D’habitude, je compte les secondes, comme pendant un orage. L’éclair, puis un, deux, trois… et le coup de tonnerre. Plus l’attente est longue, plus l’explosion est lointaine. La méthode fonctionne particulièrement bien avec les missiles. Selon le résultat, je décide de continuer à marcher, de fuir ou de chercher un abri. Mais parfois, je n’ai pas le temps de compter. Mon cerveau passe en pilote automatique. Comme il y a quelques jours.
Nous roulons au sud d’Odessa, en direction de la frontière moldave. C’est ici que le Dniestr se jette dans la mer Noire. Un pont permet de franchir son estuaire. Régulièrement pris pour cible par l’armée russe, il est actuellement fermé par des barrages. Voitures et camions doivent se rabattre sur un autre pont.
Des drones abattus
Nous voilà pris dans un embouteillage. Je m’engage sur un chemin de terre pour dépasser les bus et les camions à l’arrêt. Devant le second pont, la file de véhicules ne cesse de s’allonger: police et armée en bloquent l’accès. Une ambulance passe en trombe.
Je coupe le moteur et sors mon ordinateur portable pour retoucher des photos. Au bout de 45 minutes, un officier fait signe aux voitures d’avancer. Je redémarre.
La route serpente entre des arrière-cours, puis s’enfonce dans des ruelles où ne passe qu’une voiture à la fois. Soudain, une détonation. Des drones sont abattus. Puis une explosion.
Un bâtiment en flammes
Mon cerveau passe en pilote automatique. Se figer, fuir ou combattre. Chez moi, une quatrième réaction s’ajoute à ces réflexes: aller voir. Je saute de la voiture, mais un mur me bouche la vue. Je grimpe sur un petit talus. Devant moi s’étend un champ en friche. A 300 mètres, un bâtiment est entièrement la proie des flammes. Le feu et la fumée tourbillonnent autour de sa carcasse. Je ne vois personne.
Je reprends la route et franchis un pont provisoire qui enjambe le Dniestr. Sur l’autre rive, une épaisse fumée s’élève. Là aussi, camions et voitures s’entassent. A la sortie du pont, je tourne et, dans le rétroviseur, j’aperçois l’incendie. Un drone a touché un camion. Cinq personnes sont blessées.
Le moment le plus dangereux vient ensuite. Quand le pilote automatique se désactive. Quand je prends conscience de ce qui vient de se passer. Alors la peur s’installe. Et une fois là, elle met longtemps à repartir.
Les reporters de Blick parcourent des régions du monde où la situation pourrait devenir dangereuse. Que ce soit en Afghanistan, en Ukraine ou en Syrie. La reporter de Blick Helena Graf se prépare chaque fois minutieusement à ce type de mission.
Elle a suivi un cours «Hest». Il s’agit de l’acronyme de «Hostile Environment Safety Training», soit «formation à la sécurité pour les missions en environnement hostile». A cela s’ajoute une formation aux premiers secours en environnement hostile.
Avant chaque mission, une évaluation de la sécurité est effectuée depuis la Suisse. «Nous décidons alors si nous envisageons quelque chose et, le cas échéant, quoi», explique Helena Graf. Sur place, une deuxième évaluation de la sécurité est réalisée. «Ce n’est qu’à ce moment-là que nous décidons si nous partons.»
Pendant la mission, la reporter se manifeste auprès de la rédaction en chef à des intervalles convenus à l’avance. Helena Graf déclare: «Toutes ces précautions ne changent évidemment rien à la réalité: nous nous mettons parfois en danger de mort ici. Nous devons tous en être conscients.»
Les reporters de Blick parcourent des régions du monde où la situation pourrait devenir dangereuse. Que ce soit en Afghanistan, en Ukraine ou en Syrie. La reporter de Blick Helena Graf se prépare chaque fois minutieusement à ce type de mission.
Elle a suivi un cours «Hest». Il s’agit de l’acronyme de «Hostile Environment Safety Training», soit «formation à la sécurité pour les missions en environnement hostile». A cela s’ajoute une formation aux premiers secours en environnement hostile.
Avant chaque mission, une évaluation de la sécurité est effectuée depuis la Suisse. «Nous décidons alors si nous envisageons quelque chose et, le cas échéant, quoi», explique Helena Graf. Sur place, une deuxième évaluation de la sécurité est réalisée. «Ce n’est qu’à ce moment-là que nous décidons si nous partons.»
Pendant la mission, la reporter se manifeste auprès de la rédaction en chef à des intervalles convenus à l’avance. Helena Graf déclare: «Toutes ces précautions ne changent évidemment rien à la réalité: nous nous mettons parfois en danger de mort ici. Nous devons tous en être conscients.»
Je ne connais qu’un moyen d’y faire face: rester en mouvement, physiquement et mentalement. Me concentrer sur ce qui m’attend: la prochaine interview, le prochain reportage, la route devant moi.
«Vous avez survécu»
A l’été 2022, j'ai interviewé une psychologue militaire ukrainienne. Elle accompagnait des personnes de Boutcha qui ont survécu à l’occupation russe. Elle m’expliquait alors que le sentiment d’impuissance peut aggraver les traumatismes. Son travail consistait à les aider à prendre conscience de leur propre force. «Vous avez survécu. C’est votre force», disait-elle. Je repense parfois à cette phrase.
L’hiver dernier, alors que nous roulions de nuit de Pokrovsk à Kramatorsk, des drones tournaient au-dessus de nous. Sur des kilomètres, des filets recouvraient la route. Ils sont censés protéger les véhicules des attaques. Mon collègue était trop fatigué pour continuer à conduire. Notre interprète a pris le volant. Mais notre voiture a une boîte manuelle et cela fait vingt ans qu’il n’en avait pas conduit une. Nous voilà au beau milieu de la nuit, sur l’une des routes les plus dangereuses de la région de Donetsk. A côté de moi, un homme me demandait une nouvelle fois comment fonctionne l’embrayage.
Je repensais à mes premières leçons de conduite. Au nombre de fois où j’ai calé, à la difficulté de démarrer quand on est nerveux. Et au fait que voir la personne à côté de soi perdre patience n’aide en rien.
Leçon de conduite dans l’enfer des drones
Alors, j’ai gardé mon calme. Je lui ai expliqué comment relâcher l’embrayage, à quel moment accélérer. Il a passé la première, nous avons démarré, puis il a enclenché la deuxième. Nous sommes arrivés sains et saufs à Kramatorsk. Parfois, il suffit de se concentrer sur la prochaine difficulté. La vitesse suivante, les cent prochains mètres. Sans penser à tout ce qui pourrait arriver. Et parfois, l’humour noir aide.
Il y a quelques années, j’ai rencontré des soldats près de Soumy, non loin de la frontière russe. Sur le chemin du retour, alors que nous quittions la zone du front, un drone a frappé un véhicule militaire. Il a quitté la route et s’est embrasé.
Je voyageais avec mon interprète et un commandant. Nous avons sorti un blessé de l’épave et aidé un deuxième à rejoindre la route. Il faisait nuit. Une voiture de l’armée s’est arrêtée pour emmener les blessés. Nous sommes repartis aussitôt.
«Shit happens»
Le lendemain, nous sommes revenus sur les lieux. Autour de l’épave, des mines jonchaient le sol. Dans l’obscurité, nous ne les avions pas vues. Le commandant se tenait à côté de moi. Je lui ai dit: «Nous avons vraiment eu de la chance.» Il a répondu: «Shit happens» (ce sont des choses qui arrivent, ndlr). Nous avons ri.
Depuis, le commandant et moi sommes restés en contact. Cet automne, lorsque je lui ai parlé de mon projet de me rendre à Kramatorsk, il m’a mise en garde: «Je ne veux pas que tu y ailles.» Je lui ai répondu avec ses propres mots: «Shit happens». Cette fois, il n’a pas ri.