«Je refuse d'être l’esclave d’un dictateur meurtrier»
Comment des centaines de Russes sabotent la guerre de Poutine dans l'ombre

Ils sabotent des trains, espionnent les troupes russes et incendient des navires de guerre. En Russie, ils seraient des centaines à combattre Poutine dans la clandestinité. Leur commandant raconte cette guerre secrète contre le Kremlin.
1/8
Maksimilian Andronnikov est commandant de la Légion «Liberté de la Russie».
Photo: Helena Graf
20398918 AuthorPlaceholder.png
Helena Graf

Une poignée de main rapide dans une rue discrète de Kiev. Maksimilian Andronnikov enfonce profondément sa capuche sur sa tête. Le soleil brille. Il observe les passants, les toits et les voitures garées. Il est aux aguets, car le Kremlin le recherche.

Maksimilian Andronnikov ouvre une lourde porte en bois. Ses pas résonnent dans la cage d’escalier. Nous montons les marches et entrons dans un appartement. Ce n’est qu’une fois la porte refermée qu’il retire son pull. Il sourit.

«
Je ne suis pas l’esclave d’un dictateur meurtrier
Maksimilian Andronnikov
»

Maksimilian Andronnikov est russe. Dans son pays, il est considéré comme un traître. Il affirme que le régime de Poutine veut le tuer, lui et sa famille. Raison pour laquelle il a fui la Russie pour se cacher dans la capitale ukrainienne. «Ici, c’est un confort absolu», assure-t-il. «J’ai combattu pendant des mois dans une tranchée.»

Des espions partout

Lorsque Poutine ordonne l’invasion de l’Ukraine en 2022, Maksimilian Andronnikov vit à Saint-Pétersbourg. Il travaille comme coach-formateur et s’occupe de ses enfants. Mais il prend une décision radicale: partir. «Je ne pouvais pas simplement rester là sans rien faire alors que mon pays attaquait un peuple voisin.»

Pourtant, il aime profondément la Russie. «Nous sommes le pays le plus riche du monde. Des diamants, de l’uranium, du pétrole, du gaz. Les gens pourraient mieux vivre qu’à Dubaï! Mais ils vivent dans la pauvreté. Et au lieu de construire leur vie, ils partent tuer des Ukrainiens.»

Quelques semaines après le début de l’invasion, Maksimilian Andronnikov rassemble ses affaires et franchit clandestinement la frontière. Arrivé en Ukraine, il rejoint la Légion «Liberté de la Russie». «J’ai tout abandonné. Mais au moins, je ne suis pas l’esclave d’un dictateur meurtrier.»

Les soldats de la Légion «Liberté de la Russie» combattent aux côtés de l’Ukraine.
Photo: Instagram (@legion.liberty)

La Légion combat sur le front, dans les points chauds de Bakhmout, Awdijivka et Koupiansk. Des soutiens se manifestent depuis la Russie, où certains sympathisants, dans l’impossibilité de quitter le pays, veulent les soutenir. «Ils nous demandaient ce qu’ils pouvaient faire depuis l’intérieur de la Russie», explique Maksimilian Andronnikov.

Au départ, la Légion mène des actions isolées: sabotage de trains de ravitaillement, notamment. Mais peu à peu, le réseau s’étend. L'organisation compte désormais une centaine de personnes, affirme Maksimilian Andronnikov. «Nos gens sont partout, dans les administrations, les mairies, les casernes et les ministères», assure-t-il. Ces personnes viennent de tous les milieux. «Même des femmes de ménage travaillant dans les entreprises d’armement et des officiers espionnent pour nous.»

«Fuyez, imbéciles! Vous allez mourir»

Ils ne se connaissent pas entre eux. La Légion mise sur un réseau décentralisé. «Si les services secrets russes en arrêtaient un, il ne pourrait pas dénoncer ses camarades. Car il ignore qui ils sont.» Selon Maksimilian Andronnikov, aucun partisan n’a été arrêté jusqu'à présent.

Le rebelle nous raconte l’histoire de Goga, un ancien opérateur radio qui a déserté l'armée russe. En avril 2024, alors que le lance-missiles russe Serpoukhov se trouve en mer Baltique, au large de Kaliningrad, Goga passe à l’action. «Il a versé de l’essence sur les installations de communication avant d’y mettre le feu.» L’incendie endommage les infrastructures. Goga parvient ensuite à s’échapper et à gagner l’Ukraine. Plus tard, il lance un appel à ses anciens camarades: «Fuyez, imbéciles! Vous allez mourir.»

La Légion ne se contente plus depuis longtemps d’inciter des soldats russes à déserter. Ses partisans s’en prennent directement à l’économie de guerre russe.

Des tonnes de pétrole détruites

Fin septembre 2026, le réseau clandestin révèle sa plus vaste opération de sabotage à ce jour: l’opération Barrel.

Des drones ukrainiens frappent des raffineries et des dépôts de carburant au cœur de la Russie. Pour protéger les stocks, l’armée russe transfère le carburant dans des wagons-citernes répartis sur l’immense réseau ferroviaire du pays. Mais les cachettes ne restent pas longtemps secrètes.

Maksimilian Andronnikov affirme être un patriote russe. C’est pourquoi il combat le régime.
Photo: Helena Graf

Maksimilian Andronnikov explique: durant des mois, des informateurs de la Légion traquent les wagons. Puis, les partisans passent à l’action. Ils mettent le feu à des wagons-citernes dans plusieurs régions russes. Difficile, toutefois, de vérifier l’ampleur réelle des dégâts de façon indépendante.

Mais à ses yeux, l’argent n’est pas l’essentiel. «En temps de guerre, le temps vaut plus que l’argent», explique-t-il. «Si nous parvenons à bloquer une ligne ferroviaire pendant plusieurs jours, les soldats russes au front se retrouvent privés de carburant et de munitions. Chaque minute de retard peut sauver des vies ukrainiennes.»

De leur côté, les services secrets russes, le FSB, cherchent à démanteler le réseau. Selon Maksimilian Andronnikov, ils tendent des pièges numériques aux opposants au régime et surveillent leurs communications. Il en est conscient: la moindre erreur peut avoir des conséquences dramatiques. «La sécurité de nos membres est notre priorité absolue.»

«Ils ne sont pas prêts à mourir pour Poutine»

Maksimilian Andronnikov juge le pouvoir de Poutine plus fragile qu’il n’y paraît. Il évoque notamment la rébellion d’Evgueni Prigojine, le chef du groupe de mercenaires Wagner, en juin 2023. A l’époque, ses hommes ont marché sur Moscou sans rencontrer de véritable résistance.

«Toutes les forces de sécurité se sont cachées», affirme Maksimilian Andronnikov. «Ils tuent pour de l’argent, mais ils ne sont pas prêts à mourir pour Poutine.» Pour illustrer la fragilité du régime, il recourt à l’image du diamant. «Un diamant peut couper le verre, le métal, absolument tout. Il semble indestructible. Mais il suffit de le frapper avec un marteau au bon endroit pour qu’il se brise instantanément.»

Articles les plus lus