Ce mardi 4 novembre, le Brooklyn Paramount, une salle de concert du centre de Brooklyn, à New-York, est en ébullition. Le public compact hurle et agite des téléphones portables pour ne rien manquer de ce qui se passe sur scène. Aucun artiste ne s’y produit pourtant. À la place, un homme de 34 ans, dont le costume trahit la fonction: Zohran Mamdani est politicien. Et vient de remporter, au terme d’une conquête électorale impressionnante pour celui qui était encore un inconnu un an plus tant, la mairie de New York. Le discours est aussi enflammé que ses supporters, jusqu’à son apogée finale: «Cette ville, c’est la vôtre!», tonne le démocrate, premier socialiste revendiqué et premier musulman à se retrouver à la tête de la Big Apple.
Les premières notes de la bande-originale d’un film Bollywood font trembler le décor rococo du Brooklyn Paramount, et qu’on peut difficilement imaginer ambiance plus survoltée, la liesse va pourtant encore monter d’un cran. Sur scène, Zohran Mamdani est rejoint par son épouse, Rama Duwaji. Très discrète pendant la campagne, refusant toute interview, jamais utilisée à des fins politiques par son mari, la jeune femme vêtue d’une robe noire et d’une étole est pourtant en passe de lui voler la vedette. «C’est notre Princesse Diana moderne», lâche l’un de ses amis, photographe, dans le «New York Times».
C’est qu’elle aussi est une «première» en tout. Plus jeune «first lady» de New-York, première musulmane et, indéniablement, la première à renvoyer une image radicalement différente de celle des autres «femme de», Rama Duwaji est déjà citée comme modèle. En mode comme en politique, elle casse les codes, jusqu’à devenir un véritable phénomène, notamment sur les réseaux sociaux.
L’art est politique
Pour cela, nul besoin de calcul. Il suffit déjà à Rama Duwaji d’être celle qu’elle est: une femme née en 1997, à Houston, dans une famille d’origine syrienne qui parle arabe et anglais à la maison. Jeune et musulmane donc, deux caractéristiques encore rares dans la politique américaine. Alors qu’elle a environ neuf ans, cette fille d’un développeur de logiciel et d’une pédiatre déménage à Dubaï et entretient sa passion pour le dessin. «J’ai pensé être photojournaliste pour ‘National Geographic’», raconte-t-elle en 2020 dans le podcast «The Amad Show». «Mais j’ai su très jeune que je voulais dessiner. Je peux faire ça des heures et des heures sans avoir l’impression de travailler. Le temps passe vite lorsque je dessine.» Des études au Qatar, puis à Richmond, en Virginie, l’emmènent jusqu’à l’obtention d’un diplôme d’art.
La politique, ce n’est donc pas son truc. Le fait est que Rama Duwaji en fait quand même. Son identité syrienne la travaille trop pour l’ignorer. «J’ai commencé à en faire le cœur de mon travail, à m’interroger sur ce que signifie le fait d’être une Syrienne à l’étranger et j’ai développé ces sujets importants pour moi», explique-t-elle en 2019 au podcast «Tavan Studio in Conversation». Sur son compte Instagram, elle utilise l’illustration et l’animation pour dénoncer la famine orchestrée à Gaza par Israël, encourager la solidarité face aux expulsions de l’ICE, la police de l’immigration américaine dont les pouvoirs ont été accrus par Donald Trump, ou commémorer les morts de la guerre civile syrienne.
Publiée dans le «New York Magazine» ou «Vogue», Rama Duwaji est une artiste à l’engagement continu. Elle le formule ainsi auprès de «Yung», un média du Moye-Orient: «Avec tant de gens qu’on réduit au silence ou qu’on marginalise avec la peur, tout ce que je peux faire, c’est utiliser ma voix pour dire ce qui se passe aux Etats-Unis, en Palestine ou en Syrie, autant que possible.»
Jusqu’au bout des cheveux
Et l’engagement passe aussi par les vêtements. Propulsée personnalité publique avec la campagne électorale de Zohran Mamdani, l’artiste les choisit avec soin. Pour la cérémonie d’investiture publique par exemple, elle s’affiche avec un manteau brun à fausse fourrure créé par une designeuse libano-palestinienne, Cynthia Merhej. «Elle porte le vêtement d’une petite créatrice indépendante du Moyen-Orient. Cette représentation a une résonance. Une répercussion. Parce que la mode est un moyen de communiquer, d’envoyer un message», souligne la styliste engagée par Rama Duwaji, Gabriella Karefa-Johnson, dans sa newsletter.
Comme Diana en son temps, son look inspire. Notamment sa «bixie cut», coupe de cheveux courte entre la «pixie» (à la garçonne) et le «bob», devenue un véritable phénomène sur TikTok. Certaines internautes vont jusqu’à analyser l’implantation de ses cheveux et de sa frange et, selon «The Cut», qui a décroché la première interview de Rama Duwaji et en a fait une couverture très remarquée avec un shooting contemporain fascinant, les coiffeurs de New-york croulent sous les demandes de coupe «la Rama».
Ses cheveux bruns et courts, comme son trait d’eye-liner ou de khôl très prononcé (là aussi, on peut trouver des tutos sur TikTok), rappellent une esthétique bien plus moyen-orientale qu’américaine. Surtout dans une Amérique trumpiste où l’heure est aux visages blancs et aux chevelures blondes, avec une uniformisation si marquée qu’on parle même de «Mar-a-lago face» pour désigner les femmes Républicaines tirées à quatre épingles et souvent botoxées. A côté, Rama Duwaji est une anomalie. Sur Instagram, elle s’affiche comme n’importe quelle femme de 28 ans, en tops asymétriques ou transparents et pièces vintage. Des selfies très «GenZ» complètement absents de la vie politique américaine.
Perroquet communiste
En termes de petite révolution politico-people, on est donc sur une apparition effectivement comparable à celle de Lady Di dans les années 1980 en Angleterre. «Je pense qu’on accepte mieux aujourd’hui qu’une épouse puisse définir elle-même sa visibilité», souligne auprès du «New York Times» Chirlane McCray, femme de Bill de Blasio et Première dame de New-York entre 2014 et 2021. Mais le parallèle a ses limites. D’abord parce que Rama Duwaji n’est pas avant tout une «femme de», comme l’était l’ancienne princesse de Galles. Mais également parce qu’elle n’est pas aussi consensuelle.
Il ne saurait en être autrement dans une Amérique très polarisée. Sur X, des militants pro-israéliens la traitent de «perroquet de la propagande» pour son engagement en faveur de la Palestine. Le «New York Post», journal conservateur, publie des commentaires au vitriol sur une first lady plus intéressée par les problèmes du Soudan ou de la Syrie que par ceux des New-yorkais.
Sur son compte Instagram, Karoline Leavitt, porte-parole de la Maison-Blanche, s’est quant à elle focalisée sur une paire de bottes de la marque Miista arborées par Rama Duwaji lors de la cérémonie d’investiture officielle. Des chaussures qui coûtent environ 630 dollars (un peu plus de 500 francs). «Ils veulent que les new-yorkais donnent plus de la moitié de leurs revenus au gouvernement alors qu’elle porte des bottes qui coûtent votre paie hebdomadaire. Classique pour des communistes: les règles sont pour vous, pas pour eux.»
Parangon de normalité
Une critique anticipée par Gabriella Karefa-Johnson, laquelle s’est empressée de préciser que la majeure partie des vêtements de Rama Duwaji sont prêtés par les marques, loués ou achetés en seconde main. «Elle fait souvent les fripes, c’est une shoppeuse extraordinairement économe», écrit la styliste dans sa newsletter. «Donc louer des pièces de seconde main était la façon la plus authentique de s’emparer d’un moment pareil. Dans le processus comme dans le résultat, il est très clair que Rama n’a aucune autre intention que de se montrer telle qu’elle est dans ce nouveau rôle.»
Car ce qui reste, à la fin, c’est exactement cette impression: celle d’une femme étonnamment normale dans le genre arty, qui a rencontré son mari sur l’application Hinge lors de son installation à New-York en 2021, traverse la ville à vélo, a pris le métro le jour de leur mariage – les photos sont sur Instagram – et se prend en selfie dans sa salle de bain lorsqu’elle a particulièrement bien réussi son trait d’eye-liner. Une femme qui préfère enseigner lors d’un workshop prévu de longue date plutôt qu’assister à un débat de campagne de son mari et poster sur ses réseaux sociaux les œuvres qui lui plaisent plutôt que des photos de son couple.
Reste à savoir ce que deviendra cette normalité à l’usure du pouvoir et de sa propulsion si rapide au rang d’icône. Deux phénomènes connus pour ne laisser personne intact.