Le régime iranien menace d’ouvrir de «nouveaux fronts» et de riposter. Le détroit d’Ormuz, l’un des passages maritimes les plus importants au monde, est désormais fermé, avec de grosses conséquences pour l’économie mondiale. Jean-Marc Rickli explique ce que cela signifie et comment la situation pourrait évoluer.
Cet expert en sécurité occupe le poste de Head of Global and Emerging Risks au Geneva Centre for Security Policy, une fondation internationale à but non lucratif créée il y a 31 ans et qui œuvre pour la promotion de la paix et de la sécurité mondiale.
Jean-Marc Rickli, Donald Trump affirme vouloir détruire complètement le régime. A quel point est-ce réaliste?
Depuis la révolution iranienne et l’arrivée au pouvoir du régime en 1979, l’Iran vit sous sanctions. Cela signifie qu’il n’a pratiquement pas pu se procurer d’armes modernes ni d’avions de combat, du moins en Occident, ce qui a affaibli ses capacités militaires. Les appareils dont dispose l’Iran, comme les F-14 que l’on voit dans le premier film «Top Gun», sont aujourd’hui obsolètes. Ils datent d’une époque où le pays était encore un allié des Etats-Unis. Néanmoins, le régime a démontré sa résilience et dispose toujours de ressources suffisantes pour intensifier les conflits et assurer sa propre protection.
Quelles sont ces ressources?
L’Iran s’est spécialisé dans certaines niches stratégiques. Par exemple, il a développé un réseau de groupes régionaux alliés, souvent appelés «axe de la résistance», qui comprend notamment le Hamas, le Hezbollah, des milices chiites en Irak ainsi que les Houthis. A cela s’ajoutent des programmes de missiles, de drones et d’enrichissement de l’uranium. Depuis l’attaque du Hamas contre Israël en octobre 2023, plusieurs de ces alliés ont été affaiblis, mais ils n’ont toutefois pas disparu. Les Houthis, en particulier, ont montré qu’ils pouvaient continuer à exercer une influence, notamment en attaquant la navigation en mer Rouge. Le Hezbollah, de son côté, a mené plusieurs attaques contre Israël ces derniers jours, ce qui a poussé Israël à ouvrir le feu au Liban.
Qu’en est-il des missiles et des drones?
Il est difficile de se prononcer avec précision. Selon différentes estimations, au début de la guerre, l’Iran disposait d’environ 2000 missiles de moyenne et longue portée capables d’atteindre Israël, ainsi que de 4000 à 8000 missiles de courte portée pouvant frapper les pays du Golfe, selon les sources. Israël et les Etats-Unis ont en outre frappé plusieurs rampes de lancement de missiles. La diminution récente des attaques de missiles est probablement une conséquence directe de ces frappes.
La technologie des drones reste cependant une menace importante. Contrairement aux missiles, les drones sont beaucoup plus faciles à dissimuler et à lancer. L’Iran conserve donc la capacité d’attaquer, notamment ses voisins du Golfe. Une escalade liée au blocage du détroit d’Ormuz par des mines marines pourrait également avoir des conséquences durables. Leur neutralisation prendrait beaucoup de temps.
Qu’en est-il de la pression économique?
Les attaques contre les infrastructures pétrolières et gazières iraniennes peuvent exercer une pression économique sur le régime. Mais elles risquent également d’affecter lourdement la population. Il en va de même pour les installations de dessalement de l’eau de mer. Des attaques contre ces infrastructures pourraient perturber l’approvisionnement en eau et en énergie. Les dégâts pourraient être dévastateurs à long terme et compromettre la stabilité d’un éventuel nouveau régime si les Etats-Unis et Israël parvenaient à renverser le pouvoir actuel.
Le régime menace d’ouvrir de «nouveaux fronts». De quoi parle-t-on exactement?
Jeudi, des troupes italiennes et françaises ont été prises pour cible en Irak par des milices chiites. L’Iran pourrait élargir la liste de ses cibles à d’autres pays ainsi qu’à de nouvelles infrastructures civiles ou critiques. Les usines de dessalement, par exemple, pourraient être visées. L’une d’entre elles a déjà été touchée à Bahreïn. Le minage du détroit d’Ormuz ou le blocage du détroit de Bab el-Mandeb par les Houthis constitueraient également une escalade. Les Iraniens pourraient par ailleurs intensifier leurs cyberattaques et activer des cellules dormantes afin de mener des attentats dans la région du Moyen-Orient, voire au-delà.
Combien de temps ce conflit pourrait-il durer?
Il est impossible de le prédire. Mais plus le conflit dure, plus l’Iran peut apparaître comme résistant, et plus la pression sur les Etats-Unis pour mettre fin à la guerre pourrait augmenter. Dans la situation actuelle, le temps semble jouer en faveur de l’Iran. Certes, le pays n’a plus les capacités de mener des attaques massives contre Israël, mais son potentiel reste suffisant pour déstabiliser durablement la région. Empêcher cela sans engager de troupes au sol paraît difficile. Je ne pense toutefois pas que les Etats-Unis prendront ce risque, car cela représenterait une escalade majeure et mettrait en danger la vie de soldats américains. Si la situation devait s’enliser sans succès stratégique clair, l’administration Trump se retrouverait sous forte pression.
Le conflit peut-il dégénérer en conflagration générale?
A mon avis, la situation s’est déjà aggravée, du moins sur le plan économique. Le blocus du détroit d’Ormuz a des répercussions à l’échelle mondiale. Nous ne sommes toutefois pas encore dans une guerre globale. Les conséquences ne concernent pas seulement les marchés du pétrole et du gaz, mais aussi d’autres secteurs, comme l’agriculture. Environ un tiers du commerce maritime mondial d’engrais transite par ce détroit. Un blocage prolongé pourrait donc provoquer des pénuries alimentaires et, dans certains cas, des famines. Une nouvelle escalade liée à la pose de mines marines pourrait paralyser les chaînes d’approvisionnement pendant plusieurs semaines. L’Iran dispose en outre de batteries côtières capables de frapper des navires dans le détroit.
En tant qu’expert, comment voyez-vous l’évolution globale?
La situation sécuritaire mondiale devient de plus en plus complexe. Ce qui distingue la période actuelle du passé, c’est l’accumulation des crises. Depuis le début de l’année, on observe la guerre en Ukraine, la guerre au Moyen-Orient, le conflit au Soudan, ainsi que des tensions dans des régions comme le Venezuela ou le Groenland.
A cela s’ajoutent les liens croissants entre ces différents foyers de crise. Alors que la Russie fournit très probablement des drones à l’Iran, l’Ukraine vend des systèmes antidrones à bas coût aux pays du Golfe. Le fait que les principaux acteurs ignorent de plus en plus les règles de l’ONU et violent massivement le droit international constitue également un défi majeur pour l’avenir de l’ordre mondial.