«Stranger Things» fait ses adieux
Millie Bobby Brown, l’enfant star devenue star de Netflix

L’actrice révélée à seulement 12 ans par le rôle d’Eleven dans la série «Stranger Things» a grandi sous les regards des caméras Netflix et des réseaux sociaux. Et semble déjouer tous les pronostics, quitte à rester sous la coupe du géant du streaming américain.
1/4
Millie Bobby Brown vient de quitter définitivement, après dix années, «Stranger Things».
Photo: Variety via Getty Images
image00003.jpeg
Margaux BaralonJournaliste Blick

Le regard noir, souvent silencieuse, quand elle ne pousse pas des cris stridents en utilisant ses pouvoirs télékinésiques qui la font saigner du nez. Jeudi, Millie Bobby Brown a quitté «Stranger Things» comme elle y était entrée, cinq saisons plus tôt, à l’été 2016: en fanfare. Dans la série désormais culte de Netflix, l’actrice incarne la jeune Eleven, chargée de combattre le terrifiant Vecna, monstre impitoyable, dans la petite bourgade (fictive) de Hawkins. Son visage est sûrement l’une des images les plus marquantes de cette fiction bourrée de nostalgie, souvent adulée, parfois étouffée par ses propres boursouflures et une écriture maladroite. 

Au fil des épisodes, Millie Bobby Brown semble même ressembler de plus en plus à son personnage. Eleven est mystérieuse et imprévisible; son interprète déjoue tous les pronostics en termes de choix de vie comme de carrière. La première est pourchassée par l’armée et des scientifiques douteux; la seconde passe son temps à échapper à une attention médiatique pesante. Toutes deux semblent un peu à côté du monde auquel elles sont censées appartenir. Surtout, la comédienne est, comme Eleven, née sur Netflix. Et semble, comme Eleven, condamnée à n’exister que par et pour la plateforme.

Un talent «effrayant»

Tout, pourtant, portait à croire que le visage allongé et les grands yeux sombres de Millie Bobby Brown la porteraient au sommet d’Hollywood. Lorsque Ross et Matt Duffer, les créateurs de «Stranger Things», reçoivent sa vidéo d’audition, la fillette n’a que dix ans. Ils la rappellent immédiatement pour la rencontrer, impressionnés par une intensité qui ne se dément pas lorsque le tournage de ce gros projet commence. Elle n’a que peu de dialogues mais sait exactement où se placer, attrape la lumière comme personne et impressionne tout le monde sur le plateau, techniciens compris. 

Photo: FilmMagic

«Il est presque effrayant de voir une actrice aussi bonne», lâche en 2016, après la sortie de la première saison, Ross Duffer à la radio américaine NPR. «Le truc qui la rend incroyable, c’est que la plupart des enfants acteurs, même les bons, ne sont pas doués pour l’écoute. C’est très difficile de rester impliqué dans une scène quand ce n’est pas à votre tour de parler, et la plupart des enfants acteurs attendent simplement leur prochaine réplique. Evidemment, ça ne marche pas avec Eleven parce qu’elle n’a pas de dialogue. Trouver quelqu’un qui parvient à transmettre une idée de son personnage, à parler sans parler, c’est déjà difficile chez les adultes rôdés alors chez une fille de 11 ans…»

Philip Barantini, réalisateur de la série acclamée «Adolescence», qui l’a dirigée dans le troisième volet de la saga «Enola Holmes», un autre produit 100% Netflix, salue son «talent pur». «Elle était à couper le souffle en tant qu’actrice» dans la première saison de «Stranger Things», explique-t-il auprès de «Vogue». «Etre capable de faire ce qu’elle devait faire dans cette série à cet âge-là, c’était magnifique.»

Débuts difficiles

Le public ne s’y trompe pas. A la sortie de la série, Millie Bobby Brown a douze ans et la célébrité lui tombe dessus sans prévenir. Le choc est d’autant plus grand que la préadolescente a bien failli jeter l’éponge et ne jamais passer l’audition de «Stranger Things». Celle qui est née en 2004 en Espagne, à Marbella, de parents britanniques sans aucun lien avec l’industrie du divertissement, a commencé à tenter sa chance dès l’âge de huit ans. Elle aime chanter, se produit dans les spectacles de son école d’Orlando, en Floride, et est repérée par un agent qui va jusqu’à convaincre ses parents de déménager à Los Angeles pour la future carrière de leur fille. 

Mais rien n’est simple. De publicités en seconds rôles dans «NCIS» ou «Grey’s Anatomy», Millie Bobby Brown ne fait qu’effleurer son rêve. Quelques semaines avant d’envoyer sa vidéo à Netflix, elle est recalée d’un autre casting pour jouer les badass dans un carton du moment: Lyanna Mormont dans «Game of Thrones». «On m’a balancé que je ne percerai jamais dans cette industrie, racontera l’actrice bien plus tard au magazine américain «Allure». Ce sont ses parents qui la convainquent de postuler, une dernière fois, pour un projet qui s’appelle encore «Montauk» à l’époque. «Ils m’ont dit 'allez, fais simplement cette audition en vidéo, ensuite tu pourras retrouver tes amis'. Je l’ai fait, parce que ça avait l’air cool.» 

La face B de la célébrité

La célébrité a l’avantage de lui apporter confiance en elle. Elle a aussi beaucoup d’inconvénients. Très vite, Millie Bobby Brown se retrouve exposée dans les médias et sur les réseaux sociaux, qui agissent comme un rouleau compresseur. On lui prête des liaisons ou des inimitiés avec ses partenaires de jeu de «Stranger Things». Chacune de ses interventions est décortiquée, analysée. Alors qu’elle n’a que 14 ans, des comptes X (ex-Twitter) parodiques lui prêtent des propos homophobes qui donnent lieu à des vagues d’indignation et de cyberharcèlement. Las, l’actrice quitte le réseau social. 

Les médias traditionnels ne sont pas en reste. Intéressée par la mode, Millie Bobby Brown est rapidement photographiée en une de magazines vêtue par des créateurs célèbres, soigneusement maquillée. C’est le cas notamment en 2017 avec «L’Officiel». Problème: elle n’a que 13 ans. S’engagent alors d’interminables débats sur l’hypersexualisation des très jeunes actrices qui, s’ils sont légitimes, reviennent toujours à commenter le physique d’une adolescente. Le jour de ses 16 ans, peu après avoir été vilipendée pour arborer un décolleté sur tapis rouge à son jeune âge, la star aborde frontalement le problème dans un post Instagram. «Ces dernières années n’ont pas été faciles, je dois l’admettre», écrit-elle. «Il y a des moments où je me sens frustrée par les erreurs, les commentaires inappropriés, la sexualisation et les insultes inutiles qui me causent de la peine et de l’insécurité.»

Comment souvent, le public a du mal à accepter que jeunesse se passe. Millie Bobby Brown abandonne le look androgyne d’Eleven pour une longue chevelure blonde, aime le rouge à lèvres et les robes sexy? Des torrents de commentaires la jugent vieillie, vulgaire, ou les deux. «J’ai grandi devant les yeux du monde entier et, pour une raison qui m’échappe, les gens ne semblent pas grandir avec moi», s’agace la comédienne, toujours sur Instagram. «Ils agissent comme si je devais rester figée dans le temps, comme si je devais rester comme j’étais dans la première saison de 'Stranger Things'. Je refuse de m’excuser de grandir.»

Chemins de traverse

Le fait d’être une jeune femme dans un débat public encore rongé par le sexisme n’explique pas, à lui seul, la polarisation autour de la personnalité de Millie Bobby Brown. Si l’actrice est aussi scrutée, c’est également parce qu’elle ne suit pas la voie toute tracée qu’on attend d’elle. Hollywood lui tend les bras? Elle préfère prendre des chemins de traverse, lancer une marque de cosmétiques à l’âge de 15 ans, s’essayer à la chanson pendant le Covid-19 ou co-écrire un livre. Tout juste la voit-on dans quelques blockbusters oubliables, comme «Godzilla 2» et «Godzilla vs. Kong», avant de revenir illico sur Netflix pour… d’autres blockbusters oubliables, comme «The Electric State» cette année. 

Photo: Mike Marsland/WireImage

Preuve de son désintérêt pour Hollywood, Millie Bobby Brown se tient éloigné des banlieues cossues de Los Angeles où vivent la majorité des acteurs et des actrices aux États-Unis. Aux villas somptueuses sur les hauteurs de la Cité des Anges, la comédienne préfère une immense ferme en Géorgie, dans laquelle elle vit avec des dizaines d’animaux et son époux, Jake Bongiovi, fils du chanteur Jon Bon Jovi. Son mariage à seulement 20 ans, puis l’adoption un an plus tard d’une petite fille, ont là aussi suscité des débats passionnés en ligne sur sa maturité supposément insuffisante pour se lancer dans de telles aventures. 

L'anti-Timothée Chalamet

Cette ferme se situe près d’Atlanta où, et on ne peut y voir un hasard, se trouvent aussi les studios de tournage de «Stranger Things», que Millie Bobby Brown vient de quitter définitivement après dix années de regards butés et de nez qui saigne. Comme si même géographiquement, l’actrice peinait à refermer la page Netflix, pour lequel elle travaille quasi exclusivement. Entre le troisième volet d’«Enola Holmes», une comédie romantique et une série avec Rachel Brosnahan, actrice de «La fabuleuse Mrs Maisel», ses trois prochains projets sont pour le géant du streaming, qui l’enferme dans des productions standardisées. Du côté de la plateforme, on y trouve son compte: «Stranger Things» est la dernière production originale qui cartonne réellement et on sait qu’il sera difficile de tourner la page. Garder dans son giron sa figure désormais emblématique, c’est tenter de garder aussi les fans sur son catalogue. 

Reste à savoir si Millie Bobby Brown mérite mieux. En réalité, et c’est peut-être là le plus surprenant pour une actrice, le cinéma ne l’intéresse pas plus que cela, ni devant la caméra ni devant un écran. «Je ne regarde pas de films», déclare-t-elle en 2024 auprès du tabloïd «The Sun». «On me dit souvent que je devrais regarder absolument tel film parce qu’il pourrait changer ma vie. Et moi je me demande juste combien de temps je devrais supporter ça. Parce que mon cerveau et moi, nous n’aimons même pas regarder mes propres films.» Un comble pour une jeune femme qui a fondé sa société de production, PCMA, en 2020.

A ce titre, l’actrice apparaît presque comme l’exact contraire de Timothée Chalamet, qui ne cache pas son ambition de décrocher le plus vite possible un Oscar, et enchaîne les films d’auteur à la manière d’un Robert de Niro jeune. Et si, finalement, Millie Bobby Brown faisait du cinéma comme d’autres deviennent comptables, sans y voir autre chose qu’un travail alimentaire (très lucratif)? Et si Netflix offrait un confortable cocon qu’elle n’avait aucun intérêt à quitter pour le moment? A seulement 21 ans, l’inoubliable Eleven a encore le temps de trouver le courage de voler de ses propres ailes. Ou pas. 

Articles les plus lus