En bref
- Natalie Harp, assistante spéciale de Donald Trump, suscite une vive controverse à Washington depuis qu’un sénateur démocrate a évoqué son rôle auprès du président américain, la décrivant comme une figure centrale de son administration.
- Surnommée «l’imprimante humaine», cette trentenaire gère la communication du président, rédige ses publications sur Truth Social et entretient une bulle de positivité autour de lui.
- Natalie Harp symbolise la loyauté extrême requise dans le système Trump, avec un salaire de 150’000 dollars par an, mais son influence suscite des critiques sur sa compétence et son rôle au sein de la Maison Blanche.
C’est l’un des intitulés de poste les plus vagues qu’on puisse imaginer. «Assistante spéciale du président». Sur les photos, c’est une silhouette, la plupart du temps floue en arrière-plan derrière Donald Trump. Dans les médias, c’est un silence pesé, une discrétion calculée. Dans les faits, quelle est réellement l’influence de Natalie Harp? Cette jeune femme de 35 ans, qui accompagne le chef de l’Etat américain partout, était encore totalement inconnue il y a quelques semaines.
Mais depuis que son nom a été évoqué par un sénateur démocrate, tout Washington – et donc le reste du monde, tant l’actualité de la Maison Blanche est scrutée par tous – ne parle que d’elle. Une ancienne présentatrice de télévision, qui symbolise à elle seule le fonctionnement du système trumpien: un entre-soi blanc et très à droite, une véritable bulle de post-vérité qui se construit avant tout sur la loyauté à un président tout-puissant. Car plus encore qu’une assistante efficace, Natalie Harp semble être d’abord et avant tout la plus grande fan de son employeur.
«Voyager avec Natalie»
C’est le sénateur démocrate Jon Ossoff qui a fait sortir la trentenaire de l’ombre. Le 16 août, l’élu de Georgie s’indigne, lors d’une prise de parole publique, contre la gestion par Donald Trump du porte-avions Abraham-Lincoln. Ce vaisseau américain, parti de la côte ouest du pays en novembre 2025, emploie 5’000 marins dont les conditions de vie, entre isolement et pénuries de nourriture, sont dénoncées par leurs familles inquiètes depuis plusieurs semaines. Des craintes balayées par Donald Trump. «Il ne veut pas faire le boulot», s’insurge donc Jon Ossoff. «Il veut construire sa salle de bal et voyager avec Natalie à bord de leur palace volant, apparemment sans défense, offert par l’émir du Qatar.» Le «palace volant» est une allusion au nouvel Air Force One, le Boeing 747 dédié aux déplacements présidentiels. Mais c’est bel et bien ce «Natalie» sans nom de famille qui va mettre le feu aux poudres.
Immédiatement, les comptes sociaux de la Maison Blanche et des influenceurs trumpistes organisent une riposte dont ils ont le secret, entre accusations de sexisme et remarques dénigrantes à l’égard d’Ossoff. Interrogé par une journaliste de CNN sur la sortie du sénateur, Donald Trump lui réserve le traitement habituel des professionnels de la chaîne: il l’insulte. Preuve que le sujet est sensible à quelques mois des élections de mi-mandat, les enfants de la journaliste sont aussi attaqués sur les réseaux sociaux.
«L’imprimante humaine»
Publié en juin dernier et écrit par deux journalistes du «New York Times», le livre «Regime Change: Inside the Imperial Presidency of Donald Trump» («Changement de régime: au coeur de la présidence impériale de Donald Trump», qui n’a pour l’instant pas été traduit) mentionnait déjà le rôle très particulier de Natalie Harp auprès de Donald Trump. Surnommée «l’imprimante humaine», car elle se balade toujours avec une imprimante portative pour faire lire au président des documents sur papier, la jeune femme l’aide à gérer sa communication virtuelle, écrivant sous sa dictée les envolées qu’il publie ensuite sur Truth Social, son réseau 100% Amérique MAGA.
Surtout, elle est chargée, selon les auteurs du livre, de sélectionner des articles élogieux qu’elle lui lit ensuite à voix haute, entretenant autour de lui une bulle de positivité. C’est elle également qui déterre certains contenus s’en prenant à ses opposants, comme la vidéo raciste faisant du couple Obama des singes. Elle qui sélectionne – selon des critères inconnus – les informations extérieures jugées importantes. Elle, enfin, qui répond par texto aux dirigeants étrangers, au nom de son employeur.
«Elle ne prend jamais un jour de repos, même pas le dimanche», écrivent les reporters du «New York Times». Galope à pieds derrière la voiture de golf du président américain. Et se montre d’une dévotion sans faille, pour 150’000 dollars par an.
Car plus qu’une super assistante, Natalie Harp est une fan, une vraie, une pure et dure. Le «Daily Beast» a révélé la semaine dernière des lettres envoyées par la jeune femme à Donald Trump. «Vous êtes tout ce qui compte, je ne vous laisserai jamais tomber», écrit-elle dans un style lyrique inhabituel à ce niveau d’une administration présidentielle. «Je ne veux vous apporter rien d’autre que de la joie. Merci d’être mon Gardien et mon Protecteur.» Les majuscules sont d’origine. Et les lettres auraient déclenché une vague d’agacement à la Maison Blanche, selon Michael Wolff, biographe de Donald Trump, qui se les est procurées.
«Cette relation ne devrait pas exister dans le monde professionnel», explique-t-il au «Daily Beast». «Autour de Donald Trump, des conseillers savaient qu’il passait trop de temps avec Natalie Harp, que son influence ne faisait qu’augmenter et qu’elle ne s'appuyait sur rien. Elle n’a aucune expérience.»
Plus grave encore, selon la chaîne américaine MS Now, la trentenaire a travaillé plus d’un an sans avoir obtenu l’agrément de sécurité normalement nécessaire pour exercer à la Maison Blanche. Ce n’est que sous la pression de plusieurs membres du cabinet présidentiel, qui s’expriment sous couvert d’anonymat auprès de MS Now, que Natalie Harp aurait enfin consenti à remplir le fameux formulaire SF-86 permettant d’obtenir l’agrément, après avoir refusé sans donner de raison particulière. Ce document demande des informations telles que ses contacts à l’étranger, son historique financier ou ses résidences passées, ce qui déclenche ensuite une enquête en bonne et due forme.
Une famille ultra-conservatrice
Se retourner sur le passé de Natalie Harp permet de comprendre un peu mieux comment une femme sans expérience a pu parvenir à de telles fonctions stratégiques. Née en 1991, en Californie, elle est élevée dans une famille ultra-conservatrice. Son père, agent immobilier, travaille aussi pour une université privée chrétienne. Sa mère l’élève «avec l’idée que les Etats-Unis sont le patron du monde» et «que l’esclavage était normal», selon son frère Preston Harp, interrogé par CNN. Visiblement éloigné du reste de sa famille, le jeune homme estime que Natalie «n’a pas rompu avec ce délire» maternel.
Elle enchaîne un cursus dans un établissement privé à San Diego, puis dans une école évangélique de Virginie, avec en tête un objectif, selon le «Times»: «accomplir le travail de Dieu» jusque dans «les marécages de Washington». Mais ce n’est pas cette formation qui l’emmène dans les hautes sphères.
Cancer et mensonges
En réalité, deux événements jouent dans son rapprochement avec Donald Trump. D’abord, elle est invitée à intervenir en 2020, lors de la campagne (perdue) du président alors sortant, pour témoigner d’une épreuve personnelle. Atteinte d’un cancer des os, elle explique avoir découvert le milliardaire en regardant des débats politiques pendant qu’elle était alitée.
Surtout, elle affirme avoir pu bénéficier d’un traitement expérimental efficace après l’échec de la chimiothérapie, grâce à la loi «Right to try» initiée par le chef de l’Etat. Cette disposition permet depuis 2018 à des volontaires de prendre des médicaments ou de suivre des protocoles qui n’ont pas encore obtenu l’autorisation de la FDA, l’équivalent américain de Swissmedic.
C’est alors que Natalie Harp parle de son parcours personnel sur la chaîne conservatrice Fox News que l’administration Trump la repère. En 2019, sur la scène d’une convention, elle appelle le président son «bon Samaritain» avec des trémolos dans la voix. Un an plus tard, elle est l’une de ces personnalités de la société civile appelées à témoigner pendant la campagne, et devient une militante convaincue.
La véracité de cette expérience est pourtant rapidement remise en doute. Comme le raconte le «Times», un professeur de l’université Simon Fraser souligne qu’en réalité, Natalie Harp a bien reçu un traitement approuvé par la FDA – seul le dosage, comme la finalité, ne l’étaient pas. Par ailleurs, le «Washington Post» déterre dès 2020 d’anciens messages de la jeune femme sur X (alors encore appelé Twitter). Deux mois avant même que Donald Trump ne signe le texte «Right to try», elle y parle de son traitement efficace.
Mais qu’importe. Après tout, Donald Trump a montré à plusieurs reprises que la vérité lui importait peu. Et Natalie Harp est faite du même bois. En 2020, elle rejoint la chaîne ultra conservatrice One America News Network, et ne cesse sur le plateau de relayer des théories complotistes, affirmant notamment que l’élection contre Joe Biden a été truquée. C’est le deuxième élément qui la rapproche de son objectif: très attentif à ce qui se dit sur les plateaux télé qui lui sont acquis, Donald Trump a l’habitude d’y recruter des conseillers. En 2022, elle rejoint ses équipes. En 2024, elle prend le poste d’assistante spéciale. Entre les deux, une anecdote, relayée par CNN: alors que le président américain est convoqué par la justice, la jeune femme aurait sauté dans le coffre de son SUV pour l’accompagner dans cette épreuve.
Le symbole d’un système
Natalie Harp est donc à l’image de l’administration Trump sous ce second mandat du président: baignant dans l’ère de la post-vérité, correspondant en tous points – y compris physiques – à ce qu’on attend d’une femme MAGA. Elle est le symbole d’une présidence hors-sol, coupée du monde, enfermée dans une bulle dans laquelle la critique ne perce jamais: Maggie Haberman, l’une des deux journaliste du «New York Times» qui a enquêté sur elle, la qualifie de «binky», ce que l’on pourrait traduire par «doudou», un objet rassurant pour Donald Trump, le chef d’Etat qui se comporte comme un enfant.
Surtout, Natalie Harp illustre l’importance de la loyauté dans le système trumpiste, placée bien au-dessus des compétences. Lorsqu’il était encore agent immobilier à New-York, Donald Trump avait à son service une ribambelle de jeunes et belles femmes, qu’il appelait simplement «les filles», prêtes à bondir pour lui apporter un café ou un stylo. Aujourd’hui à la Maison Blanche, le milliardaire n’a pas changé et attend de ses collaborateurs le dévouement le plus total. «Les meilleurs amis de Donald Trump, c’est son fan club», note Preston Harp au micro de CNN. «Et [Natalie] est sa plus grande fan.» Du côté du «Guardian», l’éditorialiste Moira Donegan parle du «spectacle de [sa] servilité» qui devient «gênant» et même «grotesque». Reste à savoir si le débat politique qui émerge autour de la jeune femme n’est que de l’écume, ou permettra une véritable remise en question de l’exercice trumpiste du pouvoir.