre de l’Intérieur Elisabeth Baume-Schneider, émet lui aussi des réserves quant à l’utilité d'une journée d’information obligatoire pour les femmes. «Nous estimons qu’une seule journée d’orientation ne suffit pas à augmenter la proportion de femmes dans l’armée», écrit le BFEG dans sa prise de position.
Des adaptations structurelles globales seraient en outre nécessaires, notamment des mesures contre la discriminitation et contre les violences sexistes et sexuelles, poursuit le Bureau. Des modèles flexibles permettant de mieux concilier travail, famille et obligations militaires seraient également souhaitable. Or, les efforts allant dans ce sens ne ressortent que trop peu du projet, conclut le BFEG.
Le Département fédéral de la défense (DDPS) ne veut toutefois rien savoir. Il l'assure: les coûts supplémentaires, estimés à 150'000 francs par an pour la Confédération, resteraient «supportables». Les cantons perçoivent par ailleurs une partie de la taxe d’exemption de l’obligation de servir. Pour le DDPS, cette somme pourrait servir à financer les journées d’orientation, et à maintenir les surcoûts à un niveau tout à fait raisonnable.
A cela s’ajoute le fait que les Cantons prennent déjà en charge les frais liés à la journée d'information des hommes. Le DDPS estime dès lors qu'une gestion différenciée selon le genre créerait un mélange confus des tâches entre la Confédération et les Cantons.
Une pression trop forte pour la Confédération?
Ces derniers voient toutefois les choses différemment, tout comme l'AFF, laquelle émet de nombreux doutes au sein du document consulté par Blick. Au vu des nombreuses exigences, «il est à craindre que la Confédération ne se retrouve sous pression» pour reprendre à sa charge une partie, voire la totalité des coûts supplémentaires. L'AFF redoute en outre la création d'une tâche pérenne pour une mesure dont l'efficacité ne peut être démontrée de façon fiable.
Pour l'équipe travaillant sous l'égide de Karin Keller-Sutter, un tel projet est tout simplement inacceptable. L'armée devrait dès maintenant prioriser ses ressources financières et les consacrer en premier lieu au rétablissement de la capacité de défense du pays, peut-on lire.
Aujourd'hui, environ 2500 femmes accomplissent leur service militaire, ce qui représente environ 2,3 % des effectifs totaux de l'Armée suisse. Le conseiller fédéral Martin Pfister n'a jusqu'ici pas avancé d'objectifs chiffrés quant à l'augmentation qu'il espère obtenir grâce à l'instauration de cette journée d'information obligatoire.
Un projet similaire avait par ailleurs déjà échoué par le passé. C'était en 2018: la journée d'information destinée aux femmes avait alors été abandonnée en raison de l'opposition des Cantons à son caractère obligatoire.