Incident de vol, viol du secret de fonction...
Quand les scandales suisses prennent des airs de «House of Cards»

Informations ciblées, manipulations et démentis... Le vol médiatisé d'Alain Berset en France a des petits airs d'«House of Cards». Retour sur une histoire rocambolesque dans laquelle des médias zurichois ont joué un rôle.
Publié: 16.07.2022 à 12:30 heures
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Dernière mise à jour: 16.07.2022 à 13:28 heures
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La série «House of Cards», avec Kevin Spacey dans le rôle de Frank Underwood et Robin Wright dans celui de sa femme Claire, a été l'un des succès de Netflix. Il y est question d'intrigues, de mensonges et de pouvoir. C'est exactement ce qui se passe en ce moment à Berne aussi.
Sermîn Faki et Pascal Tischhauser

Informations fournies sciemment, mensonges, intrigues sont au cœur de la série politique Netflix «House of Cards». Une situation digne de cette fiction occupe actuellement la Suisse avec l’affaire du vol d’Alain Berset les nouvelles informations liées à l’affaire Crypto selon la «NZZ». Pourtant, contrairement à ce que le journal zurichois prétend, il ne s’agit pas d’un «House of Cards bernois».

Informations ciblées

Les médias zurichois semblent avoir joué un rôle de taille dans cette histoire. Un exemple? «Le conseiller fédéral Berset déclenche en tant que pilote privé une intervention de la police aérienne française», peut-on lire sur le site de la «NZZ» mardi à 16h56. Peu avant, le Département fédéral de l’intérieur (DFI) d’Alain Berset a envoyé une prise de position. Le conseiller fédéral PS aurait effectué un vol privé le 5 juillet, au cours duquel une intervention de la police aérienne française aurait eu lieu. Au lieu de ne donner l’information qu’aux médias en quête de renseignements, elle a été envoyée à tous.

Comme l’écrit l’ancien conseiller national UDC Christoph Mörgeli jeudi, «la 'Weltwoche' et la 'NZZ' ont été informées» que le socialiste avait été contraint d’atterrir. Les deux journaux ont donc reçu cette information de manière délibérée et ciblée. Pendant une semaine, l’administration fédérale était au courant de ce qui était arrivé à son camarade en France. Mais personne n’en a parlé.

Une question de timing

Pourtant, beaucoup étaient au courant. Alain Berset en avait certainement informé le DFI. Selon les informations qu’a pu se procurer Blick, le Département de la défense (DDPS) le savait également. La NZZ assure que même le président français Emmanuel Macron avait été informé. Difficile donc d'imaginer que le Département fédéral des affaires étrangères (DFAE) ne l’ait pas aussi été.

Mais les choses continuent de se corser: le secrétaire général du DFAE n’est autre que Markus Seiler, l’ancien chef des services secrets suisses.

Une news en éclipse une autre

Mercredi soir, le «Tages-anzeiger» titre: «Séisme dans la Berne fédérale: le procureur fédéral extraordinaire prend pour cible le numéro 2 d’Ignazio Cassis». Dans le cadre de l’affaire Crypto, Peter Marti aurait ouvert une procédure contre Markus Seiler pour soupçon de violation du secret de fonction.

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Le jour suivant, pourtant, le sujet qui fait les gros titres aussi bien dans le «Tages-Anzeiger» que dans tous les autres médias, reste l’incident d’Alain Berset en France. L’enquête sur Markus Seiler passe inaperçue, et ne crée qu’un clapotis à côté du séisme qu’a provoqué le vol du conseiller fédéral.

Mission accomplie!

Peut-on parler d’une «mission accomplie» pour les politiciens? Le fait que les journalistes de la «NZZ» et de la «Weltwoche» aient reçu une multitude d’informations sur le vol d’Alain Berset à ce moment précis ne serait pas un hasard: plusieurs initiés politiques en sont convaincus.

L’affaire autour d’Alain Berset a ainsi supplanté l’information, tout aussi brûlante, selon laquelle Markus Seiler – l’homme le plus important du DFAE après le conseiller fédéral PLR Ignazio Cassis – est soupçonné d’avoir fourni des informations secrètes aux médias. «Coïncidence?, questionne une source, cela fait longtemps que je n’y crois plus dans cette bataille de boue.» Quelqu’un aurait manifestement su que le «Tages-Anzeiger» rendrait publics les soupçons pesant sur Markus Seiler.

Qui joue quel rôle?

Rembobinons: l’excitation est grande lorsque la «Weltwoche» rend public le 23 juin le fait que le «bras droit» d’Alain Berset de l’époque, Peter Lauener, se serait rendu coupable de violation du secret de fonction. L’affaire prend d’autant plus d’ampleur lorsque le SonntagsBlick révèle que Peter Lauener a été placé quelques jours en détention provisoire.

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Le DFAE et le DFI essaient-ils respectivement de se traîner dans la boue? Le porte-parole du DFI Peter Lauener est accusé par les médias d’avoir voulu nuire à Markus Seiler en transmettant des informations confidentielles dans l’affaire Crypto. Quant au no 2 du DFAE – qui clame son innocence – on lui prête le motif d’avoir voulu couper l’herbe sous le pied du rapport Crypto de la Délégation des Commissions de gestion (DélCdG), négatif à son encontre, et d’avoir ainsi diffusé des informations confidentielles. Il y a quelques années encore, l’alimentation ciblée en informations et la désinformation habile faisaient partie intégrante des activités de Markus Seiler en tant que chef du SRC.

Deuxième retour en arrière: la société zougoise Crypto AG avait vendu des appareils de chiffrement manipulés. Les services secrets étrangers américains (CIA) et suisses (SRC) ont pu accéder à ces appareils. L’autorité de surveillance du Ministère public de la Confédération (AS-MPC) avait nommé début 2021 l’ancien juge en chef zurichois Peter Marti, car des informations tirées du rapport encore confidentiel de la DélCdG avaient été transmises à des journaux – la «NZZ» et le «Tages-Anzeiger». Markus Seiler s’en est bien sorti avec la «NZZ», mais pas avec le «Tages-Anzeiger».

L’art du démenti

Le rapport de la DélCdG critique le chef des services secrets de l’époque, Markus Seiler. Il aurait su, au plus tard en 2017, que les appareils de cryptographie livrés à certains pays étaient probablement manipulés. L’actuel secrétaire général du DFAE avait apparemment refusé de recevoir l’information et de la transmettre.

Est-ce un cas de plausible deniability? Ce terme technique, inventé par la CIA aux États-Unis, désigne le fait qu’une personne nie de manière convaincante sa complicité dans des actes moralement douteux, voire punissables, commis dans sa sphère d’influence et qu’aucune responsabilité ne peut donc lui être imputée – indépendamment de la véracité de ce démenti.

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Pas d’innocence dans «House of Cards»

Si Markus Seiler a transmis des informations, cela serait problématique pour une autre raison. Comme l’a souligné vendredi l'«Aargauer Zeitung», il était dans une position singulière: il est possible qu’il ait utilisé des informations reçues en tant que secrétaire général du DFAE pour donner une meilleure image de ses actions en tant que chef des services secrets. Le code de conduite de l’administration fédérale dit pourtant clairement que les employés «accomplissent leurs tâches indépendamment de tout intérêt personnel». Et ils ne doivent pas utiliser des informations qui ne sont pas connues du public pour obtenir un avantage personnel.

Quelqu’un a-t-il enfreint cette règle? La question se pose pour l’affaire Crypto comme pour celle du vol d’Alain Berset. Pour le moment, la présomption d’innocence s’applique.

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