Sensationnalisme et fièvre collective
Xavier Dupont de Ligonnès, miroir des dérives de la société du spectacle

L’homme, recherché pour le meurtre de sa famille en 2011, fait l’objet d’une fascination qui n’a d’égale que l’intensité des spéculations à son sujet. Et cette mythification d’un suspect n’est pas sans danger.
Xavier Dupont de Ligonnès fait l’objet d’une fascination qui n’a d’égale que l’intensité des spéculations à son sujet.
Photo: imago images/IP3press
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Margaux BaralonJournaliste Blick

«C’est l’homme le plus recherché de France.» La formule est devenue creuse tant elle a été utilisée et pourtant, il n’en existe pas de plus approprié pour désigner Xavier Dupont de Ligonnès. Elle a été réemployée ce mardi par Julien Courbet, animateur phare de la télévision française, dans «Appel à témoins» diffusée sur M6. 

Spécialiste des émissions de proximité, toujours là lorsqu’il faut régler un conflit de voisinage, régler des problèmes juridiques divers et variés ou défendre des consommateurs lésés, le sexagénaire se penche dans ce format sur des faits divers, de préférence sordide, pour tenter de trouver de nouvelles pistes et d’aider les enquêtes à coups de témoignages inédits. 

Quinze ans après l’assassinat de sa femme, ses quatre enfants et leurs deux chiens, l’enterrement de toute la famille sous la terrasse de la maison nantaise et un départ en cavale, «Appel à témoins» promettait de retrouver la trace de Xavier Dupont de Ligonnès, suspect numéro 1 dans cette affaire qui a traumatisé la France en 2011.

Entre faux témoignage, intervention du gendarme de l’audiovisuel français contre M6 pour manquement à ses obligations déontologiques et excuses de Julien Courbet, c’est peu dire que cette émission s’est finie en eau de boudin. Et ce n’est pas la première fois que l’affaire Dupont de Ligonnès met en lumière des faillites journalistiques. 

De fascination en répulsion, le tout savamment entretenu par un sensationnalisme débridé, le cas Dupont de Ligonnès illustre le moment exact où un fait divers devient un fait de société calibré pour la société du spectacle. Avec toutes les dérives que cela suppose.

«Témoignages exclusifs»

Telle que théorisée par Guy Debord dans son ouvrage éponyme publié en 1967, la société du spectacle implique que les individus regardent des images pour oublier une existence de soumission misérable «aux exigences routinières du travail et de la vie bourgeoise». Debord ne vise pas qu’elle, loin de là, mais la télévision en fait partie, elle qui «remplace l’expérience directe de la réalité». 

L’émission «Appel à témoins» du 2 juin en est l’illustration parfaite: promesse de «témoignages exclusifs», diffusion d’une «vidéo récente et assez troublante», Julien Courbet fait des pieds et des mains pour vendre de la nouveauté sur une affaire de Ligonnès qui piétine. Tous les poncifs des émissions autour des faits divers sont réunis, des anonymes filmés dans le noir pour raconter ce qu’ils ont vu à l’expertise de professionnels divers (mais généralement à la retraite), procureurs, enquêteurs ou profilers.

Et ce petit truc en plus qui galvanise les audiences: l’appel aux téléspectateurs, puisque l’émission «a besoin de vous», rappelle sans cesse Julien Courbet. Au premier plan de son plateau, des hommes et des femmes plongés dans une lumière bleutée s’affaire au téléphone, casque sur les oreilles, notant frénétiquement ce que les gens qui appellent leur disent. L’un d’entre eux retient particulièrement l’attention. «Il s’est passé un truc complètement dingue», s’enthousiasme Julien Courbet peu après 23 heures. 

«Un homme d’Eglise nous a appelés.» Le père Marc est d’abord mis sur haut-parleur une première fois mais l’appel coupe faute de réseau suffisant. Un peu plus tard, il a la possibilité de terminer son histoire: il aurait accueilli Xavier Dupont de Ligonnès pendant quatre jours, en 2022, dans un monastère de Plavilla, dans le sud-est de la France. Le suspect en fuite se serait confessé et aurait avoué les meurtres. «C’est l’évêque que j’ai eu tout à l’heure au téléphone qui m’a dit: 'C’est le moment de dénoncer tout ça'.»

Faillite journalistique

L’annonce est un séisme. Officiellement, Xavier Dupont de Ligonnès a été vu pour la dernière fois le 15 avril 2011 à Roquebrune-sur-Argens. Et deux thèses coexistent, alors que l’enquête judiciaire est toujours en cours: celle de son suicide et celle d’une cavale devenue depuis un changement de vie. Les révélations du père Marc font nettement pencher la balance. 

Julien Courbet n’y croit pas mais quand même un peu quand même. Celui qui a l’habitude de vanter des témoignages «sûrs à 100%» avant d’employer un petit conditionnel est visiblement ravi d’un «retournement de situation», assure que ses équipes ont «fait toutes les vérifications», puis qu’elles sont «parties sur place pour vérifier tout ça». 

«
Le monsieur qui nous a appelés nous a peut-être roulés dans la farine
Julien Courbet, animateur abusé par un faux témoignage
»

Quelques heures plus tard, le mercredi matin, tout s’effondre. Monseigneur Bruno Valentin, évêque du diocèse de Carcassonne et de Narbonne, qui recouvre donc Plavilla, prend la parole dans une vidéo de 30 secondes sur les réseaux sociaux. «Jamais personne ne m’a contacté à propos de [l’affaire Dupont de Ligonnès], ni celui qui a pris la parole ni même M6 avant de diffuser de tels propos.» 

Et l’homme d’Eglise de dénoncer une «séquence trompeuse pour le public». En direct au micro de la radio RTL deux heures plus tard, Julien Courbet est bien obligé de le reconnaître: «Le monsieur qui nous a appelés nous a peut-être roulés dans la farine.»

Ce n’est pas la première fois que l’affaire Xavier Dupont de Ligonnès rime avec faillite journalistique. En 2019, un individu nommé Guy Joao, arrêté à l’aéroport de Glasgow, est présenté comme le suspect, avant d’être innocenté par un test ADN. À la décharge notamment du «Parisien», qui a depuis publié un long mea culpa pour expliquer son erreur, la police écossaise a affirmé avec certitude détenir Xavier Dupont de Ligonnès après avoir pris les empreintes digitales de l’homme arrêté par erreur. 

Le parfait true crime

Si l’emballement est tel autour du moindre début d’indice qui relancerait une nouvelle piste, au détriment de la vérification de l’information, c’est que l’affaire Xavier Dupont de Ligonnès n’est plus tout à fait un fait divers. A l’instar de celle du petit Grégory, ce garçonnet retrouvé mort dans une rivière des Vosges, dans l’Est de la France, en 1984, il s’agit désormais d’un phénomène populaire. 

Le passage de l’un à l’autre nécessite un assemblage précis d’éléments: un meurtre sordide qui intervient généralement dans un cadre familial tortueux, un mystère non résolu, une couverture médiatique hors-normes et une myriade de personnages comme il n’en existe, normalement, que dans les romans. Dans le cas de «XDDL», le fan de true crime est servi. 

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Des tueries familiales, il y en a beaucoup plus qu’on ne le croit. Et tout le monde s’en fiche puisque la plupart du temps, le tueur, qui est le père, se suicide
Thibaut Solano, spécialiste des faits divers sur France Inter
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Commercial a priori sans histoire, Xavier Dupont de Ligonnès est en réalité criblé de dettes et menace, dans des courriers qui datent d’un an avant le drame, de tuer toute sa famille. Sa femme et lui, catholiques pratiquants, auraient pourtant formé un trio amoureux avec un ami de Xavier, Michel Rétif. Le suspect lui-même avait une maîtresse. Sa mère, puis sa sœur, ont fondé et dirigé un mouvement catholique traditionaliste à caractère sectaire. 

Ajoutons que quelques semaines avant les meurtres, «XDDL» avait acheté une arme, pris des cours de tir, puis acheté de quoi enterrer des cadavres, et tous les ingrédients du crime parfait et parfaitement sordide sont réunis. Sans compter les lettres envoyées à l’école des enfants et l’employeur de leur mère pour justifier leur absence. 

Tous les cinq ont été tués les 4 et 5 avril 2011. Leurs corps ne seront retrouvés que deux semaines plus tard, enveloppés dans des draps et des sacs de jute, recouverts de chaux vive pour accélérer la décomposition et enterrés sous la terrasse de leur maison de Nantes, dans l’Ouest de la France.

Une «glamourisation» du tueur

Mais c’est bien sûr le fait que l’auteur présumé des faits n’ait jamais été retrouvé qui alimente une sorte de fièvre collective. La possibilité qu’il soit vivant, qu’il ait refait sa vie ailleurs, le transforme en personnage romanesque. «Il y a une sorte de glamourisation de Xavier Dupont de Ligonnès derrière cette thèse-là, qui en fait quelqu’un d’insaisissable, qui aurait réussi à duper tout le monde», avertit Thibaut Solano, journaliste spécialiste des faits divers, sur France Inter

Quitte, d’ailleurs, à oblitérer l’horreur d’un crime obéissant à un schéma malheureusement courant. «Des tueries familiales, il y en a tous les mois, beaucoup plus qu’on ne le croit. Et tout le monde s’en fiche puisque la plupart du temps, le tueur, qui est le père, se suicide.»

Cette thèse a un autre effet: celui de transformer n’importe qui en enquêteur. A la manière de l’émission «Appel à témoins», qui se vante d’avoir reçu un nombre incroyable de coups de téléphone pendant son direct, les velléités de centaines d’apprentis détectives ont été encouragées dès le départ, avec la création de groupes Facebook réunissant des passionnés de l’affaire qui déterrent des photos inédites, pistent les proches du suspect, guettent le moindre signe de vie sur la Toile. 

En avril 2025, l’influenceur Aqababe, plus spécialisé dans la traque de candidats de télé-réalité que dans le journalisme, annonce même lancer sa communauté sur les traces de Xavier Dupont de Ligonnès, puis avoir réussi à le localiser au Japon. Antoine Leroy, le procureur de Nantes, siffle la fin de récréation en déclarant ne posséder «aucun élément factuel vérifiable» qui permettrait d’aller au-delà de la simple rumeur. 

Les théories les plus folles sont encouragées par la famille de Xavier Dupont de Ligonnès elle-même, et notamment sa soeur, Christine, persuadée de son innocence et de l’intervention des services secrets dans l’exfiltration de la famille. Une théorie du complot en roue libre qui, là encore, vient effacer la réalité crue des faits: quatre enfants et une mère de famille ont été assassinés de plusieurs balles dans la tête. 

Mais n’empêche pas Christine Dupont de Ligonnès de faire le tour des plateaux télé et radio pour vendre un livre et des informations douteuses. Retour, toujours, de cette société du spectacle permanente et d’un matraquage médiatique qui pose question.

La pop-culturisation du fait divers

Films, séries et documentaires s’empilent d’ailleurs depuis quinze ans sur cette affaire, notamment un épisode des «Enquêtes extraordinaires» sur Netflix, qui a permis aux Etats-Unis de se passionner pour le cas «XDDL» (et aux signalements de s’exporter outre-Atlantique), mais aussi toute une ribambelle de téléfilms dont le douteux «Mauvaise Pioche» dans lequel Gérard Jugnot incarne Guy Joao. 

Stade ultime de sa mise en scène dans la société du spectacle, un fait divers atroce peut devenir un pur élément de pop-culture. A l’instar de l’expression «mega surprise», gimmick utilisé sur les réseaux sociaux pour feindre une annonce tonitruante. Qui se souvient qu’il s’agit d’abord du terme utilisé par Xavier Dupont de Ligonnès pour annoncer, dans un courrier daté du 11 avril 2011, qu’il part aux Etats-Unis pour travailler en secret pour l’agence fédérale américaine de lutte contre les drogues (DEA)? 

Un petit tour sur Amazon suffit à constater que l’homme en cavale inspire romanciers et scénaristes, qui y vont tous de leur bon mot, apposant même un bandeau sur l’un des ouvrages avec une fausse critique – élogieuse, cela va sans dire – rédigée par Xavier Dupont de Ligonnès lui-même. Même les quintuples meurtres sont solubles dans la nécessité du bon mot.

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