«Mon plus grand regret, ce serait de ne pas pouvoir, par manque de moyens, lui permettre de développer son potentiel. De ne pas voir jusqu’où il pourrait aller.» Anna Martinella caresse tendrement la tête de son petit garçon dans leur appartement lausannois plein de charme, où les fenêtres craquent un peu et laisseront trop facilement passer les frimas de l’hiver dans quelques semaines. Ilios fêtera ses 10 ans dans les prochains jours et n’aime rien de plus que passer des moments avec sa maman, blottis ensemble au fond du canapé pour regarder, par exemple, un film sur l’écran de toile qui descend du plafond une fois le soir venu et les devoirs effectués. Il suffit de passer à peine trente secondes avec eux pour s’apercevoir du lien fusionnel qui les unit et de ces regards qui ne trompent pas, ceux de l’amour pur d’une mère pour son fils, qui est renvoyé à la puissance mille instantanément.
Ces deux-là aiment passer du temps ensemble, même lorsque le petit rend la grande un peu chèvre avec une propension, là aussi très vite remarquée, à vouloir avoir le dernier mot. En toutes circonstances. Car Ilios a un don, que beaucoup revendiquent un peu trop facilement, mais que lui ne cherche même pas à mettre en avant: son cerveau tourne à toute vitesse, en permanence. Ce qui le rend aussi fascinant que parfois, voire souvent, fatigant.
Un surdoué des échecs
Un exemple concret: Anna détaille le parcours pour arriver du statut de joueur d’échecs passionné à celui de grand maître, avec les différentes étapes à franchir. «Non, maman, c’est pas comme ça», répond en écho une voix aiguë. La maman précise un peu mieux. «Non, toujours pas.» Un soupir. On s’inquiète. «C’est toute la journée comme ça?» La réponse fuse là aussi. «Oui...» Car, oui, Ilios Papageorgiou Martinella est un surdoué. Un vrai. A l’école déjà, aux échecs ensuite. Ou dans l’autre sens plutôt, malgré ses 10 ans pas encore atteints, lui qui a déjà été plusieurs fois champion de Suisse dans sa catégorie et bat très régulièrement les adultes qui se présentent face à lui, des plus aguerris aux moins expérimentés, que ce soit à son club d'Echallens ou ailleurs. Le tarif est le même pour tout le monde: échec et mat!
«Il y a quelques jours, il a eu droit à son premier passage en radio. Il a dit en direct que les échecs, c’était son métier», sourit Anna, qui n’a pas eu à pousser son fils pour que son talent se révèle. «C’était pendant le covid. Il fallait nourrir Ilios, trouver des activités. J’ai pensé aux échecs.» La suite s’écrit toute seule. Le petit garçon apprend les règles en un quart de seconde, gagne sa première partie, puis toutes les suivantes. Les 64 cases de l’échiquier prennent vie dans son cerveau et s’animent toutes seules. Anna découvre le phénomène, subjuguée. Et même un peu effrayée. «C’était incroyable. Et ça l’est toujours pour moi, aujourd’hui, quand je l’entends parler avec un grand maître. Ils peuvent échanger pendant des dizaines de minutes au sujet d’un coup joué plusieurs mois en arrière et dont Ilios se souvient en détail. Récemment, nous sommes allés disputer un tournoi à Split, en Croatie. Le grand maître qui s’occupe d’Ilios habite le Monténégro, donc il est venu sur place, en voisin. Ils ont mis en place des stratégies et des ouvertures, ils ont discuté comme des physiciens. Et puis, cinq minutes après, Ilios est redevenu un petit garçon qui saute dans la piscine de l’hôtel et éclabousse tout le monde en riant...»
Un petit gars très mature, mais...
Ainsi est le petit prodige, un garçon rempli de paradoxes et terriblement attachant, qui peut également compter sur son grand frère Victor (21 ans et plus à la maison) et sur son adorée grand-maman «Nano», qui lui rend souvent visite. La musique préférée du petit champion? «Gims et Les quatre saisons de Vivaldi.» Comme si l’enchaînement était logique. En tout cas, dans son cerveau, il l’est. Dans sa bibliothèque, Les aventures de Tintin côtoient les livres d’ouvertures du génie des échecs Bobby Fischer et Ilios passe des unes aux autres avec la même avidité. Voilà un gosse haut comme trois échiquiers qui se cache dans la cuisine pour faire peur à sa maman qui le cherche et qui, littéralement cinq secondes plus tard, répond très exactement en ces termes à la question de savoir ce qu’il préfère dans les échecs: «Respecter les principes, suivre le plan que le grand maître et moi avons fixé. Gagner en jouant mal ne m’intéresse pas. Perdre en ayant bien joué est plus gratifiant, j’aime réfléchir, chercher la solution, la trouver. Et, après, avoir la satisfaction de gagner.»
Des mots d’une maturité impressionnante, dits avec tout le détachement d’un petit garçon flottant dans un t-shirt un peu trop grand pour ses frêles épaules. Et qui sait déjà que l’important n’est pas d’apprendre des ouvertures par cœur, ce qui serait bénéfique à court terme, mais contre-productif sur le long terme. Le but de son travail avec le grand maître, que ce soit de visu ou en vidéo: maîtriser les principes qui lui permettront de se sortir de chaque situation et de trouver les clés lui-même. Tout en n’étant encore qu’un enfant.
«Ilios est comme ça. Et en même temps, il faut l’être. C’est fou de se dire ça, mais à 12 ou 13 ans, il sera déjà à un tournant dans ce qui sera peutêtre sa carrière de joueur d’échecs. C’est à cet âge-là que tout peut se jouer, on le voit bien autour de nous, dans ce monde qu’on découvre tous les deux. Aujourd’hui, vous le voyez, c’est un petit garçon qui a un don pour les échecs. Mais il n’est pas le seul dans le monde. Le jour où il atteindra une certaine forme de maturité, y compris dans sa vie d’adolescent, tout se mettra en place dans son jeu», enchaîne Anna, qui craint plus que tout de ne pas pouvoir l’aider à «aller au bout» de son don.
Mère célibataire, comédienne et artiste, elle ne peut pas compter sur une Fédération suisse des échecs aux moyens trop limités pour accompagner un petit garçon et sa maman sur le chemin d’une gloire potentielle. «On est livrés à nous-mêmes, à quelques détails près», glisse-t-elle avec lucidité, mais sans fatalisme. De prime abord, il serait tentant de croire que les échecs représentent un sport bon marché. Il n’en est rien pour qui veut se donner les moyens de gravir la pyramide et ne vient pas d’une grande nation des échecs comme l’Arménie, la Russie, l’Ukraine ou même la France. «Entre les voyages pour les tournois, les entraînements et l’argent que l’on verse au grand maître pour qu’il s’occupe d’Ilios et le fasse progresser, la facture finale est très élevée.» Le rêve? «Qu’un mécène soit touché par l’histoire d’Ilios et l’accompagne. Je me fais peut-être des illusions, je n’en sais rien. On a croisé un jeune Turc, à peine plus âgé, qui est accompagné par un milliardaire qui croit en lui. On n’en demande pas autant», sourit Anna, qui ne rêve pas de Porsche Cayenne, mais juste de permettre à son fils bien aimé d’avancer de plusieurs cases sur l’échiquier de sa passion. «Dans quelques semaines, il y aura les Championnats d’Europe en Crète. Ilios est inscrit, mais pour l’heure, je ne sais pas comment faire financièrement pour qu’il puisse y aller dans de bonnes conditions, en étant bien préparé, s’inquiète sa maman. La réalité, aujourd’hui, c’est que je ne peux même pas lui payer les leçons en nombre suffisant.» Elle a créé un site, Projet 64, où tout un chacun peut contribuer et se voit récompensé par des cadeaux ou des petites attentions. Le petit garçon, lui, trace sa route.
«Ce qui est fou, c’est qu’en compétition c’est même lui qui me calme souvent. J’avoue que je stresse avant les tournois, suivant contre qui il joue par exemple, parce que j’ai appris au fil du temps que certains adversaires lui conviennent moins. Aux échecs, le rapport à l’autre est important. Parfois, Ilios vient me voir et me dit: «Maman, tu es différente. Sois tranquille, s’il te plaît. J’ai besoin que tu sois comme toujours.» Et il a raison!» sourit-elle. Pour tout dire, les deux font du bien l’un à l’autre, la maman veillant notamment sur l’alimentation du fiston, lequel, absorbé par les cavaliers et les fous, peut en oublier de manger. «Il faut qu’il se nourrisse sainement. De toute façon, Ilios n’a pas été éduqué dans le culte du fastfood. J’y étais déjà attentive avant même qu’il ne fasse de la compétition, c’est naturel chez nous. Et attention, les échecs, c’est du sport! Les joueurs peuvent perdre plusieurs litres d’eau pendant une partie. Il ne faut surtout pas ingérer du sucre avant une compétition, car celui-ci créerait un pic, puis une descente. Il faut privilégier les sucres lents et beaucoup boire. Le nombre de calories brûlées peut être conséquent.» Le péché mignon d’Ilios? Les tomates. «Il y a pire comme vice…» se réjouit la maman.
Les échecs, cet apprentissage de la vie
Anna fait également attention à ne pas trop l’exposer, principalement sur les réseaux sociaux. «Mais là aussi, j’apprends sur le tas. On a plusieurs exemples de joueurs ou de joueuses de son âge qui sont très actifs sur Instagram, qui montrent tout. C’est sûrement bien pour gagner en notoriété. Mais il a 9 ans… Il faut faire attention sur la durée», assure-t-elle, en estimant qu’un article dans L’Illustré et Blick comporte bien plus de points positifs que négatifs sur le long terme. «La question, c’est surtout de savoir quoi faire maintenant… Ilios vient d’intégrer une école privée formidable, Germaine de Staël, à Etoy. Il a beaucoup aimé l’école publique, mais il s’ennuyait beaucoup trop, ce qui n’était bon pour personne. De nouveau, pour exploiter son potentiel, le privé est la meilleure solution, mais je n’en avais jamais eu les moyens. Cette école, envers laquelle je suis extrêmement reconnaissante, a décidé de faire un grand geste pour aider Ilios à avancer. Il s’y est senti bien dès le premier jour.» Et il peut quitter les cours pour s’en aller disputer ces fameux tournois à travers le monde, tout en retrouvant un environnement scolaire plus en rapport avec ses capacités à la descente du train ou de l’avion.
Les échecs, ce jeu millénaire, l’aident aussi à grandir dans la vie, assure sa maman. «Qu’il réussisse ou non, après, ce n’est pas grave. Ce qui le serait, et qui serait injuste, ce serait que je ne puisse pas l’accompagner parce que je n’ai pas les moyens. Mais il n’a aucune pression, c’est à lui de voir jusqu’où il peut aller. Et de toute façon, qu’il arrête dans une année, dans dix ans ou qu’il devienne grand maître, les échecs lui auront permis d’apprendre la gestion des émotions, à savoir perdre. Et aussi à assumer les conséquences de chacun de ses choix. Aux échecs, quand tu bouges une pièce, tu peux faire une erreur. Et ensuite, c’est comme dans la vie. Il y a celles que tu peux rattraper. Et celles qui te poursuivent jusqu’à la fin.»
Et il peut y avoir des conséquences physiques aussi, en l’occurrence pour Anna elle-même, en se remémorant ce jour où, en pleine partie, elle a reculé à Ouchy sur un échiquier géant sur les quais et s’est pris les pieds dans une grande pièce, tombant à la renverse. «C’était un accident d’échecs, j’avoue!» rigole-t-elle. Le taquin Ilios a rigolé aussi, comme le petit garçon qu’il est. Mais il s’est surtout vite reconcentré sur ses ouvertures et les coups suivants. Et Anna, à force de le regarder et de l’accompagner dans la lecture d’ouvrages de référence, a elle aussi progressé. «Il faut croire que je ne m’en sors pas trop mal, parce que Ilios m’a dit récemment que, maintenant, il envisageait même l’idée de jouer contre moi si je m’améliorais encore un peu!»