Camp de Roj
L’avenir incertain des femmes de Daech

Depuis janvier, les conditions sécuritaires se dégradent dans ce camp où vivent deux Suissesses. Les pays d’origine des détenus refusent de les rapatrier.
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Célina* est originaire de Lausanne et vit avec sa fille dans le camp de Roj, qui accueille les femmes soupçonnées d’appartenir à l’EI.
Photo: Pauline Gauer
Apolline Convain
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A l’entrée de la tente, Julia* se balance d’avant en arrière. Son visage parsemé de taches de rousseur claires est enfoui entre ses jambes recroquevillées. La fillette de 9 ans ne manque pas une phrase du récit de sa mère, mais elle ne pipe mot. C’est qu’elle n’est pas bien à l’aise en français. Elle n’est pas encore née lorsque ses parents quittent Lausanne pour rejoindre l’Etat islamique (EI) en 2015. Elle voit le jour deux ans plus tard, quelque part entre la Syrie et l’Irak. Quelques semaines à peine après leur arrivée dans le premier pays, ils sont transférés de force dans le second.

Sa mère Célina* raconte tout cela d’une voix fluette et monocorde en jouant avec ses longs cheveux couleur d’automne attachés en queue de cheval. Elle répète plusieurs fois que son mari a toujours refusé de combattre et qu’ils cherchent très rapidement à fuir le califat. Sans papiers ni argent, ils retournent en Syrie et se réfugient à Mayadin, puis à Abou Kamal, à mesure que l’organisation terroriste perd du terrain.

En 2018, les frappes de la coalition internationale et l’offensive des forces kurdes s’intensifient. Célina assure que le couple décide de fuir la Syrie à tout prix. «Mon mari a été à nouveau arrêté par la police. On entendait qu’ils exécutaient des hommes. J’ai eu trop peur donc je lui ai dit de prendre le premier passeur venu», se remémore la femme âgée de 38 ans. Son époux s’en remet au pharmacien du coin, qui le livre, comme ils le craignaient, aux forces kurdes. Il est immédiatement emprisonné tandis que Célina se retrouve à Roj. Le camp situé dans le nord-est syrien accueille alors depuis un an les femmes soupçonnées d’appartenir à l’EI, ainsi que leurs enfants.

La Suissesse rembobine ce destin cabossé sans joie ni regret. Son français est fluide, héritage de ses études de droit à l’Université de Lausanne. Elle est agenouillée à même le sol, dans sa tente parfaitement ordonnée faite de bâches tendues sur des manches à balai. A sa gauche, des produits de beauté sont entassés. Ses traits fins sont discrètement maquillés; elle porte un piercing à l’oreille gauche, au niveau du tragus. Pour sortir dans le dédale d’allées de tentes blanches et turquoise, elle se recouvre d’un hidjab gris, sans lequel elle ne se montre jamais en public. «Chacun vit sa vie mais quand même, je ne suis pas à ce point-là», rit-elle.

Fermeture du camp d’Al-Hol

Neuf ans après l’arrivée de Célina, le camp de Roj s’étire sur 800 mètres de long dans l’immensité de la Jazeera – «île», surnom arabe de la région située entre le Tigre et l’Euphrate. Hors de tout cadre légal et sans procès, 2218 personnes originaires de 54 pays y vivent, dont deux Suissesses. 70% des détenus sont mineurs. Certains d’entre eux saluent les humanitaires et journalistes à coups de sourires carnassiers et de doigts d’honneur. Ils arborent le regard de ceux qui ont été bercés par le claquement transperçant des coups de feu. Il existe bien une école tenue par les organisations internationales, mais celle-ci est quotidiennement caillassée par les détenus, donc souvent fermée. Alors ces centaines d’enfants traînent du soir au matin, désœuvrés, dans la chaleur écrasante de la fin de l’été. Pour seul horizon, ils n’ont que de hauts murs en briques surmontés de barbelés.

En janvier, lorsque l’armée syrienne a avancé vers Hassaké lors de l’offensive qui a permis à Damas de reprendre le nord-est syrien jusqu’alors contrôlé par les Kurdes, Célina a cru que ces murs tomberaient à leur tour et qu’elle retrouverait sa liberté. A ce moment-là, la majorité des 25 000 personnes détenues dans le camp d’Al-Hol – version géante de Roj – se sont enfuies ou ont été libérées lorsque les forces kurdes se sont retirées au profit des autorités syriennes. Elles vivent aujourd’hui en liberté en Syrie. «La situation est différente ici et à Al-Hol, car nous sommes dans une zone kurde (ce qui complique les tentatives d’évasion, ndlr). Il y avait plein de rumeurs, mais quand ils ont libéré Al-Hol, on s’est dit que c’était possible», se souvient la Suissesse.

Les autorités de transition menées par Ahmed al-Charaa sont davantage conciliantes envers ces femmes soupçonnées d’avoir participé à l’EI et leurs enfants que les forces kurdes. Le président de transition, un temps chef du Front al-Nosra, branche syrienne d’Al-Qaida, s’est cependant engagé dans la lutte contre Daech aux côtés des Etats-Unis et a officiellement rejoint la coalition contre l’EI en novembre 2025.

Célina assure n’avoir plus rien à voir avec cette organisation terroriste et se réjouit de l’arrivée au pouvoir du groupe Hayat Tahrir al-Cham. «On veut que le gouvernement prenne le contrôle du camp. Ce n’est pas qu’on l’aime, mais ils nous considèrent plus humainement. En gros, ils disent que nous sommes des victimes.»

Absence de négociations

En vertu de l’accord signé entre Damas et les Kurdes en janvier, les prisons et camps du nord-est syrien, dont Roj, doivent repasser sous le giron des autorités de transition. Jusqu’à maintenant, aucune négociation n’a cependant eu lieu malgré la dissolution officielle en août de l’administration et des forces armées kurdes. Une dizaine d’Assayech – les forces de sécurité intérieure kurdes – vérifient toujours les allées et venues dans le camp. Leur drapeau blanc et turquoise flotte à l’entrée. «Roj est toujours géré par l’administration autonome kurde et n’appartient pas encore au gouvernement […], confirme Hokmiya Ibrahim, codirectrice des lieux. Il n’y a actuellement aucune discussion avec Damas. Donc, pour l’instant, il n’y a pas de projet sur l’avenir de Roj.»

La trentenaire se dédouane de toute responsabilité: «Nous ne souhaitons pas que cette situation se prolonge encore, car cette atmosphère n’est pas porteuse pour les femmes, qui n’aspirent qu’à retourner à la vie normale et à sortir. Nous souhaitons que les pays récupèrent leurs ressortissants.» Les capitales qui refusent de rapatrier les adultes jouent la carte du temps, car Damas n’a pas émis de demande officielle. Berne refuse toujours de ramener les femmes malgré les recommandations des Nations unies et étudie au cas par cas les dossiers des enfants dont les mères ont fait une demande.

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«On veut que le gouvernement prenne le contrôle du camp. Ce n’est pas qu’on l’aime, mais ils nous considèrent plus humainement. En gros, ils disent que nous sommes des victimes»
Célina*, Suissesse détenue à Al-Roj
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Ce 1er octobre, les premières pluies tombent sur les plateaux de la Jazeera et les 2218 détenus vivent au jour le jour. Ce flou rend la situation sécuritaire explosive. Dans la cour où femmes et enfants font leurs courses, les regards échangés avec les forces de sécurité kurdes racontent la tension qui s’est récemment intensifiée. «Il y avait des milliers de personnes à Al-Hol, pourquoi les a-t-on laissées sortir alors que nous sommes toujours là? Si nous avions été jugés dès le début, tout serait déjà terminé. Pourquoi devons-nous attendre toutes ces années? C’est inhumain», s’emporte une femme égyptienne, anonymisée par son niqab noir.

Manifestations

La directrice Hokmiya Ibrahim est explicitement menacée sur les réseaux sociaux, où circulent des photos de son visage. Les fouilles ont été récemment renforcées au portail afin de limiter l’entrée d’armes, de téléphones et d’argent. Dans le bureau de la directrice, des sabres et des jouets d’enfants fabriqués en tuyau et en forme d’armes automatiques sont posés sur une table. Elle soupire: «Au cours de ces deux mois, nous avons reçu des informations selon lesquelles il pourrait y avoir des armes, notamment des pistolets dans les tentes.»

Les Unités de protection du peuple (YPG), la composante principale des Forces démocratiques syriennes (FDS) responsables de la sécurité à l’intérieur de Roj, ont arrêté de chercher les tentes en raison des tensions. Ces fouilles pourraient désormais faire exploser la situation. Hokmiya Ibrahim assure que les téléphones portables, officiellement interdits, sont de plus en plus répandus. «La raison est que les femmes se sentent plus puissantes depuis que les FDS ont été dissoutes», décortique la directrice du camp.

Selon elle, ces téléphones permettent aux femmes et aux jeunes du camp de communiquer avec des cellules de Daech. «Nous recevons des informations selon lesquelles les jeunes s’entraînent et reçoivent des consignes de l’extérieur. Ils ont désigné un leader, qu’ils appellent «émir», ajoute-t-elle. Une fois atteint l’âge adulte, les adolescents étaient jusqu’à peu envoyés dans ce que les forces kurdes appelaient des «centres de réhabilitation».

Ces lieux ont fermé en janvier et les jeunes adultes vivent désormais à Roj avec leurs mères. Leur réorganisation et leur armement sont difficilement vérifiables, mais pourraient représenter une menace sécuritaire, car l’EI maintient une présence sous forme de cellules décentralisées. L’organisation compte 3000 hommes en Syrie, selon un dernier rapport du Conseil de sécurité des Nations unies.

«On a vécu six mois d'horreur»

Les femmes balaient ces accusations et elles dénoncent la répression dont elles font l’objet de la part des forces kurdes depuis janvier. «En face de vous ils sont bons, mais ils vous plantent un couteau dans le dos», y a-t-il écrit sur la cloison d’une tente. Ces dernières semaines, les manifestations se multiplient. «On s’est levés parce qu’on en a eu marre franchement. On a vécu six mois d’horreur: tu es chez toi, la nuit, lorsque les organisations internationales sont parties. Tu entends les voitures qui arrivent, puis les coups, les femmes et les enfants crier […], ils mettent les guns sur la tête», témoigne une Française originaire du sud de la France, arrivée en 2013.

Elle précise que ces raids viseraient surtout les femmes russes, réputées «riches». Un rapport publié par les Nations unies en mai 2026 corrobore ce récit. Il évoque l’intensification des vols, de la violence et «des conditions susceptibles de s’apparenter à de la torture ou à d’autres traitements cruels, inhumains ou dégradants».

Les autorités kurdes du camp rejettent cette situation en bloc et accusent les détenus de mentir pour obtenir leur libération. A Roj, tout le monde se renvoie la balle, mais s’accorde sur une chose: sans changement, la situation pourrait vite dégénérer.

* Les prénoms ont été changés à la demande des intéressés.

Un article de «L'illustré» n°43

Cet article a été publié initialement dans le n°43 de «L'illustré», paru en kiosque le 22 octobre 2026.

Cet article a été publié initialement dans le n°43 de «L'illustré», paru en kiosque le 22 octobre 2026.

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