Polémiques sur son poids
Ariana Grande, la princesse de la pop qui interroge notre rapport aux célébrités

La chanteuse vient de clôturer une intense tournée et se met en retrait de la vie publique, alors que son état de santé inquiète ses fans et au sein des mouvements féministes. Son cas symbolise l’intense pression qui pèse sur les célébrités.
Ariana Grande Butera à la première new-yorkaise du film «Wicked: For Good» d'Universal Pictures, le 17 novembre 2025 à Manhattan.
Photo: IMAGO/Image Press Agency

En bref

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  • Ariana Grande a ému ses fans mardi soir à l’O2 Arena de Londres en annonçant la fin de sa tournée de 41 concerts et sa décision de se retirer de la vie publique pour une pause. La chanteuse de 33 ans souhaite se recentrer après des années sous le feu des projecteurs.
  • La star est au cœur de débats sur sa transformation physique, marquée par une perte de poids notable qui suscite des commentaires incessants. Malgré un appel à cesser les jugements sur les corps, les discussions persistent, notamment après la sortie de son clip «Petal» en juillet 2026.
  • Scrutée depuis l’adolescence, Ariana Grande incarne les pressions exercées sur les célébrités, entre attentes sociétales et normes culturelles. Son exemple soulève des questions sur l'impact des idéaux corporels sur les jeunes générations et le rôle des superstars en tant que modèles.
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Margaux BaralonJournaliste Blick

Robe noire à paillettes sur le dos, cheveux relevés, cils interminables qui lui donnent toujours cette allure baby doll, Ariana Grande avait les yeux embués, mardi soir, sur la scène de l’O2 Arena de Londres, l’une des plus grandes salles de concert d’Europe. 

Après 41 représentations au cours d’une tournée intense, l’interprète de «One Last Time» a dit au revoir à ses fans, «les meilleurs du monde». «Cela a été l'une des expériences les plus belles et extraordinaires de ma vie et je veux simplement exprimer ma gratitude sans fondre en larmes», a déclaré la jeune femme de 33 ans. «Merci du fond du cœur, je chérirai toujours cette expérience.»

Depuis le début du mois d’août, ces adieux sont programmés: Ariana Grande a décidé de «se mettre en retrait de la vie publique», avait annoncé l’un de ses représentants dans un communiqué de presse. «Elle a hâte de [...] prendre une pause bien méritée loin du travail et des apparitions publiques, qui ont entraîné un examen public incessant et constant.» Des mots soupesés qui font allusion aux nombreux commentaires que déclenche chaque apparition de la chanteuse depuis quelques années. 

Au centre des conversations, on retrouve moins la qualité des deux volets de «Wicked», la comédie musicale adaptée au cinéma qu’elle a portée avec Cynthia Erivo, ou celle de son dernier album, «Petal», que son apparence physique. D’une extrême minceur, qui confine à la maigreur maladive, Ariana Grande est aujourd’hui au cœur d’un débat qui la dépasse largement. Et qui rappelle notre rapport ambigu aux célébrités, parfois dicté par des élans parasociaux embarrassants ou un besoin de les ériger en modèles politiques.

De plus en plus mince

Faut-il ou non noter la maigreur d’Ariana Grande? La question se pose depuis bientôt trois ans et le tournage du premier volet de «Wicked». Dans le film, la chanteuse incarne Glinda, jeune fille désinvolte et superficielle, toute de rose vêtue, qui deviendra l’incarnation de la princesse adorée du peuple – une sorte d’american sweetheart de fiction. Sur les photos qui sont publiées dans la presse, celle qui n’a alors pas encore 30 ans apparaît amincie, ce qui occasionne des tonnes de remarques. Sous couvert d’inquiétude, ou sans même prendre de pincettes, les internautes notent sa variation de poids. 

Ariana Grande incarne Glinda, jeune fille désinvolte et superficielle qui deviendra l’incarnation de la princesse adorée du peuple

Au point qu’en avril, Ariana Grande se fend d’une vidéo TikTok, appelant tout le monde à être «plus gentil». «Nous devrions avoir moins de facilité à commenter le corps des autres», explique-t-elle alors. «Il y a plusieurs façons d’avoir l’air belle et en bonne santé. Je sais que, pour moi, le corps avec lequel vous comparez mon corps actuel était le moins sain que j’ai jamais eu. Je prenais beaucoup d’antidépresseurs, je buvais, je mangeais mal, j’étais au plus bas quand je ressemblais à ce que vous appelez aujourd’hui une version plus saine de moi-même mais qui n’était en réalité pas saine du tout.»

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Le moins que l’on puisse dire, c’est que personne n’a suivi les consignes de cette vidéo TikTok. En 2024, à la sortie du premier volet de Wicked, et sans jamais s’arrêter depuis, chaque apparition de la chanteuse déclenche des commentaires sur un corps qui, objectivement, se fait de plus en plus mince. La sortie, fin juillet dernier, du clip de la chanson «Petal», issue du dernier album éponyme d’Ariana Grande, n’a fait que donner un coup d’accélérateur à ce phénomène. Vêtue d’une combinaison noire qui dénude largement ses épaules et le haut de son buste, la chanteuse apparaît les os saillants et les joues creusées. Des milliers de messages affluent alors.

Le dilemme des féministes

L’actrice Jameela Jamil, connue pour ses prises de position féministes, elle-même anorexique en rémission, poste un commentaire sur Instagram qui résume bien la teneur de ces messages. «Cette pauvre femme est peut-être en train de mourir sous nos yeux», écrit-elle. «Cette tenue est conçue pour accentuer sa minceur afin de provoquer des discussions. Son équipe est totalement irresponsable de ne pas l’avoir éloignée de cette image profondément néfaste, surtout quand elle est autant glamourisée auprès de ses jeunes fans.»

D’un autre côté, voilà des années que les mouvements féministes appellent à cesser de commenter le corps des femmes, que ce soit pour une prise comme une perte de poids. D’autant plus alors qu’Ariana Grande demande clairement à ce que cela cesse. «Quand vous avez des millions de personnes qui vous disent sur les réseaux sociaux que votre apparence est malsaine et dangereuse, il y a peut-être de bonnes intentions derrière mais il faut penser aux conséquences», pointe quant à lui Mickaël Worms-Ehrminger, docteur en santé publique, auprès de la radio France Info. «Il ne faut pas oublier que les personnalités célèbres sont des êtres humains qui ont des affects, une santé mentale et une vie à côté dont on ne sait rien.»

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La journaliste française Constance Vilanova, spécialisée dans la pop culture, admet sur France Inter que «le débat est forcément inconfortable quand on est féministe». «Mais un mouvement féministe solide peut conjuguer deux idées: tous les corps sont valides mais certaines normes culturelles sont dangereuses. Mon devoir n’est pas de juger Ariana Grande mais de questionner ce que l’image de son corps produit sur une génération d’adolescents.» D’autant que la chanteuse n’est pas la seule. De Demi Moore à Jenna Ortega, en passant par Charlize Theron ou Emma Stone, de nombreuses personnalités féminines apparaissent en ce moment même extrêmement amincies sur les tapis rouges.

Scrutée depuis l’adolescence

Le débat est d’autant plus inconfortable dans le cas d’Ariana Grande que son corps est scruté depuis son plus jeune âge ou presque. La native de Floride, qui a grandi dans une famille «excentrique, bruyante, italienne», comme elle l’explique à «Vogue», quitte l’école très tôt, préférant les cours par correspondance, pour se produire sur la scène de Broadway à seulement 14 ans. Trois ans plus tard, elle explose dans une série jeune public de la chaîne Nickelodeon, «Victorious». 

Le public américain découvre Cat Valentine, jeune femme un peu bébête et maladroite aux cheveux rouges, mais il faudra des années pour analyser les images sous un autre angle. Sous ses airs de fille très innocente, le personnage incarné par Ariana Grande est souvent sexualisé de manière embarrassante. Elle ne voulait pas être actrice, racontera-t-elle plus tard. Mais à son jeune âge, on lui déconseille de se lancer dans la chanson.

Comme tant de bébés stars avant elle, Ariana Grande tente ensuite de se détacher de cette image infantilisante qui lui colle à la peau. Exit la teinture rouge et les joues toutes rondes, elle enfile des cuissardes, attache ses cheveux en une queue de cheval qui devient sa marque de fabrique, et se positionne en «Dangerous woman», comme le clame le titre de son troisième album, sorti en 2016. 

L’exercice est facilité par ses extraordinaires capacités vocales. On la compare à Mariah Carey, ses passages dans la prestigieuse émission du «Saturday Night Live» au cours de laquelle elle imite aussi bien Britney Spears que Céline Dion, en passant par Whitney Houston et ses notes très aigües, contribuent aussi à asseoir sa crédibilité de chanteuse… et d’artiste cool.

Traumas et fans ingérables

C’est au cours de la tournée de son album «Dangerous Woman» qu’Ariana Grande subit un événement extrêmement traumatique. Lors de l’un de ses concerts à Manchester, en 2017, une attaque terroriste revendiquée par l’Etat islamique fait 22 morts et des dizaines de blessés. La chanteuse interrompt brièvement ses performances pour rentrer chez elle, en Floride, et expliquera plus tard souffrir de stress post-traumatique.

L’année suivante, c’est un autre drame qui la frappe: son ex-compagnon, le rappeur Mac Miller, dont elle s’était séparée à cause de ses problèmes d’addiction, meurt d’une overdose de fentanyl. Lorsque le magazine «Vogue» la rencontre en 2019, la journaliste tombe sur une jeune femme d’à peine 26 ans qui pleure au bout de huit minutes d’interview à l’évocation de ce deuil, et explique: «Bien sûr, comme j’en fais toujours trop, j’ai accepté de repartir en tournée. Mais il m’est difficile d’interpréter des chansons qui parlent de blessures aussi fraîches.»

Le Jet d'Eau s'illumine aux couleurs britanniques en hommage aux victimes de l'attentat-suicide de Manchester le 23 mai 2017.
Photo: KEYSTONE

D’autant qu’à l’époque, les fans de Mac Miller se déchaînent, accusant Ariana Grande d’être responsable de la mort de leur idole. Les insultes et les menaces de mort affluent tellement que la chanteuse coupe ses réseaux sociaux temporairement. Elle admettra plus tard s’être réfugiée dans l’alcool et le travail – en sept ans, elle aura sorti six albums – mais cet épisode illustre très bien le rapport problématique de certains fans avec les célébrités. En développant des relations parasociales, c’est-à-dire un sentiment d’intimité avec une personne qu’on ne connaît pourtant pas dans la vie, des internautes finissent par s’adonner au harcèlement.

Aujourd’hui, Ariana Grande illustre l’immense pression qui pèse sur les épaules des artistes de son calibre. D’abord, celle d’une industrie qui impose encore et toujours des diktats au corps des femmes. Diktats qu’elle dénonce précisément, d’ailleurs, dans sa chanson «Petal», dont le clip inquiète tant. Ensuite, celle venue des fans, qui peut s’exprimer de plusieurs façons. 

Les personnes inquiètes pour sa santé, qui n’en finissent pas de commenter chacune de ses publications, accentuant potentiellement un mal-être si celui-ci existe bien. Mais aussi l’armée des «Arianators», comme on appelle ses indéfectibles soutiens, qui déclenchent des raids d’insultes contre les personnes osant rappeler que le culte de la maigreur, dont le retour fracassant sur les tapis rouges est indéniable, représente un danger majeur. 

Cette impasse devrait amener à s’interroger plus largement sur le rapport que nos sociétés entretiennent avec les superstars. C’est parce qu’elles sont adulées que leurs comportements sont constamment observés. Pas uniquement par des fans qui traquent leurs moindres mouvements, mais aussi par des journalistes, sociologues et activistes, parce qu’elles ont une influence telle que leurs faits et gestes, mais aussi leur corps, sont capables d’incarner un idéal – potentiellement problématique, donc – pour des milliers de personnes. C’est pour cette raison que ces faits, ces gestes et ces corps peuvent, et sont souvent, analysés comme des éléments politiques à part entière.

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