Bruxelles veut les renvoyer
Et si l'Europe se dotait d'une police anti-immigrés version ICE?

Le réglement européen sur les retours d'immigrés illégaux présents dans l'UE est toujours en négociation entre la Commission européenne, les 27 Etats membres et le parlement de Strasbourg. Mais le modèle controversé de l'agence américaine ICE est regardé de près.
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Aux Etats-Unis, les 20 000 agents de ICE (Immigration and Customs Enforcement) affirment avoir procédé depuis un an à un million d'arrestations.
Photo: Anadolu via Getty Images
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Richard WerlyJournaliste Blick

Donald Trump est en train de reculer à Minneapolis. Après la mort de deux citoyens américains du Minnesota, tués par des agents de l’ICE (Immigration and Customs Enforcement), le président des Etats-Unis n’a plus guère d’autre choix que de calmer le jeu. Telle était la mission assignée, ce jeudi 29 janvier, à son «tsar» des frontières, Tom Homan, un ancien shérif vétéran de l’administration Obama, qui a promis, lors d’une conférence de presse, un plan anti-immigration «plus intelligent». Tandis que les agents de l’ICE responsables des tirs meurtriers lors de deux interpellations ont été provisoirement suspendus…

Recul aux Etats-Unis, mais quid de l’Europe et des pays de l’espace Schengen, dont la Suisse est membre depuis 2008? Et si, demain, les gouvernements dirigés par des partis nationaux-populistes, admiratifs de l’action de Donald Trump, mettaient sur pied une police anti-immigration copiée sur l’ICE? La question n’est pas rhétorique. Aux Pays-Bas, le leader de l’extrême droite, Geert Wilders – battu lors des législatives du 29 octobre qu’il espérait remporter, et aujourd’hui lâché par sept de ses 26 députés – plaide ouvertement pour une solution «à la Trump». L’intéressé a même apporté son soutien public au chef opérationnel de l’ICE, Gregory Bovino, finalement forcé de quitter le Minnesota devant la montée des résistances. Alors, possible ou impossible sur le sol européen? 

Force de police européenne

Première réalité: la constitution d’une force de police européenne dédiée aux interpellations des immigrés illégaux, puis à leur expulsion, est bien à l’ordre du jour. Déjà, l’agence Frontex de protection des frontières de l’espace Schengen – à laquelle la Suisse contribue à hauteur de 315 millions de francs pour la période 2021-2027 – aide les pays membres à affréter des vols charters pour rapatrier, dans leurs pays d’origine ou dans des pays tiers, des immigrés volontaires. Or un règlement européen, qui devrait être bouclé d’ici l’été, doit durcir sévèrement ce régime des rapatriements forcés.

L’un des points clés du texte, proposé par la Commission et adopté le 8 décembre par les 27 pays membres, est la future reconnaissance mutuelle des décisions de retour. Les Etats pourront reconnaître et exécuter directement une décision de retour prise par un autre Etat membre à l’égard d’une personne qui devrait quitter le territoire européen, sans devoir entamer la procédure d’adoption d’une nouvelle décision de retour. Il ne sera dès lors plus possible de fuir vers un autre Etat membre. Question: qui va coordonner le renseignement, puis les interpellations et les déportations? Il est probable que l’agence Frontex, forte en 2026 de 2000 agents, héritera de ce rôle.

Deuxième réalité: l’utilisation de la force. L’exemple de l’ICE aux Etats-Unis démontre le danger que constitue l’envoi d’agents mal formés, recrutés à la va-vite et avant tout intéressés par les primes proposées (50'000 dollars à l’embauche, plusieurs milliers de dollars par immigrant illégal capturé). Pour rappel, le budget de cette agence fédérale s’élève, en 2026, à 40 milliards de dollars pour 20'000 agents ! Restent les faits: le règlement européen sur les retours, qui sera débattu en mars au Parlement européen, nécessitera l’utilisation de la contrainte.

Les organisations de défense des migrants ne s’y sont pas trompées. «Ce texte approfondit une logique d’externalisation de la gestion des migrations et des frontières en autorisant la conclusion d’accords entre Etats membres et pays tiers afin d’y éloigner des personnes. Il prévoit la création de 'centres de retour' hors du territoire européen, destinés aux personnes en séjour irrégulier qui auraient fait l’objet d’une décision d’éloignement, vers des pays où des violations des droits fondamentaux sont largement documentées. Les personnes seraient ainsi expulsées vers des pays avec lesquels elles n’ont aucun lien pour y être enfermées dans l’attente d’être renvoyées vers leur pays d’origine», déplore l’association France Terre d’Asile.

Mesures de contrainte

Le Conseil de l’UE, qui représente les Etats membres, a d’ailleurs fait un premier pas en se prononçant en faveur de «conséquences lorsque les personnes qui ont fait l’objet d’une décision de retour ne coopèrent pas». Les 27 pourront décider de refuser ou de réduire certaines prestations et allocations, de refuser ou de retirer des permis de travail ou d’imposer des sanctions pénales. Question: qui pour mettre cela en application? A priori, les forces de police nationales. Mais quid des Etats moins dotés en effectifs policiers et en moyens? «La logique, puisque l’espace Schengen prévoit la libre circulation, serait une force 'Schengen' de reconduite aux frontières», note un expert européen du Pacte européen sur l’asile et la migration, définitivement adopté en juin 2024.

Troisième réalité, enfin: la nécessité de recourir à la contrainte. Selon les statistiques officielles de l’UE, 178'000 migrants illégaux sont entrés dans l’espace Schengen en 2025. 25'000 retours ont été mis en œuvre durant cette même année. Toujours selon les chiffres officiels, un million d’immigrés illégaux seraient présents dans les pays Schengen, ce qui semble largement sous-évalué, puisque les autorités françaises estiment entre 600'000 et 800'000 le nombre de clandestins sur leur sol. Or le règlement «retour» propose de créer des centres de rétention aux frontières de l’Union. Ces centres, sur le sol des pays membres, seront en situation d’extraterritorialité afin d’empêcher les recours.

D’où la question supplémentaire: qui les gérera? Qui en assurera la sécurité? Va-t-on vers la création d’une «Immigration and Customs Enforcement» européenne?

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