Karen Gaillard au tournant
Une pilote fribourgeoise à la conquête de l’Italie

Pour cette nouvelle saison, la Gruérienne va disputer la Porsche Carrera Cup Italie. La jeune femme de 24 ans s’est confiée à Blick sur ses ambitions lors d’une rencontre au garage du groupe DIMAB, son partenaire.
Karen Gaillard présente la voiture avec laquelle elle participera à la Porsche Carrera Cup Italie.
Photo: PAC
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Florian PaccaudFlorian Paccaud - Journaliste Blick

Rome ne s’est pas faite en un jour. Devenir pilote professionnelle non plus, encore moins quand on est une femme. Mais c’est avec le ferme objectif de se rapprocher de son rêve que Karen Gaillard va tenter de mettre la Botte à ses pieds en prenant part, dès ce week-end, à la Porsche Carrera Cup Italie. Un pas de plus dans la prometteuse carrière de la Fribourgeoise de 24 ans, qui doit la rapprocher un peu plus du panthéon.

«Heureusement, je suis plus à l’aise derrière un volant qu’avec un micro.» La présentation de sa nouvelle saison n’a, en raison de quelques grésillements, peut-être pas débuté sur les chapeaux de roues, la Gruérienne n’a pas fait fausse route au moment de dévoiler son nouveau défi à l’occasion d’un événement organisé fin mars au garage du groupe DIMAB à Rossens. Son franc-parler, son authenticité et sa détermination sont son modus operandi et ils font mouche.

«Une expérience incroyable.»

Audaces fortuna juvat, la chance sourit aux audacieux, dit le proverbe. Karen Gaillard ne regrette pas d’être venue, au début de sa carrière, toquer à la porte du concessionnaire BMW pour chercher un soutien financier. Le début d’une collaboration fructueuse. «Karen a non seulement des qualités incroyables en matière de pilote automobile, mais elle est aussi extraordinaire par son engagement, sa personnalité, sa modestie et sa ténacité», a salué Damien Piller, président du garage DIMAB. Des atouts qui lui ont permis de faire ses premiers tours dans la cour des grands lors de la saison 2025.

Tout a commencé avec sa participation au 24 Heures de Daytona avec l’équipe des Iron Dames, face à des pilotes réputés comme Felipe Massa, Romain Grosjean ou encore Kevin Magnussen, au sein du seul quatuor 100% féminin à courir contre des hommes. «Une expérience incroyable.» Au final, une 8e place dans la catégorie GTD (sur 22) qui lui a mis de l’essence dans le moteur pour le reste de l’année.

Karen Gaillard est ensuite devenue la première femme à rouler en tant que Junior Porsche France, une filière qui permet de suivre les jeunes pilotes afin de les amener au plus niveau. Avant de pouvoir dire veni,vidi, vici la jeune femme a toutefois dû se démarquer face à une quarantaine de dossiers, dont huit ont été retenus pour participer aux deux jours de sélection. Tests physiques, cognitifs, entretiens, analyse des réseaux sociaux, roulage sur la piste, un pensum pas si différent des 12 travaux d’Astérix. Au final, il n’en resta qu’un. Ou plutôt qu’une: Karen Gaillard. «La plupart des anciens pilotes qui ont eu ce titre sont ensuite devenus pros.» Première étape, la Porsche Carrera Cup France.

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«Je vous avoue que passer la ligne en premier c’est un superbe souvenir et d’incroyables sensations.»
Karen Gaillard
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Deux podiums dans la catégorie rookie, une 7e place en guise de meilleur résultat, pas de quoi, selon elle, cueillir les lauriers. «Je pensais faire mieux, j’étais un peu déçue. Je n’ai pas forcément bien géré mes week-ends de courses. Mais j’ai enregistré beaucoup d'expériences.» Ou comment faire contre mauvaise fortune bon cœur.

La Fribourgeoise espérait mieux de sa saison en Porsche Carrera Cup France.
Photo: keystone-sda.ch

Fluctuat nec mergitur, secouée par les vagues, mais sans sombrer, la Fribourgeoise va ensuite surfer sur la vague du succès à l’échelle nationale. Disputant deux manches de la Porsche Sprint Challenge Suisse, elle s’est s’adjugée sa première pole position. «Je n’ai pas réussi à concrétiser en course, avoue Karen Gaillard. C’était la première fois que je partais tout devant, j’ai fait des erreurs.» Errare humanum est, perseverare diabolicum, dit le proverbe. Se tromper est humain, persévérer (dans son erreur) est diabolique. La jeune femme a vite appris la leçon. Le week-end suivant, elle a décroché une victoire et une deuxième place. «Je vous avoue que passer la ligne en premier c’est un superbe souvenir et d’incroyables sensations.» Elle ne compte pas attendre les calendes grecques pour pouvoir à nouveau honorer Bacchus.

Pourtant, pour la saison 2026, la Gruérienne n’a pas opté pour la simplicité. La Porsche Carrera Cup Italie est «un championnat qui sert de tremplin à beaucoup de pilotes.». Découvrir un nouveau championnat et de nouveaux circuits, comme celui d’Imola, représente des difficultés supplémentaires. «La grille est plus grande, donc plus de challenge.», relève-t-elle avec l’aplomb d’un gladiateur dans l’arène. «J’ai toujours été comme ça dans la vie: au lieu de prendre la facilité, choisir le chemin qui va me faire devenir la meilleure version de moi-même..» Sénèque n’aurait pas dit mieux.

«Des portes vont s’ouvrir»

En rejoignant l’écurie Ombra Racing, Karen Gaillard semble avoir misé sur le bon cheval. En tout cas, ce team correspond à ses ambitions et a beaucoup d’expérience. «Le pilote qui a gagné la saison passée roulait pour cette équipe.», précise la Fribourgeoise. Et surtout, elle participe aussi à la SuperCup, une compétition qui regroupe les meilleurs conducteurs européens, en ouverture des Grands Prix de Formule 1. Une sacrée vitrine. 

Sic itur ad astra, c’est ainsi que l’on s’élève vers les étoiles disait Virgile dans l’Enéide. En choisissant le pays de Dante, la Fribourgeoise ne veut pas se contenter d’une place de figurante à la commedia dell'arte. «C’est quitte ou double», alea jacta est et elle entend bien jouer les premiers rôles, dans une compétition où «la différence se fait principalement au pilotage.», où tous les concurrents roulent avec le même char. Une Porsche 911 GT3 Cup (type 992) qui «est connue pour être dure à maîtriser. Si on réussit à aller vite avec, on arrive à s’en sortir dans les autres catégories. Et ça, les constructeurs le savent. Si j’arrive à performer, des portes vont s’ouvrir», souligne-t-elle. De quoi tirer son épingle du jeu.

La difficulté de trouver des budgets

Tous les pilotes de ce championnat partent donc avec les mêmes chances. Tous? Non! Une petite Helvète va devoir résister à des adversaires qui ont plus de sesterces qu’elle. Et l’irréductible de Pont-la-Ville de confier. «Les pilotes contre qui je cours ont plus d’entraînement, plus de week-ends de course, plus de journées de tests..» Encore et toujours, l’argent est le nerf de la guerre. Pour aller sur circuit, il faut sortir le chéquier, et, justement, celle qui a suivi une formation d’assistante en soins et santé communautaire ne roule pas sur l’or.

Pour le moment, Karen Gaillard est semi-professionnelle. Cette année, elle a trouvé suffisamment de budget pour disputer les six week-ends de course de la Porsche Carrera Cup Italie, mais elle n’a, pour le moment, que deux sessions de test à son agenda. Bien moins que la plupart de ses futurs adversaires. Entre les compétitions, rechercher des financements représente 90% de son temps. «Je prends mon sac à dos, je vais démarcher les entreprises, je toque aux portes et j’organise des soirées pour mes partenaires..» La jeune Fribourgeoise n’est pas tombée dans le caquelon de sans plomb quand elle était petite, mais, depuis qu’elle a commencé le karting à 17 ans, devenir pro est son idée fixe.

Déjouer les préujugés

Être une femme dans un monde automobile principalement masculin est-il un frein? «Il y a quand même de plus en plus de femmes sur les circuits, notamment au karting chez les jeunes, souligne la Gruérienne. Il y a toutes sortes de réactions, mais j’ai une attitude où je montre que je suis pilote, que j’ai les mêmes objectifs que les autres et que je ne veux pas qu’on me traite différemment..» À Rome, fais comme les Romains.

Néanmoins, il y a tout de même un domaine où elle ressent qu’elle doit prouver plus que les hommes: la condition physique. «Les équipes pourraient avoir peur qu’on soit moins prêtes à ce niveau-là..» La technique de Karen Gaillard face à ces préjugés? L’entraînement, encore et encore, pour «avoir un physique au-dessus de ce qui serait nécessaire dans la voiture.». Le 25 avril à Imola, elle deviendra la première femme à prendre part à une course de la Porsche Carrera Cup Italie. «On verra s’il y a plus de machisme.» Si oui, elle ne compte pas utiliser un micro pour fermer des bouches. Mais bien toute l’étendue de son talent. Cave Karen.

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