Des enfants sacrifiés
Au cœur de l'Indonésie, l’étain s’arrache au prix de vies pour nos smartphones

L’île de Bangka vit au rythme d’une fièvre métallique. Ici, l’étain s’arrache au prix de vies humaines et d’un désastre écologique. Entre mines illégales, forêts éventrées et marchés mondiaux dopés par la demande technologique, une île s’épuise pour tenir la cadence.
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Vues du ciel, des plateformes de forage illégales, au large de l’île de Bangka. L’activité transforme les eaux en étendues boueuses.
Photo: Pierre Terraz
Paul Boyer, pour «L'illustré»
L'Illustré

A l’aube, le soleil brûle déjà la peau des travailleurs d’une mine offshore illégale creusée dans le sol de l’île de Bangka. Le crissement des générateurs condamne toute communication entre les mineurs. Le moindre écart peut provoquer un accident. Une fine silhouette se démarque des autres davantage musclées. T-shirt orange sur le dos, Rapi, mineur de 17 ans, est accroupi sur le tamis pour récupérer la cassitérite. Ses bras portent difficilement les seaux remplis, pesant chacun entre 8 et 10 kilos.

Déscolarisé à l’âge de 11 ans, il a dû se débrouiller seul avec ses six frères et sœurs après la mort de leurs parents. «Mon oncle m’a adopté et je travaille avec lui. Je gagne 3 dollars par jour, tousse-t-il au milieu d’un nuage de fumée de moteur. Je ne suis pas fort comme les autres. Je suis au triage du sable, mais c’est aussi dur.» 

«J'aimerais me reposer»

Sur la plateforme, les autres ouvriers, plus âgés, le préservent autant que faire se peut. Chaque demi-heure, Rapi doit faire une pause, la faute à ses antécédents médicaux. En 2022, il a été opéré d’une tumeur au torse, laissant une cicatrice sur la poitrine. L’adolescent se promet d’arrêter bientôt ce labeur: «J’aimerais être fonctionnaire, pour me reposer derrière une table.»

De jour comme de nuit, des creuseurs remuent et tamisent les sols de Bangka à la recherche de l’étain. Certains d’entre eux sont très jeunes, parfois mineurs.
Photo: Pierre Terraz

Située sur la Tin Belt, une ceinture de minerais qui s’étend de la Birmanie à l’Indonésie, l’île de Bangka abrite les gisements d’étain les plus purs du monde. Deuxième producteur mondial derrière la Chine, l’Indonésie en extrait chaque année près de 80'000 tonnes qui satisfont la demande des géants de l’informatique et de la téléphonie, tels que le fabricant Foxconn, une firme taïwanaise qui confectionne les produits Apple, Nintendo, Dell et Microsoft, et le fabricant Chenan, qui fournit Samsung, Sony et LG.

Les abysses de l’étain

En mer, la ruée vers l’étain s’improvise sur des radeaux de fortune et, sous la surface, ce sont les plongeurs qui s’activent. Munis d’un simple masque et d’un tuyau relié à un compresseur d’air, ils s’aventurent jusqu’à 12 mètres sous l’eau, pour que la tige de forage s’enfonce correctement dans les parois du sol. A peine remonté, un plongeur semble étourdi, comme assommé par le manque d’oxygène. Yan, 52 ans, est scaphandrier depuis treize ans: «Je sais que c’est dangereux, mais j’ai trois filles à nourrir. Aucun métier à Bangka ne me permet de gagner autant.» En moyenne, il touche l’équivalent de 180 euros par mois. 

Vue aérienne d’une mine d’étain illégale située au milieu d’une réserve naturelle protégée.
Photo: Pierre Terraz

Yan saute de la plateforme et repart dans l’eau, laissant une traînée de bulles d’air à la surface. Malgré le vacarme des moteurs, un cri retentit, un machiniste réclame de l’aide pour fixer une pièce. Le jeune homme resserre un écrou rouillé, un travail titanesque et éminemment risqué. Félicité par ses collègues, Rudy, 21 ans, précise que chaque travailleur récolte entre 2 et 3 kilos, qu’ils vendront en moyenne 100'000 roupies indonésiennes le kilo, l’équivalent de 5 euros.

Ces mines offshores constituent près de 60% des plateformes de Bangka. Sur la terre ferme, la fièvre continue dans les cratères béants de la jungle. Au bout d’une piste en terre apparaît un cratère de 25 mètres de profondeur, une mine illégale en activité depuis 2010. Au bord de la colossale cavité, des mineurs creusent, aucune mesure de sécurité n’est appliquée dans cette mine au cœur d’une forêt protégée, accaparée par des familles de villageois; pas d’assurance, pas de contrat de travail et encore moins de protection.

Bangka, des mines à ciel ouvert

Pour L’illustré, nous obtenons l’accès avec la directrice adjointe de la mine, qui se fait appeler Mama Hentry. Sandales en plastique aux pieds, elle semble en lévitation sur les chemins menant au fond du gouffre. Arrivée dans les abysses, elle salue ses cinq salariés. En octobre 2020, un ouvrier est mort enseveli sous un éboulement de roches ocre.

Ce jour-là, Mama Hentry tire elle-même le corps des décombres: «Peu de mineurs viennent, car c’est très dangereux, mais la question de la peur ne se pose plus, on vit avec.» A 300 mètres de là, le 18 juin 2019, trois hommes sont morts lors d’un glissement de terrain: Sury, 38 ans, Gapur, 37 ans, et Usma, 25 ans. Il n’existe aucune statistique officielle, mais ils seraient entre 80 et 130 à perdre la vie chaque année.

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L’entreprise n’achète pas d’étain provenant de l’exploitation minière illégale
Kopdi Saragih, directeur adjoint
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Ces mineurs vendent ensuite l’étain à des acheteurs locaux, qui feront les intermédiaires pour la société PT Timah Tbk, une firme qui possède 473'310 hectares. L’Etat détient 65% des parts de cette société, le reste appartient à des investisseurs privés. A l’intérieur du site de l’usine de fusion et de raffinage de la ville de Muntok, 300 personnes travaillent dans ces ateliers, qui fonctionnent 24 heures sur 24. Une fois réceptionnée, la poussière d’étain est séparée d’autres minerais, tels que le zircon ou la monazite. La chaleur atteint 40°C, principalement dans la fonderie, qui fait transpirer les corps à grosses gouttes.

Vêtu d’une combinaison ignifugée, Hassan prend garde à ce que ses collègues manient correctement le métal en fusion. «L’étain coule ici, grâce à notre centrale à charbon, précise le quadragénaire devant des éclaboussures à 1200°C. L’étain en fusion sera moulé pour en faire des lingots.» Ces morceaux sont ensuite envoyés à l’étranger par cargo, direction Singapour, avant d’être exportés en Asie à 95% – Japon, Corée et Taïwan notamment – et en Europe et aux Etats-Unis à 5%. Son rôle réside dans sa substance essentielle: de la soudure qui relie les composants électroniques sur les circuits imprimés. 

Une fois passée au tamis pour en extraire la cassitérite, la boue récoltée dans les fonds marins de Bangka est rejetée dans la mer.
Photo: Pierre Terraz

Devant le navire marchand, le directeur adjoint, Kopdi Saragih, veille au grain: «Nous faisons deux livraisons par mois. Aujourd’hui il y a 2000 tonnes sur le bateau. En 2024, nous avons exporté 19'437 tonnes métriques de minerai d’étain.» Il assure que l’entreprise vise, pour l’année 2026, une production comprise entre 20'000 et 30'000 tonnes. Parfois, des manifestations de mineurs mécontents ont lieu devant le siège de l’entreprise, à Pangkal Pinang, au sujet des prix d’achat au kilo que propose PT Timah Tbk. La direction, qui a été accusée par des ONG d’acheter de l’étain directement auprès des mineurs exerçant dans l’illégalité, sans licence d’exploitation, se défend: «L’entreprise n’achète pas d’étain provenant de l’exploitation minière illégale, mais développe des programmes de partenariats miniers communautaires dans ses zones de concession.»

De l’Indonésie à nos circuits

Au sortir de l’usine, plusieurs dunes de déchets radioactifs de couleur noire sont visibles derrière d’immenses murs, dont l’entreprise assure qu’ils seront traités. Pour l’heure, des conséquences concrètes impactent les habitants, tiraillés entre prendre part à ce commerce et préserver leurs traditions. Dans un port, Santi Febrianti charge son pick-up après une rude matinée en mer: quelques dorades, des sardines et une magnifique raie. «Je pêche jusqu’à 10 kilomètres des côtes, car l’eau est sale et boueuse à cause des mines», se désole la pêcheuse de 42 ans. Résultat: les poissons fuient, en quête d’une eau plus claire, laissant les coraux dépérir.

«
Chaque portable nécessite entre 1 et 10 g d’étain, et une tablette 30 g
RATNO BUDI, DIRECTEUR DE L’ONG WALHI
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Ratno Budi, directeur exécutif de l’ONG Walhi, se démène depuis vingt ans pour améliorer la qualité des sols, dégradés à cause des mines illégales, et préserver le peu de forêts restantes, dont 65% auraient été rasées. Il collabore notamment avec PT Timah Tbk sur plusieurs concessions de terre qui ne sont plus exploitées, pour planter des hévéas et des palmeraies. Sur près de 5 hectares, il déambule entre les bananiers: «Je suis né sur cette île, je dois la protéger. Nous pouvons exploiter l’étain, mais il faut encadrer les mines et arrêter avec le pillage illégal.»

En 2026, l’extraction minière bat son plein à Bangka, qui fournit près d’un quart de la production mondiale. Ratno Budi le sait, les smartphones que nous tenons en main et que nous utilisons tous les jours viennent, en partie, des sols de son île. «Chaque portable nécessite entre 1 et 10 grammes d’étain, et jusqu’à 30 grammes pour une tablette tactile. Vous le savez maintenant», souffle-t-il, alors que, à chaque notification, à chaque clic, un peu de Bangka s’effrite. 

Un article de «L'illustré» n°22

Cet article a été publié initialement dans le n°22 de «L'illustré», paru en kiosque le 28 mai 2026.

Cet article a été publié initialement dans le n°22 de «L'illustré», paru en kiosque le 28 mai 2026.

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