Brillante et controversée à la fois
Qui est Gwynne Shotwell, la femme de l’ombre derrière Elon Musk?

Cette ingénieure aérospatiale est la directrice opérationnelle de SpaceX. Brillante et controversée, c’est l’une des rares, sinon la seule, collaboratrice de longue date du premier billionnaire de l’Histoire.
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Gwynne Shotwell (au centre) est la numéro 2 de SpaceX, qui a fait une entrée en bourse remarquable.
Photo: AFP
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Margaux BaralonJournaliste Blick

Son nom ne dit rien au grand public. Son visage non plus. Il faut dire que Gwynne Shotwell n’est pas femme à prendre la lumière. Au contraire, cette Américaine de 62 ans, longue chevelure blonde ondulée et allure de business woman, se trouve plus souvent dans des bureaux austères que devant les caméras. 

Après tout, faire le show n’est pas son job mais plutôt celui de son patron, un certain… Elon Musk. Lui, le président-directeur général du groupe SpaceX, est là pour parler haut et fort de son activité de lancement de vaisseaux spatiaux. Elle, sa numéro 2, présidente opérationnelle, applique les ordres, alors que l’entreprise vient de faire une entrée remarquée en bourse, malgré sa chute rapide.

Gwynne Shotwell est connue pour son intransigeance avec les employés qui ne rentreraient pas dans le cadre.
Photo: AFP

Mais Gwynne Shotwell n’est ni un pantin, ni une machine. Pour rester dans le registre de l’espace, que les fusées SpaceX cherchent à conquérir depuis désormais près d’un quart de siècle, on pourrait la comparer à un ovni. Que vient faire cette sexagénaire discrète, brillante et cartésienne aux côtés d’un showman aux visions démesurées? Et surtout, comment fait-elle pour y rester, indéboulonnable depuis 2002, alors qu’Elon Musk est réputé pour son caractère difficile et que la valse de ses collaborateurs est permanente?

Bonne élève

Sur le papier, ces deux-là n’ont rien en commun. Gwynne Shotwell n’est pas la fille d’un richissime promoteur immobilier mais celle d’un neurochirurgien et d’une artiste, qui l’élèvent au nord de Chicago. Elle n’est pas une rebelle mais une bonne élève, qui veut tout avoir, à la fois jouer au basket et faire partie de l’équipe de cheerleaders. 

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Si vous n’aimez pas courir un marathon et que vous préférez marcher, alors vous n’allez pas travailler chez SpaceX
Gwynne Shotwell
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Surtout, c’est une femme, dans un secteur qui en compte encore peu aujourd’hui mais en était quasiment dépourvu lorsqu’à l’âge de seulement 8 ans, elle demande à sa mère comment fonctionne une voiture. «Je n’étais pas une nerd (intello en français) mais je faisais des choses que les filles ne font pas souvent», raconte-t-elle en 2018 lors d’un Ted Talk. «Ma mère m’a donné un livre, je l’ai lu. Mais je suis surtout devenue ingénieure parce qu’elle m’a emmenée à l’événement d’un club de femmes ingénieures. Et je suis tombée amoureuse de celle qui a fait un discours. De ce qu’elle disait, et de sa tenue.»

Diplômée de la Northwestern University en génie mécanique et mathématiques appliquées, Gwynne Shotwell se dirige d’abord vers l’automobile. Se lasse vite, part vers l’aérospatial. Se lasse encore, et vise une plus petite entreprise. La légende veut ensuite qu’elle ait simplement déjeuné en 2002 avec un ami, qui lui parle de SpaceX, entreprise alors toute neuve. Elon Musk se montre à la fin du déjeuner. «Je lui ai dit qu’il devrait embaucher un développeur commercial», raconte-t-elle au média Skepchick. Deux semaines plus tard, elle travaille pour lui et devient la septième recrue de ce qui n’est encore qu’une start-up. 

Commerciale hors pair

A ses côtés, Gwynne Shotwell gravit les échelons d’une entreprise en laquelle, au départ, personne ne croit, pour en devenir la numéro 2 en 2008. Là est sûrement le premier point commun avec son employeur: une ambition assumée et l’envie d’aller toujours plus loin. «Il faut se fixer des objectifs absurdement hauts», résume l’ingénieure en 2024 lors d’une conférence devant le think tank CSIS. 

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Quand Elon Musk dit quelque chose, il faut faire une pause et ne pas s'exclamer: 'C'est impossible!'
Gwynne Shotwell
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Chez SpaceX, elle part de zéro. A l’époque, Elon Musk n’a pas encore de lanceur à proposer et cherche de l’argent. «Vendre des fusées, c’est une histoire de relations. Quand vous n’avez pas encore de fusée à vendre, vous vendez votre équipe», explique Gwynne Shotwell lors de son Ted Talk.

Et elle excelle dans l’exercice: de l’avis de tous ceux qui ont croisé son chemin, ses relations lui ouvrent des portes, là où son patron est un inconnu. Les contrats s’accumulent, le chiffre d’affaires grimpe… contrairement aux lanceurs, qui s’écrasent les uns après les autres dans les années 2000. En septembre 2008, SpaceX, Elon Musk et Gwynne Shotwell sont face à l’abîme. Il reste un vol qui, s’il se passe mal, scelle la faillite de l’entreprise. Le grand patron est si inquiet qu’il part à Disneyland avec ses enfants. Son bras droit, elle, œuvre à la finalisation d’une demande de subvention à la Nasa en Ecosse. Le lancement est un succès. Et la Nasa monte à bord, pour un montant de 1,6 milliard de dollars.

La «glue»

Quelle est la méthode de Gwynne Shotwell? «Je suis une excellente dormeuse, c’est ce que je fais de mieux», répond la principale intéressée non sans humour. En réalité, l’ingénieure est un sas de décompression et de rationalisation entre Elon Musk et ses équipes. Ou plutôt, comme la surnomment d’anciens employés auprès de l’agence Reuters, la «glue» qui fait tenir l’édifice. 

«Quand Elon Musk dit quelque chose, il faut faire une pause et ne pas s'exclamer: 'C'est impossible!'», explique l’ingénieure, toujours dans son Ted Talk. «Il faut se taire, réfléchir et trouver des solutions. J'ai toujours considéré que mon rôle était de transformer ses idées en objectifs d'entreprise, de les rendre réalisables.» Et ce, même si les idées paraissent délirantes, comme aller coloniser Mars – ce dont l’homme le plus riche du monde lui a parlé dès leur première rencontre.

Mais Gwynne Shotwell s’est aussi impeccablement coulée dans une culture d’entreprise réputée brutale: celle du «retour significatif», comme elle l’explique lors de la conférence du CSIS. «Nous sommes durs avec nos collègues. Nous virons environ 10% de nos employés chaque année. Et ce n’est pas parce que ce sont des gens mauvais, mais parce que notre culture ne convient pas à tout le monde. Si vous n’aimez pas les retours, si vous n’aimez pas courir un marathon et que vous préférez marcher, alors vous n’allez pas travailler chez SpaceX.»

Soutien indéfectible d’Elon Musk

Il n’y a pas que les traînards du capitalisme débridé que Gwynne Shotwell se serait employée à virer. Selon une longue enquête du «Wall Street Journal», la directrice opérationnelle a aussi écarté une employée qu’elle soupçonnait être la maîtresse de son mari. «[Elle] a totalement saboté mon avenir au sein d’une entreprise que j’aime, et je ne suis en sécurité nulle part», écrit cette collaboratrice en 2014 à une amie, dans un email que le média américain s’est procuré.

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Il est incroyable, c’est le meilleur CEO aujourd’hui et, à mon humble avis, c’est le meilleur de l’Histoire.
Gwynne Shotwell à propos d'Elon Musk
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Surtout, Gwynne Shotwell a toujours soutenu Elon Musk. D’abord professionnellement: elle ne perd pas une occasion de chanter ses louanges, comme elle le fait lors de son Ted Talk. «J’adore travailler pour Elon. Il est drôle. Et sans dire un mot, il veut simplement que vous fassiez un travail le meilleur possible. Il est agressif sur ses deadlines mais franchement, cela nous pousse à faire mieux et plus vite.» Mais la numéro 2 de SpaceX le soutient aussi contre les femmes qui l'accusent de violences sexuelles et sexistes. «C’est le meilleur être humain que je connaisse», assène-t-elle au «Wall Street Journal» qui l’interroge sur ce sujet précis.

Celle qui est très engagée pour l’enseignement des sciences auprès des plus jeunes ne l’aborde jamais par le prisme féministe. Et tient un équilibre difficile sur le sujet. «J’essaie de ne pas noter les biais qui existent en fonction du genre», explique-t-elle à Skepchick. «Et d’ailleurs, je ne pense pas que cela ait eu des conséquences négatives pendant ma formation ou dans les postes que j’ai effectivement occupés. J’ai eu un petit problème pendant un processus de recrutement et je n’ai pas eu cet emploi parce que j’étais une fille. Mais c’étaient clairement des losers, dont tant mieux si je n’ai pas travaillé pour eux.» Une phrase qu’Elon Musk n’aurait sûrement pas reniée…

Milliardaire

De fait, les deux sont parfaitement alignés. «Personne d’autre qu’Elon ne peut diriger [SpaceX]. Nous voulons qu’il ait le contrôle total», dit Gwynne Shotwell en interview à CNBC. «Il est incroyable, c’est le meilleur CEO aujourd’hui et, à mon humble avis, c’est le meilleur de l’Histoire.» L’un des plus généreux, aussi. Selon Forbes, la fortune de l’ingénieure s’élève à 3,4 milliards de dollars. Un document que l’agence Reuters s’est procuré fait état d’une rémunération l’an dernier de 85 millions de dollars, dont l’écrasante majorité en stock-options et actions. À titre de comparaison, Tim Cook, le patron d’Apple, pointe 10 millions de dollars plus bas…

Confortablement installée dans son ranch au Texas, Gwynne Shotwell en est persuadée: si les livres et le cinéma ont esquissé des images du futur, c’est bel et bien SpaceX qui le fera naître. Et devrait permettre d’explorer «d’autres systèmes solaires et d’autres galaxies», comme elle l’explique au site Via Satellite. Si cela ne fonctionne pas, la milliardaire a déjà d’autres plans de carrière. Celle qui pensait devenir agent immobilier en cas de faillite de SpaceX a planté des vignes dans son ranch. Et songe donc à mettre en bouteille quelques cépages espagnols ou français.

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